La vie de Jérémy Stravius, figure emblématique de la natation française, ne s'est pas arrêtée aux podiums et aux bassins où il a brillé de mille feux. L'ex-nageur tricolore, triple médaillé olympique et multiple champion du monde, a su embrasser une nouvelle aventure avec la même détermination qui le caractérisait dans l'eau. Aujourd'hui, son quotidien est rythmé par les cloches de la cathédrale d'Amiens, sonnant onze heures, non loin de l'antre nocturne qu'il a créé : le « Point ! Bar ». Ce lieu, devenu en quelques années un pilier de la vie locale, est le témoignage vivant d'une transition réussie, celle d'un athlète de haut niveau devenu entrepreneur, sans jamais renier ses racines picardes ni sa passion pour le sport.
Une Nouvelle Immersion : Le "Point ! Bar" d'Amiens
À peine arrivé à son établissement, sac à dos Arena sur l'épaule et clope au bec, Jérémy Stravius, l'ancien champion du monde du 100m dos, enchaîne les interactions, démontrant une énergie inépuisable. La réception de caisses, les coups de téléphone à son fournisseur principal, tout est géré avec l'efficacité d'un sportif de haut niveau. Il énumère les commandes sans hésiter, avec une précision qui rappelle la rigueur de l'entraînement : « trois Duvel 666, un carton de Jäger, quatre bouteilles de Cachaça… ». Il n'oublie évidemment pas d'ajouter « cinq Chouffe Blonde », bière qu'il affectionne particulièrement et qui, dit-il, part le plus vite, surtout lorsqu'un client lui offre un verre. Ce quotidien effervescent est le lot de l'ex-nageur depuis qu'il a pris sa retraite des bassins en 2020.
Cette nouvelle carrière n'a pourtant rien eu de simple. L'annonce de sa fin de carrière, par exemple, fut moins intime que prévu. De même, l'ouverture de ce fonds de commerce, dont il savoure aujourd'hui le succès, n'a pas été sans embûches. Quatre ans et demi après son établissement, il exprime une petite fierté, reconnaissant que, avec son ex-compagnon, ils l'ont « vraiment fait de A à Z ». Cette réalisation concrète, bâtie de leurs propres mains, est une source de satisfaction profonde pour celui qui a connu la gloire sportive.
En s'éloignant du rythme contraignant de l'entraînement intensif, Jérémy Stravius pensait pouvoir profiter d'un emploi plus souple en termes de plages horaires. Une erreur de jugement qu'il admet volontiers. « Je croyais que quand j'arrêterais, je pourrais profiter. Finalement, c'est impossible », déclare le propriétaire du « Point ! Bar ». Incapable d'estimer le nombre d'heures qu'il consacre à son établissement, il reconnaît la difficulté de concilier la vie de tenancier de bar avec des plaisirs simples comme partir en vacances scolaires ou prendre un verre le soir avec des amis. Ce constat est en réalité familier, puisque ce mode de vie ne correspondait pas non plus au planning d'un nageur de haut niveau. Heureusement, il arrive désormais à déléguer à ses barmans, une capacité d'organisation et de gestion qu'il a certainement développée au fil de sa carrière sportive.
Les aptitudes acquises en tant que sportif de haut niveau lui ont d'ailleurs été précieuses pour se lancer comme entrepreneur. La notion de dépassement de soi, l'endurance face aux défis, la capacité à travailler sous pression, tous ces éléments ont été retranscrits dans sa nouvelle entreprise. « Tout ce qui est dépassement de soi, je l'ai retranscrit ici », se rappelle-t-il, soulignant à quel point le haut niveau lui a servi pour créer son entreprise. Pour autant, son statut d'ex-nageur professionnel, aussi prestigieux fût-il, ne lui a pas facilité la tâche. Les banques, souvent prudentes face à des profils atypiques, ne le prenaient pas au sérieux, voyant peut-être en lui un novice du monde des affaires plutôt qu'un champion habitué à surmonter les obstacles. Le champion a donc dû investir un tiers de ses économies, comprenant ses primes de médailles et ses contrats publicitaires, dans ce fonds de commerce, dont le coût s'élevait à environ 350 000 euros.
