Alfred Nakache : Du Bassin Olympique aux Camps de la Mort, l'Incroyable Destin d'un Nageur Juif Déporté

La vie d’Alfred Nakache mérite qu’on s’y attarde tant du point de vue de ses performances sportives qui en firent une fierté française que d’un point de vue historique en tant que victime de la politique antisémite du régime de Vichy. Son destin extraordinaire, marqué par des exploits aquatiques, la déportation et un retour triomphal à la compétition, en fait un modèle de résilience. Alfred Nakache, surnommé le « nageur d’Auschwitz », est devenu une figure emblématique, incarnant la résistance de l’esprit humain face à l’horreur. C'est le récit d’une existence tendue vers un but : l’excellence et le dépassement de soi, et surtout, en toutes circonstances, tenir, se tenir, résister.

La Naissance d'un Champion Aquatique et ses Premiers Exploits

Alfred Nakache naît en 1915 à Constantine, en Algérie, dans une famille juive traditionnelle composée d’une fratrie de 11 enfants. Dans cette famille où le sport tient une grande place, on parle français à la maison et on y pratique un judaïsme traditionnel. Son père, patriote tendance radical-socialiste et ayant fait des études, est le caissier principal du Mont-de-Piété. Pourtant, le jeune Alfred n’a, au départ, rien d’un nageur, puisqu’il est d'abord terrifié par l’eau, ayant une trouille bleue de l'eau, une phobie. Il ne commencera à s’entraîner que sous la pression de son père, vers 10 ou 13 ans. Il guérit de cette phobie vers 13 ans, s’entraîne dans un club et gagne à 16 ans sa première coupe en nage en mer. Repéré par deux officiers français qui avaient participé aux Championnats de France de natation, il intègre l’Union nautique puis la Jeunesse nautique de sa ville natale, Constantine. Sa carrière décolle en 1931, lors de la Coupe de Noël au cours de laquelle il se distingue sur la course de 400 mètres en mer, et devient champion d’Afrique du Nord.

Bien aidé par son physique impressionnant et son buste saillant, il s’épanouit vite dans les bassins, que ce soit en natation ou en water-polo, avec ses frères. Son entraîneur Gabriel Menut l’envoie à Paris en 1933 pour s’entraîner au Racing club pour les championnats de France. Alfred Nakache, la peau mate, débarque à Paris pour participer aux championnats de France à la piscine des Tourelles. Alors qu'il est totalement inconnu, il termine deuxième derrière Jean Taris, la grande vedette de l'époque, en septembre 1934, pour ses deuxièmes championnats de France, à 18 ans. En effet, Alfred Nakache a la nationalité française, conformément au décret de Crémieux en vigueur depuis 1870. Ce décret accordait la citoyenneté française aux « Israélites indigènes d’Algérie ». En 1935, il s’empare du titre. C'est le premier d’une collection de 21 médailles nationales.

Sa carrière est lancée et le premier point d'orgue, ce sont les Jeux Olympiques de 1936 à Berlin, les jeux nazis. Le climat se détériore dans la France des années 1930 ; on est dans un contexte de poussée nationaliste, xénophobe, antisémite, comme le contextualise Hubert Strouk, historien du Mémorial de la Shoah à Paris. Pas de quoi effrayer le jeune homme qui ne cachera jamais sa religion. Autour de lui, tout le monde sait qu'il est juif, il ne s'en est jamais caché. Georges Hermant le prépare pour les JO de Berlin de 1936. Avec le relais 4x200m français, Nakache et son équipe terminent 4e, juste devant les Allemands, mais pas sous les yeux d’Hitler, comme la légende le raconte. En réalité, vexé de ne pas voir plus d’Allemands sur le podium, et irrité à l’idée de devoir récompenser des athlètes noirs, le Führer n’assistait plus aux épreuves. Certains athlètes juifs ont pris parti de ne pas aller à Berlin. Alfred Nakache ne s’est pas vraiment positionné, il a fait partie de la délégation. Forte de cette première olympiade, Alfred Nakache poursuit son entraînement et ses études, tout en empilant les titres et divers records. Dans les bassins, tout va bien pour celui qui popularise la brasse papillon, ou la crée, et que l'on surnomme « Artem », le poisson. En 1937, alors qu’il doit participer à un relais européen contre les États-Unis avec deux Allemands, il est victime de pressions : les Nazis ne veulent pas voir leurs athlètes concourir aux côtés d’un Juif. Il renonce, pour cette fois. Il intègre le Club nautique de Paris fin 1936 en raison du climat antisémite de son club précédent. En 1937 il épouse son amie d’enfance constantinoise Paule Elbaz, excellente nageuse elle aussi. Deux ans plus tard, Alfred Nakache sort major de sa promo et devient professeur d’éducation physique au lycée Janson de Sailly à Paris, comme sa femme.

