Anne Sylvestre : Une œuvre entre engagement, poésie et liberté

Une voix singulière dans le paysage musical

Anne Sylvestre laisse en partant à la fois un patrimoine de chansons pour enfants et un répertoire dense de chansons engagées. « Je vous prie, ne m’inventez pas, vous l’avez tant fait déjà », chantait-elle. Pas forcément en haut de l’affiche médiatique, elle a parcouru le paysage musical de la chanson française dans une reconnaissance qu’elle ne percevait pas. Ne se sentant pas légitime, malgré ses 60 ans de carrière, elle disait de son bilan : « Je remplis mes salles et quand quelqu’un dans la rue me dit "excusez-moi mais je vous aime", c’est merveilleux. »

Elle berçait ou amusait les enfants avec ses « fabulettes », comme elle touchait et interpelait les adultes avec ses chansons tendres, drôles et engagées. Ses chansons inscrites au patrimoine scolaire, au point que des écoles portent son nom, se sont fredonnées sur les lèvres d’enseignantes ou d’anciens enfants à l’annonce de son décès. Ses contes musicaux pour enfants, ses galeries d’animaux ou de portraits remplissent les cours d’école depuis des décennies et ont accompagné nombre d’enfances. Anne Sylvestre voulait ainsi « donner le goût de la liberté, le plaisir de chanter ». Elle dirait de beaucoup d’entre nous que nous avons au fond de nos mémoires une maison pleine de fenêtres, une tortue têtue ou un bateau même s’il n’était pas beau, que nous avons dans un coin de nos têtes des trucs pour avoir un bonbon et un amour pour la petite Josette.

L’autrice-compositrice au-delà des « Fabulettes »

Au-delà des 18 volumes de « Fabulettes », Anne Sylvestre a également environ 400 titres pour adulte à son répertoire. À une époque où les femmes étaient interprètes de chansons écrites par des hommes, elle devient autrice et compositrice. Dans une écriture malicieuse, tendre et ironique, elle témoigne de morceaux de vie et donne la vision des femmes. Ses chansons sont poétiques et engagées. De l'ironique « Faute à Eve » à la métaphorique, poignante et révoltée « Douce maison », sa carrière est jalonnée de nombreux chants résolument féministes.

Nous retiendrons particulièrement la dénonciation du poids de la misogynie (« Une sorcière comme les autres ») ou de la charge mentale (« Clémence en vacances »), les stéréotypes de genre (« La vaisselle »), les agressions sexistes ou sexuelles (« Juste une femme »). En mémoire aussi, son appel à la sororité dans « Frangines » ou « Petit bonhomme », et enfin « Non, tu n’as pas de nom », une apostrophe au libre choix des femmes, devenu un hymne du planning familial. « Oui je suis féministe. Je suis une femme qui écrit des chansons et quand j’ai une conviction ou une indignation, il est normal et fatal que cela fasse une chanson », confiait-elle dans un entretien donné à Fenêtres sur Cours en 2014. « La dignité des femmes est souvent oubliée dans des petites remarques, des histoires drôles, des gauloiseries. »

Une œuvre avant-gardiste et intemporelle

À l’occasion de la sortie du très beau livre Anne Sylvestre, une vie en vrai de Véronique Mortaigne, il convient de souligner que l’œuvre d’Anne Sylvestre, artiste avant-gardiste au répertoire toujours aussi moderne et pertinent, est de celles qui ne laissent pas indifférents - et quand une chanson vous parle, elle ne le fait jamais à moitié.