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Le soir du lancement du bar, en août 2021, sa notoriété, habituellement un atout, lui a joué des tours. Un article paru dans un média local a entraîné un afflux inattendu et massif de clients. « C'était le rush. On était novices. Il fallait tout calculer », se souvient-il, avec le recul de l'expérience, conscient qu'aujourd'hui, une telle situation se déroulerait plus sereinement. Cette anecdote illustre bien la courbe d'apprentissage rapide qu'il a dû emprunter pour maîtriser les rouages de son nouveau métier.
L'Ancrage Picard : Une Fidélité à Toute Épreuve
Natif d'Abbeville, dans la Somme, Jérémy Stravius s'est toujours senti profondément chez lui dans les parages de sa Picardie natale. Cette fidélité à sa région, bien au-delà de la carrière sportive, a pris racine très tôt dans sa vie. La piscine de Friville-Escarbotin est devenue un « lieu de rassemblement » et d'entraînement essentiel pour ce cadet d'une fratrie de sept enfants. Son enfance, marquée par une séparation de sa mère à l'âge de quatre mois et un placement en famille d'accueil, a sans doute contribué à forger un attachement profond aux lieux et aux personnes qui ont jalonné son parcours. Son entraîneur de toujours, Michel Chrétien, a d'ailleurs souligné cette particularité de son histoire : « On se construit tous par rapport à une histoire. La sienne est particulière. Ça doit donner du sens à tout ce qu’il fait ».
Plus tard, après plusieurs années passées au club de l'Amiens Métropole Natation (AMN), Jérémy Stravius n'a pas non plus eu envie de partir loin, et ce, malgré l'accumulation de ses titres et l'accroissement de sa renommée internationale. « Je me sentais bien. J'avais mes amis, ma famille, un bon club », assure-t-il, expliquant son choix de rester fidèle à son environnement d'origine. Cet attachement indéfectible à la Picardie a guidé non seulement ses performances sportives, mais aussi ses projets de reconversion. Avant l'opportunité de ce bar, d'autres plans entrepreneuriaux sont tombés à l'eau. Il considère aujourd'hui cela comme « un mal pour un bien », estimant qu'ouvrir un karting ou un Escape Game ne lui aurait sûrement pas autant apporté humainement. La dimension sociale de son bar est en effet prépondérante : « Je vois des personnes de 20 à 70 ans se côtoyer ! J'ai la clientèle que j'espérais », confirme-t-il, soulignant la richesse des échanges et la diversité des rencontres que son établissement lui offre.
L'ambiance du « Point ! Bar » est cosy et chaleureuse, un lieu où la convivialité prime. Et fidèle à son histoire, ce repère lounge à l'ambiance feutrée continue de retransmettre les compétitions de natation. Si l'établissement propose chaque soir des activités diversifiées comme le bingo, des quiz ou des retransmissions sportives en direct, la natation reste clairement la priorité de ce passionné. « Je projette toutes les compétitions de natation. Et quand il y a une grosse course, je ne sers plus », sourit celui qui se décrit comme « toujours un peu sport ». Ce trait de caractère se manifeste également par son rôle de mentor auprès des jeunes de l'AMN, qu'il continue d'animer lors de stages tout au long de l'année à la piscine de l'Aquapôle d'Amiens. Cet engagement montre que, même loin des podiums, Jérémy Stravius n'a jamais totalement quitté le monde de la natation. Il jongle ainsi avec aisance entre son statut de patron et son rôle de guide pour la nouvelle génération. Il suffit d'ailleurs de se pencher sur le zinc de son bar pour apercevoir les différentes breloques, témoins silencieux de sa glorieuse carrière de dossiste amiénois. Ce mélange d'activités, cette manière de faire les choses à sa propre façon, illustre parfaitement sa personnalité : ne rien faire comme les autres, ou plutôt tout faire à sa manière, un mantra qui a toujours guidé sa vie.