La Montée des Persécutions et la Déchéance de Nationalité

Mais le grand train de l’Histoire vient enrayer cette ascension linéaire. Le 7 octobre 1940, Pétain abroge le décret Crémieux qui, depuis 1870, offrait aux Juifs d'Algérie la nationalité française. Ce décret est abrogé par Vichy le 7 octobre 1940 et les autorités procèdent à l’aryanisation des biens des Juifs algériens et à l’internement des soldats juifs en Algérie. Dès lors, Alfred Nakache n'est plus français. En plus, Paule et Alfred sont exclus en tant que Juifs de l’Éducation nationale. Engagé dans l’aviation, Alfred Nakache s’installe en zone libre après la défaite, à Toulouse. Dans son malheur, il découvre à Toulouse le club de natation des Dauphins du TOEC, l’un des plus prestigieux du pays. Le TOEC est un club historique de natation né en 1908 qui devient en 1938 Les dauphins du TOEC (Toulouse olympique et employés du club), un vivier de champions français dont Nakache, Jean Boîteux et récemment Léon Marchand. Nakache y signe et son entraîneur Alban Minville.

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Autour, la situation se dégrade. À partir de l’arrivée au pouvoir de Pétain, on entre dans une législation antisémite, notamment via le statut du 3 octobre 1940, qui interdit aux juifs d’exercer un certain nombre de fonctions. Paradoxalement, Alfred Nakache peut continuer à nager et représenter la France en compétition. En 1941, il bat même le record du monde du 200m à Marseille. Des exploits relatés par la presse sportive. Il est félicité souvent dans la presse, et provoque un vrai engouement, explique Caroline François, historienne du Mémorial de la Shoah. Tout ça en pleine guerre. Il fait même partie d’une tournée de promotion de la natation en 1941 organisée par Vichy, qui fait toute l’Afrique du Nord. Le sport, pour le régime, est très important et Nakache fait partie des personnalités choisies par le régime pour le promouvoir. Le ministre des sports Jean Borotra, champion de tennis français surnommé « le Basque bondissant », l’un des quatre « mousquetaires » ayant gagné la Coupe Davis 5 fois entre 1917 et 1932, s’affiche avec cet « apatride » dans deux tournées triomphales en Afrique du Nord en 1942. Borotra, nommé Commissaire général aux sports sous Vichy, édicte le serment de l’athlète. Pétainiste mais pas ultra collaborationniste ni antisémite, il est ministre de juillet 1940 à avril 1942. En 1942, « le Juif Nakache », comme l’appellent ceux qui le dénigrent, glane cinq titres aux championnats de France. Ce fut un pied de nez de trop.

Jean Borotra est remplacé par Joseph Pascot, fasciste radical et profondément antisémite, nommé commissaire général à l'Éducation générale et aux Sports le 18 avril 1942. La politique sportive change. Les mesures anti-juives dans le sport sont mises en place sous Laval par le colonel Pascot. On dissout l’union des œuvres laïques de l’Éducation physique. Ainsi, on interdit à Alfred Nakache de participer aux championnats de France de 1943. En soutien, les nageurs du TOEC refusent de s’aligner. L’affaire fait grand bruit. Convoqué à la fédération, Alfred Nakache est alors averti que l’étau se resserre autour de lui. Il avait beau être champion, il n’en restait pas moins juif aux yeux des autorités de Vichy. Insulté dans la presse collaborationniste pour qui il est le « youpin », il est renié, pourchassé. Nakache se retire des compétitions mais continue d’entraîner des jeunes au TOEC le jour et aide en secret la nuit des résistants juifs de la Main forte. La Main forte est la première cellule de résistance juive, un groupe armé juif dirigé par Ariane et David Knout repliés à Toulouse dès juin 1940, avec l'idée de former des cellules combattantes pour lutter contre les Britanniques en Palestine et y créer un État, mais en attendant ils luttent en France contre les Allemands et la collaboration. Leur QG est à Toulouse, rejoints en 1942 par les Mouvements des jeunesses sionistes (MJS), puis en 1943 par les Éclaireurs israélites de France (EIF).

La Déportation à Auschwitz : Le "Nageur d'Auschwitz"

En décembre 1943, il est finalement raflé chez lui avec sa femme Paule et sa petite fille Annie, âgée de deux ans. Pierre Assouline, dans son récit biographique Le Nageur, pense, avec d’autres, et Nakache lui-même, que ce serait Jacques Cartonnet qui l'aurait dénoncé. Jacques Cartonnet, champion français de natation, avait gagné plusieurs records de France et du monde en 200m brasse. En raison d’une vie dissolue, il gâchait vite ses possibilités et était battu à de nombreuses reprises par Alfred Nakache qu’il jalousait. Dès 1937, il adhérait à des mouvements d’extrême droite dont le PPF de Doriot et collaborait à partir de 1940 en tant que journaliste sportif à des revues antisémites comme Je suis partout ou la Liberté. Il était devenu chef de la jeunesse et des sports de la Milice en 1943 et s’enfuit en 1944 à Sigmarringen avec les collaborationnistes ultra. Condamné à mort par contumace, il s’enfuit en Italie où il fut quelque temps incarcéré mais non extradé, et serait mort à Rome en 1967.