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Le répertoire d’Anne Sylvestre comporte beaucoup de chansons humoristiques irrésistibles. Ici, Anne Sylvestre s’en prend au péché originel à l’origine du paradigme la Vierge/la Pute dans notre culture en réhabilitant avec humour cette pauvre Eve qui s’en est pris plein la gueule depuis des siècles. Bien avant notre ère woke et post-#metoo où il est de bon ton de faire la démonstration de ses « engagements », Anne Sylvestre chantait « Chanson dégagée » alors que les étudiants jetaient des pavés. Anne Sylvestre n’était le porte-étendard de personne, n’appréciait pas qu’on la mette dans une case et se méfiait par nature des idéologies, et elle a eu tôt fait de le faire savoir. Au milieu des années 70, « Un mur pour pleurer » fustigeait les petites et grandes hypocrisies morales de la société où l’on parle à tort et à travers sans vraiment dire grand-chose, où l’on reste dans la tiédeur plutôt que d’oser vraiment communiquer et se faire entendre, quitte à s’énerver pour ça.

La force émotionnelle et poétique

S’il y a bien une chanson féministe importante, sensible, viscérale, authentique, poétique, c’est bien « Une sorcière comme les autres », sorte de poème à la force émotionnelle incroyable pour lequel Anne Sylvestre étendit la durée du morceau à plus de 7 mn. Les paroles, la mélodie, les arrangements, le chant, à la fois maîtrisé et sur un fil d’équilibriste jusqu’à lâcher dans un cri rauque dans la dernière partie… Tout est au diapason ici pour raconter la femme dans toutes ses dimensions. Une femme brute, multiple, formée par des siècles d’images et de fantasmes masculins et qui pourtant est « vraie » et qu’on ne saurait ranger dans une case pour tenir à distance ses peurs. Et pourtant, point de doigt accusateur et moralisateur ici, pas de rejet des hommes, pas de grandes phrases ne laissant rien à la sensibilité propre de l’auditeur.

L’art de la nuance et de la rencontre

On continue dans la lignée féministe avec cette chanson entre ironie mordante et indignation dans laquelle une fille s’adresse à son père pour prendre la défense de sa mère, que ce dernier a mis sur un piédestal, ne la considérant plus finalement comme une femme à part entière. « La chambre d’or » est là où les imaginaires féminin et masculin se rencontrent, où l’un et l’autre des partenaires se rêvent pour mieux se trouver ou se retrouver lorsque le temps passe. Alors que les mœurs se sont déjà bien libérées en ce milieu des années 80, Anne Sylvestre prônait l’art délicat de la séduction, d’apprendre à se connaître et à se tourner autour plutôt que de simplement assouvir une pulsion.

La dimension intemporelle de « L’éternelle histoire » est annoncée par son titre même. Elle parle d’une certaine dynamique qui fait que l’on a parfois tendance à désirer une personne indisponible émotionnellement. « Thérèse » fait partie de ces chansons méconnues d’Anne Sylvestre douces et profondes qui font aussi travailler l’imagination. Ode à l’amitié à travers le temps malgré les aléas de la vie, ses paroles possèdent également une certaine ambivalence. Maintes fois reprise, « Les gens qui doutent » est sans doute la chanson la plus connue d’Anne Sylvestre. Ce morceau qui parle du doute qui permet de se remettre en question, de conserver son empathie, de rester authentique, fait appel à notre peur de passer à côté de notre vie ou de ne pas être reconnus pour ce que nous sommes. Anne Sylvestre chante avec tendresse les mérites de ces personnes qui ont tendance à se tirer une balle dans le pied, tout en refusant d’accorder sa pitié.

L’écriture comme nécessité vitale

Plus que tout autre, « Écrire pour ne pas mourir » est sans doute celle qui dit le mieux le besoin viscéral de mettre des mots sur les maux, d’écrire pour dire ce en quoi l’on croit, cet élan qui nous pousse à affirmer haut et fort qui nous sommes pour ne pas être pris pour quelqu’un d’autre, pour ne pas que quiconque nous vole notre voix. Parmi les chansons peu connues d’Anne Sylvestre, « Rien qu’une fois faire des vagues » est une chanson vive, sincère et joyeusement euphorique, qui parle de ce qui se passe quand on cesse de vouloir à tout prix faire plaisir aux autres et que l’on ose s’affirmer, s’énerver, quitte à déranger. « Ça va m’faire drôle » illustre bien le refus catégorique d’Anne Sylvestre de céder à l’auto-complaisance. Avec humour et auto-dérision, elle raconte comment son tout nouveau bonheur la bouscule et lui fait voir la vie autrement que par le drame.