L'Incroyable Parcours Sportif : Un Champion Polyvalent et Discret
Jérémy Stravius restera dans les annales comme l'un des nageurs français les plus talentueux et les plus polyvalents de sa génération. Son profil sportif était atypique, capable de performer avec excellence en dos, en nage libre ou en papillon. Cette polyvalence, véritable marque de fabrique, l'a conduit à une carrière riche en médailles et en performances mémorables. Sa carrière compétitive s'est achevée en janvier 2020, lorsqu'il a décidé de mettre un terme à son ambition olympique, à l'âge de 31 ans. Il ne tentera donc pas de se qualifier pour ses troisièmes Jeux olympiques à Tokyo, initialement prévus pour l'été 2020. Cette décision, confirmée par la Fédération française de natation après des informations du Courrier picard et de Nice-Matin, a mis un point final à un chapitre glorieux. « Quand je suis sorti de l’eau [lundi], j’ai su que c’était mon dernier [entraînement] », avait indiqué le nageur au Courrier picard, confiant être « en panne de résultats ». Il ajoutait : « Je suis arrivé au bout de l’aventure et je suis soulagé d’avoir pris cette décision. »
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Sa période dorée, Jérémy Stravius l'a principalement connue à Amiens, sous la houlette de son entraîneur historique, Michel Chrétien. C'est avec lui qu'il est devenu un triple médaillé olympique, démontrant la profondeur et la qualité de leur collaboration. Il a notamment décroché l'argent du 4 x 100 m nage libre en 2016 à Rio, l'argent du 4 x 200 m à Londres en 2012, et surtout l'or du 4 x 100 m en 2012, une compétition dont il n’aura disputé que les séries, contribuant ainsi à la victoire collective de l'équipe de France.
Ce qui caractérisait Jérémy Stravius, au-delà de ses performances, c'était cette extraordinaire capacité à varier les nages et les distances. Cette particularité, souvent au détriment d'une spécialisation qui aurait pu lui apporter davantage de titres sur une seule épreuve, était pour lui une nécessité. « Je me serais vite lassé », souffle-t-il, expliquant son besoin constant de nouveauté et de défis variés. « C'est vrai que c'est un peu ma marque de fabrique. J'ai toujours eu du mal à dire et à me dire : 'Je suis un nageur de 50 ou de 200 et je vais le rester.' » Il avoue n'avoir « jamais pu faire la carrière de Camille (Lacourt), que du dos, je n'aurais pas trouvé les ressources nécessaires à l'entraînement pour rester performant sur la durée. J'ai besoin de changement, de me fixer de nouveaux objectifs. Et à part la brasse, qui reste une énigme, j'aime varier les plaisirs, je m'ennuie vite. » Cette philosophie, partagée avec son entraîneur, explique pourquoi, même après être devenu champion du monde du 100m dos, il n'a pas cherché à se cantonner à cette seule épreuve. Michel Chrétien se souvient : « Au début, on était sur du dos. Il est champion du monde, la logique aurait été de continuer un an pour essayer d'être champion olympique. Mais ça a été le 100 m, les relais, les 50. Il a tellement de qualités, de capacités à nager beaucoup de choses… » Cette polyvalence lui a valu le surnom de « Monsieur Plus » de la natation française, et même celui de « Lochte Français », en référence à l'Américain Ryan Lochte, maître incontesté de la polyvalence.
Les Sommets de la Natation Mondiale et Olympique
La carrière de Jérémy Stravius est jalonnée de moments d'éclat, tant aux Championnats du monde qu'aux Jeux olympiques. C'est le 26 juillet 2011, à Shanghaï, que la natation française ouvre un nouveau chapitre de son histoire, avec lui. Ce jour-là, lorsque Camille Lacourt et Jérémy Stravius se présentent sur le plot de départ de la finale du 100 m dos, jamais un nageur tricolore n’était devenu champion du monde dans cette épreuve. En 52 secondes et 76 centièmes, les deux hommes réalisent l'impensable : ils deviennent champions du monde au même instant, ensemble. Ils unissent leur destin à tout jamais et, côte à côte, ils écrivent les premières lettres d’or sur une page blanche qui n’a ensuite pas tardé à se noircir de succès. Un véritable tournant dans leurs carrières que l’on ne peut de toute façon dissocier. « Cette étape nous lie à vie », reconnaîtra Camille Lacourt lors d’un entretien accordé au Natation Magazine. « Qui peut dire : 'J'ai été champion du monde ex-aequo avec un mec que j’ai fréquenté pendant dix ans en compétition ?' Ça ne fait pas de nous des amis, mais on a vécu quelque chose d’extraordinaire et si je le croise de nouveau dans 30 ans, j’irai lui serrer la main et lui taper dans le dos. » Cette image de Stravius et Lacourt s'enlaçant à l'arrivée restera gravée dans les mémoires collectives.
