C'est l'une des images emblématiques des Jeux de Sydney. Au bord de l'épuisement, encouragé par des spectateurs interloqués, Eric Moussambani boucle ses deux longueurs du bassin olympique après 1 min 52 sec 72/100e de calvaire. Au point d'y gagner un surnom donc ("Eric the eel" - Eric l'anguille), donné par la presse australienne, et de devenir l'incarnation de la devise de Pierre de Coubertin, le rénovateur du mouvement olympique pour qui "l'important est de participer". Eric Moussambani, nageur de Guinée Équatoriale, est un héros hors du commun. Il a participé aux épreuves de natation aux Jeux Olympiques de Sydney alors qu’il n’a appris à nager que 8 mois avant. Qualifié grâce à une dérogation, il prend part aux qualifications le 19 septembre 2000 face à deux autres concurrents, également qualifiés grâce à une dérogation, mais qui font un faux départ qui les élimine sur le champ. Eric Moussambani plonge donc seul dans ce bassin et avance tant bien que mal. Le public, comme les commentateurs, se moquent d’abord du nageur mais tout le monde réalise au fil du temps la portée historique de l’événement qui se déroule sous leurs yeux. L’Équato-Guinéen n’a évidemment pas gagné de médaille, ni même réalisé de gros chrono, mais a prouvé au monde entier sa persévérance et sa rage de vaincre.
La genèse d'une vocation improvisée
Son épopée olympique, il ne l'a pas oubliée. "Un jour, un communiqué de la radio nationale dit qu'on avait besoin de nageurs pour la Fédération de natation du pays, le rendez-vous était à l'hôtel Ureca un samedi. J'étais le seul garçon, il y avait une fille aussi, finalement on n'était que deux", raconte-t-il. "Le président du comité olympique de l'époque, monsieur Fernando Minko, a voulu voir comment on nageait, alors j'ai plongé dans la piscine et j'ai commencé à bouger les pieds. Il nous a dit qu'on irait aux Jeux Olympiques en Australie. C'était à deux ou trois mois de l'ouverture ! Il n'y avait même pas d'entraîneur." Alors que les stars de la natation préparent le rendez-vous des JO dans le moindre détail pendant quatre ans, Moussambani a improvisé jusqu'au bout. "Sincèrement, je ne savais pas nager. J'avais bien quelques notions mais rien de plus et aucune expérience pour une telle compétition. Je ne savais pas comment bouger les bras, les pieds, coordonner ma respiration avec les mouvements", avoue-t-il. "Quand on m'a montré la piscine olympique, je n'en n'avais jamais vu d'aussi grande, je me suis dit: +sérieusement, je ne peux pas+."
Des conditions d'entraînement précaires
Sa préparation s'est déroulée dans des conditions rudimentaires : "Je m'entraînais seul. On m'autorisait à utiliser la piscine de l'hôtel de treize mètres de longueur entre 5 et 6 heures du matin, deux fois par semaine. Le reste du temps, j'allais nager dans la mer, ce qui inquiétait ma mère. Tous les samedis, j'accompagnais un pêcheur, il me montrait comment bouger mes bras, mes jambes. Un oncle qui vivait en Espagne m'a aussi envoyé plusieurs livres. C'était difficile : je n'avais jamais vu comment il fallait faire ! Mes premières images de natation, des vidéos de Popov, je les ai regardées dans la bibliothèque du village olympique, une fois arrivé à Sydney." Il a même appris la distance de sa course (100 m) seulement la veille : "Oui, les responsables de ma délégation ne me l'ont dit que la veille au soir. Moi, je pensais que cent mètres, c'était la longueur de la piscine. Quand j'ai su que c'était un aller et un retour, je leur ai dit que je n'en étais pas capable. Jamais, dans ma vie, je n'avais nagé cent mètres. À l'entraînement, je faisais à peine dix mètres, et je devais m'arrêter pour reprendre mon souffle."