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La dernière partie de la carrière d’Anne Sylvestre est moins connue du grand public, qui est beaucoup resté sur ses classiques des années 70. Pourtant, son album Les chemins du vent recèle de petites pépites, dont cette « Chanson d’amour à l’envers » où l’on retrouve encore une fois la simplicité et la tendresse de l’artiste dans sa vision de l’amour. Grand classique dans le répertoire d’Anne Sylvestre, « Dans la vie en vrai » est littéralement une chanson d’auteur où l’artiste file la métaphore de l’écriture et de la narration pour critiquer la fâcheuse tendance que l’on peut tous avoir à rêver ou romancer sa vie plutôt que de la vivre vraiment. Il s’agit aussi, plus simplement, d’une déclaration d’amour en forme de manifeste pour oser vivre plutôt que de se retrancher derrière sa plume.

Le portrait de l’amoureuse et de la narratrice

Premier classique d’Anne Sylvestre, « Lazare et Cécile » est la chanson qui lui a véritablement permis de se faire connaître. Ici, Anne Sylvestre met en place son histoire comme un tableau pastoral et commence à nous brosser la situation de telle manière à ce que l’on s’attende à voir le drame surgir. L’artiste joue avec les attentes de l’auditoire et fait preuve d’une ironie malicieuse quand elle dépeint la « déception » des villageois de ne pas être parvenus à assister à une véritable tragédie. Pour Anne Sylvestre, l’amour est un élan de vie et les amoureux, plutôt que de se laisser aller au désespoir, choisissent de vivre leur amour, même si cela signifie s’éloigner des mauvaises langues.

Dans le vaste répertoire de la chanson française, le thème de l’eau et de la nage est souvent traité avec humour ou nostalgie. Si l’on s’intéresse à la symbolique de l’eau chez Anne Sylvestre, on y trouve souvent une évocation des plaisirs simples, mais surtout une dimension existentielle profonde. Des chanteurs comme Boris Vian, avec son « Abécédaire musical », ou encore des titres plus contemporains comme « Piscine Love », illustrent la variété des approches. Pour Anne Sylvestre, la piscine ou la rivière servent parfois de décor à une introspection, loin des clichés balnéaires. Sa fabulette « Et si tu tombes au fond de la casserole / Alors nage le crawl » reste, dans son esprit, une manière de transmettre la résilience avec légèreté.

L’art de la langue et le statut de « roturière »

En 1966, Anne Sylvestre est la première femme à entrer dans la collection « Poésie et Chansons » des Éditions Seghers. En 2016, Bob Dylan reçoit le Prix Nobel de littérature. Perso, je l’aurais plutôt filé à Sylvestre… mais à quel titre ? Celui de poète, elle n’en veut pas plus que Barbara. Au micro de Romain de Becdelièvre, elle déclare : « Je ne me compte pas parmi la société des poètes, et puis La Table des Princes, je ne connais pas. Je suis une roturière ». La poésie dont elle se démarque ainsi est celle qui lui semble gratuite ou hermétique, et surtout celle d’une aristocratie littéraire dont elle n’a que faire.

Sylvestre, chansonnière s’il en est, rappelle souvent que ses paroles lui viennent avec la mélodie, et bien qu’elles se prêtent sans problème à l’explication de texte, on ne les entend bien que sous leur forme sonore. Les bons vers, cette « roturière » sait incontestablement les écrire - pour leur faire dire l’histoire des gens. Pas celle des « petites gens », encore moins celle des « petites dames », tournure que j’ai bannie de mon vocabulaire depuis que j’ai entendu « Violette », mais celle des gens tout court pour qui et surtout avec qui elle trouve les mots, tel un « écrivain public ». Il me semble en effet qu’il y a, vraiment, une chanson d’Anne Sylvestre pour chaque situation.