Jérémy Stravius a connu deux autres grands moments aux Championnats du monde en grand bassin. En 2013, il est le dernier relayeur du 4 x 100 m nage libre et réalise une performance époustouflante, doublant la Russie et les États-Unis sur le fil pour remporter la médaille d’or avec l'équipe de France. Cette « dernière longueur mythique où il décide de ne plus respirer » est emblématique de son engagement total. En plus de l'or sur le 100 m dos en 2011 et sur le 4x100m nage libre en 2013, il a accumulé un total de huit médailles mondiales, dont l'or du 4 x 100 m quatre nages en 2013 et du 4 x 100 m nage libre en 2015. Il a également obtenu l'argent du 4 x 100 et du 4 x 200 m nage libre en 2011, ainsi que le 50 m dos en 2013, et le bronze sur le 100 m dos en 2013. Ce palmarès impressionnant témoigne de sa constance au plus haut niveau.
Sa carrière ne se limite pas à la rivalité avec Camille Lacourt ou à ses qualités de dossiste. Le Picard a su briller sur 100 m papillon et a même amélioré le record de France du 200 m quatre nages en 2013 aux championnats de France de Rennes, où il semblait alors intouchable. Son aisance dans le bassin, ses coulées légendaires qui ont parfois flirté avec la ligne des quinze mètres, entraînant à chaque fois la stupéfaction et l’admiration des spectateurs présents dans les gradins, ont fait de lui l’un des nageurs les plus talentueux de la génération dorée de la natation française.
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Au sein de cette génération exceptionnelle qui comptait des noms comme Gilot, Bousquet, Manaudou, Agnel ou Grégory Mallet, Jérémy Stravius a été l'un des rares rescapés à maintenir son niveau de performance de Budapest à Gwangju. Il est devenu la « caution expérience » de l’équipe de France, nommé logiquement capitaine aux Mondiaux en petit bassin de Windsor en 2016, où il était notamment en compagnie de Jean Dencausse, Thomas Avetand et Clément Mignon. Il n’a jamais hésité à soutenir les plus jeunes et à marteler que la relève était bien présente, mais qu’elle avait besoin de temps pour véritablement émerger. De 2017 à 2019, il a toujours répondu présent en se qualifiant pour les compétitions internationales de l’été, malgré des critères de sélection de plus en plus éprouvants à satisfaire. Ayant été champion olympique, du monde et d'Europe avec le relais 4x100m nage libre, il s'est mis au service du collectif pour tenter de reconstruire un quatuor performant et capable de se hisser de nouveau sur les podiums internationaux. À Amiens, il a notamment accompagné la progression du jeune Maxime Grousset, aujourd’hui solidement installé dans le collectif tricolore et qui aurait dû faire partie de ce relais à Tokyo.
En septembre 2018, dans une ultime tentative de relancer sa carrière et de retrouver de nouvelles sources de motivation, il avait quitté Amiens pour rejoindre Nice et le groupe de Fabrice Pellerin. Ce même entraîneur avait notamment mené Yannick Agnel et Camille Muffat aux sommets olympiques. Cette période niçoise fut aussi l'occasion de soutenir son ami Jordan Pothain, en difficulté après sa finale olympique sur 400 m nage libre à Rio. Mais finalement, ce 29 janvier 2020, à Nice, la natation française a refermé un magnifique livre de son histoire avec l'annonce de sa retraite.