La question du voile féminin est un sujet complexe, ancré dans l'histoire et porteur de significations multiples. Loin d'être une simple question de mode ou une problématique contemporaine, il concerne des millions de femmes à travers le monde et transcende les frontières culturelles et religieuses. Cet article se propose d'explorer l'histoire et les significations du voile, en s'appuyant sur des sources historiques et des analyses contemporaines.
Les origines du voile : un usage ancestral
L'usage du voile ne date pas d'hier. En effet, il remonte à l'Antiquité, où il faisait partie intégrante de la tenue vestimentaire féminine, tant en Orient qu'en Grèce et à Rome. Les plus anciens documents écrits qui en témoignent datent d'il y a plus de 3000 ans. Il s'agit d'un ensemble de lois assyriennes, compilées sous le règne de Téglath-Phalasar Ier (1114-1076 av. J.-C.), mais déjà en vigueur depuis plusieurs siècles.
Ces tablettes stipulaient que les femmes mariées et les filles d'hommes libres devaient se couvrir d'un voile avant de sortir dans la rue. Il en était de même pour les concubines lorsqu'elles accompagnaient l'épouse officielle. Les autres femmes, servantes et prostituées, devaient au contraire avoir la tête découverte. D'autres passages précisaient que lorsqu'un homme voulait épouser une femme de rang inférieur, il devait la voiler devant témoins.
Cet usage était probablement respecté par tous les peuples sémites de l'Antiquité. Les Arabes, bien avant l'apparition de l'islam, obligeaient les femmes à se voiler le visage, ne laissant voir qu'un seul œil, comme en témoigne Tertullien, un laïc de Carthage à la fin du IIe siècle apr. J.-C. Les femmes juives portaient également le voile, dont la taille et la forme variaient. Il pouvait cacher la chevelure, les yeux ou être quasiment transparent. Il était honteux pour une femme de "dénouer son voile" et de montrer sa tête.
Selon la Bible, les prostituées de Canaan se voilaient également le visage, comme le fit Tamar pour avoir des rapports sexuels avec son beau-père et obtenir ainsi la descendance qu'on lui refusait. Cependant, selon Pierre Chuvin, dans l'ancienne traduction grecque de la Bible dite des Septante, il est dit que Tamar "se farda" avant de se prostituer, car pour un lecteur de langue grecque, c'était la femme de bonne famille qui devait sortir voilée, et non la prostituée.
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Le voile n'était pas porté qu'en Orient. En Grèce aussi, il était jugé plus convenable pour une femme de sortir la tête voilée, comme le rapporte l'historien et biographe grec Plutarque. Il en était de même à Rome, où il était inconvenant pour une femme mariée de se promener sans voile. L'historien latin Valère Maxime rapporte l'anecdote d'un mari qui répudia sa femme pour s'être montrée dehors le visage découvert, car la loi lui prescrivait de ne chercher à plaire qu'à lui.
La signification du voile : pudeur, statut social et soumission
L'épisode rapporté par Valère Maxime illustre la signification du voile à l'époque romaine : la femme était considérée comme la propriété de l'homme et ne devait montrer ses charmes qu'à son seul époux. Il en était de même chez les Juifs, où une femme qui se montrait tête découverte ou bras nus pouvait être répudiée par son mari. Les cheveux ne devaient pas être visibles, et moins l'endroit était fréquenté, moins la tête devait être apparente.
L'apôtre Paul, s'adressant aux chrétiens de Corinthe, demande explicitement aux femmes de la communauté de porter le voile, car il est le signe de leur soumission à l'homme. Selon lui, la femme a été tirée de l'homme et créée pour lui, elle lui est donc soumise, tandis que l'homme n'est soumis qu'à Dieu. Le voile exprime ce rapport de dépendance et de soumission de la femme à l'homme.
Ces versets du Nouveau Testament ont longtemps régi les rapports entre l'homme et la femme dans la chrétienté, et les femmes n'étaient autorisées à pénétrer dans les églises que la tête couverte. Tertullien recommandait aux chrétiennes de porter le voile en tous lieux, car la simple vue d'une vierge, de ses cheveux, de son visage excitait obligatoirement le désir chez l'homme.
La "Vierge voilée" de Giovanni Strazza, une sculpture du milieu du XIXe siècle, témoigne de la virtuosité du sculpteur par son saisissant effet de transparence. Cette œuvre, caractéristique de la tradition italienne, joue sur l'ambiguïté entre ce qui est révélé de la figure humaine et ce qui est dissimulé au regard. Elle suscite un fort engouement sur les réseaux sociaux en raison de sa virtuosité technique et de la combinaison de paradoxes entre force et fragilité, pureté et sensualité.
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Le voile dans l'islam : interprétations et évolutions
Dans le Coran, plusieurs passages traitent du port du voile, mais ils ont été diversement interprétés selon les écoles juridiques, les époques et les régions. Certains théologiens estiment que "tout le corps de la femme est awra (à cacher) excepté ses mains et son visage", justifiant ainsi l'obligation de voilement. D'autres hadiths rapportent que le prophète Muhammad exigeait des femmes qu'elles se couvrent les cheveux et le corps.