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La trajectoire d’une indépendante

Il faut bien avouer, en effet, que les albums d’Anne Sylvestre sont méconnus du grand public. Elle compte bien sûr de nombreux aficionados, mais son public n’est pas celui d’un Brel ou d’une Barbara. On la pense encore souvent « chanteuse pour enfants », point barre. Le journaliste Raoul Bellaïche l’explique très bien : « Voilà une jeune femme qui débarque dans la chanson en pleine vague "typico-italienne", qui amorce une carrière respectée dans l’équipe la plus prestigieuse du moment et qui subit brutalement, comme beaucoup de ses "semblables", le contrecoup de la révolution yéyé… ».

En 1973, c’est un marionnettiste qui lui permet de remonter sur scène. « Depuis cette "résurrection", Anne n’a plus connu de traversée du désert, même si la fidélité du public ne lui fait pas oublier l’ignorance flagrante dont continue de faire preuve à son égard une partie de la profession… ». Sans avoir été officiellement interdite de radiodiffusion, Sylvestre a bel et bien été boudée des médias pour ses propos trop subversifs. Pourtant, peu de chanteurs peuvent se vanter d’une carrière aussi longue et productive. La discographie de Sylvestre est si foisonnante que chaque auditeur peut dialoguer avec elle à sa façon. Et pour chaque chanson, nous n’en retenons pas toujours les mêmes vers ni les mêmes idées. C’est dire qu’elle a la richesse de tout grand œuvre.

L’harmonie entre musique et mots

Que l’on aime ou non Sylvestre, sa voix, son style, au moins deux choses frappent dès la première écoute et semblent indéniables : la qualité des paroles et des arrangements. Pour cette auteure-compositrice, la musique et les mots sont deux langages indissociables dans le temps de l’écriture. Elle produit donc, dans un premier temps, un écrit où la parole versifiée ne fait qu’une avec la mélodie. C’est alors qu’intervient l’arrangeur : François Rauber, pendant très longtemps, parfois Alain Goraguer, et plus récemment, la tout aussi talentueuse Nathalie Miravette. De François Rauber, on sait qu’il était très sensible aux textes des chanteurs pour lesquels il travaillait. « Moi, la musique, je m’en fiche, il n’y a que les paroles qui m’intéressent ! », aurait-il lancé à Sylvestre un beau jour.

Ses talents d’illustrateur sonore se ressentent particulièrement dans la subtile dramatisation de « Lazare et Cécile ». C’est à lui que l’on doit aussi les envolées éthérées de « T’en souviens-tu, la Seine ? », la parfaite espièglerie des flûtes dans le refrain de « Clémence en vacances », le ton étrangement désinvolte de « Je te cherchais déjà » et plus d’un contrepoint bienvenu. Néanmoins, bien qu’ils gagnent à être découverts sous leur forme chantée, les textes de Sylvestre se suffisent à eux-mêmes.

La force du chant pluriel

S’il est une morale à cette histoire, c’est que le pouvoir de l’écriture est loin d’être négligeable : les paroles de Sylvestre ont un tel impact sur leurs lecteurs ou leurs auditeurs qu’elles ne sont pas sans répercussions. Le lyrisme d’Anne Sylvestre a en effet ceci de particulier qu’il est moins un lyrisme de la première personne, du « je » omniprésent qui s’épanche, que celui d’un chant pluriel. Dans des chansons d’une nostalgie ouvertement personnelle, comme « T’en souviens-tu, la Seine ? » ou « La Rochelle par la mer », elle s’éclipse en partie derrière des archétypes.

L’air de rien, d’une voix si tempérée qu’elle semble incarner la mesure même, Sylvestre énonce ce que toute une société se refuse à voir, et elle l’énonce si clairement qu’elle n’a pas même besoin de le dénoncer. Parallèlement à la série des Fabulettes, ses albums pour adultes pourraient donc s’intituler Fables, Nouvelles Fables, Fabliaux… Le même mot, « chansonnier », désigne d’ailleurs aussi bien le parolier que l’ensemble de ses textes, comme si les deux finissaient par se confondre dans une existence poétique autonome.

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