Après un transit par le camp de Drancy, Alfred Nakache et sa famille sont déportés à Auschwitz. En janvier 1944, ils sont emmenés à Auschwitz par le convoi 66 du 20 janvier 1944. Sur les 1 368 personnes, hommes, femmes et enfants qui firent le voyage, seuls 47 survécurent. À la sortie du train, il perd de vue sa femme et sa fille. Sur la rampe de sélection, Paule et Annie sont immédiatement gazées. Alfred Nakache n’apprendra leur assassinat qu'en 1946, trois ans plus tard, après avoir longtemps conservé l'espoir de les revoir en vie. Lui, est interné.

Mais le nageur est reconnu par un SS passionné et pratiquant de natation : « Du bist ein Schwimmer! (tu es un nageur) » lui dit le gardien SS. Il a reconnu la vedette Nakache, ce qui lui a sauvé la vie. Il est affecté à l’infirmerie. Durant sa captivité, le nageur subit de nombreuses humiliations et privations. Les officiers SS s’amusaient à jeter leurs poignards au fond d’un bassin de rétention d’eau contre les incendies et exigeaient qu'il aille chercher ce poignard avec les dents. Il faut imaginer le corps décharné d'un déporté forcé de plonger au fond d'une piscine. C'est atroce. D’autres champions déportés ont eux aussi été stigmatisés, humiliés par le sport, dans plusieurs camps.

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Mais ces mêmes bassins vont aussi servir de lieu de résistance pour Nakache qui, à l’été 1944, va y plonger en cachette pour effectuer quelques longueurs chaque dimanche, pendant que ses compagnons d’infortunes montent la garde. Il organise des séances de natation afin de maintenir le moral de ses codétenus. Cette manière d'entretenir un horizon, au risque de sa vie, lui acquiert le surnom de "nageur d’Auschwitz". Sa constitution d’athlète et une volonté hors du commun lui permirent de survivre.

Après dix-huit mois dans le camp, très affaibli, Nakache doit participer à ce qui sera appelé "la marche de la mort", un transfert à pieds des déportés des camps de l'est vers l'ouest en raison de l'approche des Soviétiques. Après trois mois au camp de Buchenwald, Nakache est libéré par l’armée russe en avril 1945, et rentre en France. Il est au camp de Buchenwald, en Allemagne, lorsque celui-ci est libéré par l'armée américaine en avril 1945. Lorsque Jean Borotra, lui-même envoyé au camp de Sachsenhausen près de Berlin puis en Autriche en novembre 1942, s'échappe et échappe curieusement à l’épuration, il sera même décoré comme déporté résistant.

Le Retour aux Bassins et la Résilience

À son retour à Toulouse, l’athlète de 80 kilos n’en fait plus que 42. Il est décharné. Il découvre que la piscine porte désormais son nom, tout le monde le croyant mort. Sur les 76 000 juifs déportés de France, seuls 4 000 rentrent, et tardivement. Cela dit, cet hommage témoigne de l’image déjà très forte de son nom à Toulouse. Malgré sa dépression, Alfred Nakache reprend alors l’entraînement dès son retour, dans un processus de résilience. Il redevient champion de France sur trois relais à l’été 1945 et intègre l’équipe de water-polo. Sa carrière sportive redémarre.

Comme un extraordinaire défi à la vie, il réussit à se qualifier pour les JO de Londres en 1948, douze ans après ses premières Olympiades en 1936, et après avoir survécu à Auschwitz. Moins d’un an plus tard, il faisait partie de l’équipe de France qui établit le record du monde dans le relais 3 x 100 m et, la même année, devint champion de France du papillon et du relais 4 x 100 m. En 1946, Alfred Nakache affiche son légendaire sourire, malgré les drames qu'il vient de vivre. Il remporte la médaille de champion de France en nage papillon et intègre l’équipe de France de water-polo.

À Londres, Nakache nage le 200 m brasse et parvient en demi-finale. Il joua également avec l’équipe de France de water-polo et, après avoir ainsi participé une fois encore à la plus grande manifestation sportive du monde, il mit un terme à sa carrière sportive. S’il en revient sans médaille, il poursuit la compétition, poussé par la mémoire de sa femme et de sa fille, comme une revanche contre le régime nazi. Les prouesses sportives ne sont pas seulement une affaire de médaille. Ce qui compte, comme le souligna Pierre de Coubertin, n’est pas de gagner, mais de participer et de combattre bien. Nakache ne remporta pas de médaille aux Jeux Olympiques de 1948 mais il montra au monde qu’il était possible d’avoir vécu l’enfer et d’en revenir. En effet il fut sans doute le seul athlète de ces Jeux survivant d’un camp de concentration de la Seconde Guerre mondiale. Il était l’un des 10 athlètes à participer aux JO de 1948 après avoir pris part à ceux de 1936.

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