Le jour de la course : seul face au défi
Avant son 100 m d'anthologie, couru seul, un bienfaiteur l'a sauvé. "Je n'avais pas de tenue de natation, pas de lunettes, la fédération ne m'avait rien donné, j'avais juste un bermuda que je m'étais acheté à la friperie (…) Le jour de la compétition, un entraîneur de l'Afrique du Sud m'a vu avec le bermuda et une serviette: +tu vas être disqualifié, ta tenue n'est pas réglementaire, on dirait que tu vas à la plage+." Les minutes précédant la course ont été intenses : "Je me suis réveillé à 6 heures du matin, trois heures avant ma série. J'ai encore regardé quelques vidéos, et puis je suis allé en bus à la piscine. Là-bas, j'enfile mon bermuda et je me dirige vers la chambre d'appel. C'est là que je croise l'entraîneur sud-africain qui me prévient que je risque la disqualification. Les lunettes, c'était une grande première !"
Ses deux concurrents en séries (un Tadjik et un Nigérian) commettent un faux départ, le voilà seul en piste. "Sur le moment, je n'ai rien compris. On m'a parlé en anglais, en espagnol, en français pour m'expliquer que j'allais devoir nager seul dans la piscine. Avec mon doigt, j'ai fait non, non, non. J'étais tellement nerveux, je ne voulais pas nager… J'ai eu droit à vingt secondes pour me calmer." La première longueur se passe plutôt bien, puisqu'il l'efface en 40''97… "Avec l'adrénaline, je suis parti à fond, comme dans un sprint. Je pensais que je pouvais nager aussi vite le deuxième cinquante mètres. J'étais poussé par les gens qui m'encourageaient au bord du bassin. Mais juste après le virage, d'un coup, je me suis senti très fatigué." Au milieu de la piscine, il a eu peur de ne pas voir le bout de ce 100 m : "Au milieu de la piscine, oui, j'ai eu peur de me noyer. Je ne sentais plus mes jambes ni mes bras. Je bougeais mes bras, mais c'est comme si je restais immobile. J'ai pensé à ma mère, mes frères, mes amis en Guinée équatoriale, et je me suis dit : "Non, je ne peux pas rester planté là, je dois finir la course."
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Réception mondiale et impact culturel
J'étais fier, fier d'avoir réussi quelque chose dont je ne me pensais pas capable. J'avais gagné un combat contre moi-même, j'avais fait ça pour mon pays et pour tous ceux qui m'avaient supporté pendant la course. Il prend conscience du raz-de-marée médiatique qu'il vient de déclencher après avoir nagé : "Comme j'étais épuisé, je suis rentré au village olympique. J'ai pris mon petit déjeuner, car je n'avais pas mangé avant, et je suis allé dormir dans ma chambre, sans avoir encore donné la moindre interview. Tout le monde me cherchait et moi, je dormais ! Je me suis réveillé vers 17 heures, je suis retourné au restaurant du village et c'est là que j'ai vu ma photo sur un grand écran. Je ne comprenais pas ! Les athlètes m'ont reconnu et ils sont tous venus vers moi en me disant "Félicitation Éric, tu es célèbre maintenant !'' J'ai fait une photo avec Michael Phelps, il m'a même demandé un autographe ! Le président de ma délégation m'a ensuite emmené dans une salle remplie de journalistes chinois, anglais, brésiliens, américains…"
Son retour au pays a été mitigé : "À l'aéroport de Malabo, il n'y avait que ma mère, mes sœurs et deux, trois amis. Ce qui m'a étonné, c'est que tout le monde en Guinée avait entendu mon histoire, et beaucoup se moquaient de moi (les médias du monde entier l'avaient surnommé Eric the Eel, l'anguille). Ils disaient que j'avais ridiculisé le pays. Ça m'a rendu triste, je ne comprenais pas. Mais quand ils ont vu que le président me recevait et que le monde entier voulait me voir, ils ont compris que même si je n'avais pas gagné quelque chose, je méritais le respect."
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