Au fil de l'histoire, le port du voile a connu des évolutions et des variations selon les pays et les contextes politiques et sociaux. En 1516, l'empereur ottoman Selim Ier impose le port du voile aux femmes de Syrie, avec des couleurs différentes selon leur religion. Au début du XXe siècle, des mouvements féministes émergent dans le monde arabe et militent contre le port du voile, le considérant comme un symbole d'oppression et d'inégalité.
En 1923, au Caire, Huda Sharawi, présidente de l'Union féministe, retire son voile et est acclamée par le peuple. En 1925, Mustapha Kemal, président de la République turque, critique le port du voile et le considère comme un "spectacle qui couvre la nation de ridicule". Dans les années 1930, plusieurs pays interdisent ou découragent le port du voile dans les administrations et les écoles publiques.
Cependant, à partir des années 1970, on assiste à une réaffirmation de l'identité islamique et à un retour du port du voile dans certains pays, notamment en Iran après la révolution islamique de 1979. Aujourd'hui, le port du voile continue de faire débat dans de nombreux pays, tant musulmans que non-musulmans, et suscite des controverses liées à la liberté religieuse, à l'égalité des sexes et à la laïcité.
Il existe plusieurs sortes de voiles, intégraux ou partiels, portés par les musulmanes, tels que la burqa, le tchador, le niqab, le hijab, le haïk, l'abaya et le jilbab. Chacun de ces voiles a ses propres caractéristiques et est porté dans des régions et des contextes différents.
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Le voile et la laïcité : un enjeu contemporain
En France, la question du voile est étroitement liée au principe de la laïcité, qui garantit la liberté de conscience et de religion, mais aussi la neutralité de l'État et des services publics. La loi du 15 mars 2004 interdit le port de signes religieux ostensibles dans les écoles, collèges et lycées publics, ce qui a suscité de vives controverses et a été perçu par certains comme une discrimination à l'égard des femmes musulmanes.
La jurisprudence du Conseil d'État et les circulaires ministérielles ont précisé les conditions dans lesquelles le port de signes religieux peut être limité ou interdit, notamment lorsque cela constitue un acte de prosélytisme, de pression ou de perturbation de l'ordre public. La Cour de justice de l'Union européenne a également rendu des arrêts sur la question du port du voile au travail, estimant qu'une entreprise peut interdire le port visible de signes religieux, politiques et philosophiques afin de poursuivre une politique de neutralité, sous certaines conditions.
Voiles interdits de la mort et voiles prolétaires : autres significations du voile
Pendant la Révolution française, la disparition du crêpe monastique et funéraire est un phénomène oublié de cette période, lors même qu’il est un héritage des dévoilements, physiques et symboliques, promus par le mouvement des Lumières. La quête d’un nouvel asile et de revenus suffisants, l’enfermement des récalcitrantes, les fuites dans la clandestinité ou l’exil obligent les religieuses à l’abandon de « l’habit » et de sa marque distinctive par excellence, le voile.
Devenues des « citoyennes », les « cy devant religieuses » doivent faire des choix vestimentaires difficiles pour éviter la suspicion et il est évident que la plupart vivent leur changement de garde-robe comme « une croix » et une étape vers le martyre. Pour toutes ces non volontaires au départ, ce qui fait rupture, c’est le moment de leur « sortie » du couvent et la nécessité, immédiate, de se dévoiler. Du coup, le franchissement du seuil de leur « maison » est la seule frontière qu’elles savent (devoir) décrire longuement.
Ainsi l’avocat protestant Boissy d’Anglas (1756-1826), député de l’Ardèche à la Convention, déclare le 3 ventôse an III (21 février 1795) : « Vous ne souffrirez pas davantage que vos routes, vos places publiques soient embarrassées par des processions ou par des groupes funèbres ». Quant aux concurrents du concours, tardif, organisé par l’Institut des Sciences et des Arts en l’an VIII « sur les questions relatives aux cérémonies funéraires et aux lieux de sépulture », ils préconisent eux aussi, pour la plupart, l’oubli des « funestes et hideuses processions » et ils veulent limiter, voire supprimer, toutes les dépenses liées aux enterrements.
La crainte des menées subversives des royalistes, pleurant la destitution puis la mort de leur monarque ou tramant d’obscurs complots, fait interdire les masques de carnaval comme les voiles du deuil et, notamment, celui - rabattu sur le visage (un véritable voile intégral) - que pouvaient traditionnellement porter les femmes plongées dans l’affliction, que celle-ci soit due à la mort d’un proche ou du Crucifié.
Les disparitions, contraintes mais temporaires, des voiles de la mort (mort au Monde des religieuses, mort des proches) cohabitent, sous la Révolution, avec d’autres innovations paradoxales et notamment l’adoption volontariste par les femmes, toutes classes confondues, de foulards prolétariens à des fins de camouflage et, éventuellement, de résistance identitaire. Ces foulards allient modestie, malléabilité et même élégance et, sans renier des modes anciennement en usage, ils rappellent l’existence de non-modes, invisibles ou oubliées, bien que très répandues.
La double nécessité de la recherche d’anonymat et du maintien de distinctions « modestes » pousse à la promotion d’un drapé-noué-enturbanné d’origine prolétaire comme l’écrit celle (ou celui) qui signe « marquise de Créquy » (un habile inventeur ou un porte-plume car ses souvenirs seraient largement apocryphes).