L'Affaire de Creil et l'Appel de 1989 : Le Tournant de la Laïcité Scolaire
L’année 1989 reste gravée dans l’histoire politique et sociale française comme celle du Bicentenaire de la Révolution, mais aussi comme le point de départ de la première grande controverse sur le port du voile à l'école républicaine, née au collège de Creil. Face aux hésitations du ministre de l’Éducation nationale de l’époque, Lionel Jospin, qui privilégiait une approche de dialogue au cas par cas, un collectif d'intellectuels a choisi de publier un appel retentissant dans la presse. Cet appel interpellait directement le ministre : « Monsieur le Ministre, l’avenir dira si l’année du Bicentenaire aura vu le Munich de l’école républicaine. Il est bon, dites-vous, d’apaiser les esprits sans faire le jeu des fanatiques. Vous auriez sauvé la paix scolaire et la paix sociale, moyennant quelques concessions de détail. Et vous seriez, bien entendu, intraitable sur l’essentiel… »
La critique adressée au ministre mettait en garde contre une attitude perçue comme un renoncement face aux revendications religieuses au sein de l'institution scolaire. L'appel poursuivait en dénonçant la confusion intellectuelle entourant la notion d'exclusion : « Vous dites, Monsieur le Ministre, qu’il est exclu d’exclure. Bien que touchés par votre gentillesse nous vous répondons, avec Mohammed Harbi, qu’il est permis d’interdire. Une exclusion n’est discriminatoire que lorsqu’elle vise celui ou celle qui a respecté les règles en vigueur dans un établissement. Lorsqu’elle touche l’élève qui a enfreint les règles en vigueur, elle est disciplinaire. La confusion actuelle entre discipline et discrimination ruine la discipline. Et s’il n’y a plus de discipline possible, comment enseigner les disciplines ? Si l’on n’applique la loi qu’à ceux qui veulent bien s’y soumettre, comment un professeur peut-il exercer son métier ? »
Pour les signataires de ce texte historique, dont l’esprit préfigurait les futurs engagements d’Élisabeth Badinter, transiger avec les symboles religieux à l'école équivalait à désarmer l'institution. Ils s'inquiétaient des répercussions futures d'une telle souplesse sur les programmes scolaires eux-mêmes : « Négocier, comme vous le faites, en annonçant que l’on va céder, cela porte un nom : capituler. Une telle « diplomatie » ne fait qu’enhardir ceux-là mêmes qu’elle se propose d’amadouer - et s’ils demandent demain que l’étude des Rushdie (Spinoza, Voltaire, Baudelaire, Rimbaud…) qui encombrent notre enseignement soit épargnée à leurs enfants, comment le leur refuser ? Par l’exclusion ? N’avez-vous pas désavoué l’autorité des professeurs et des chefs d’établissement en donnant l’impression que vous identifiez automatiquement l’exclusion au racisme ? »
L’objectif fondamental attribué à l'école républicaine dans cette vision universaliste est de soustraire temporairement l'enfant à ses déterminismes familiaux ou communautaires : « Il faut que les élèves aient le plaisir d’oublier leur communauté d’origine et de penser à autre chose que ce qu’ils sont pour pouvoir penser par eux-mêmes. Si l’on veut que les professeurs puissent les y aider, et l’école rester ce qu’elle est - un lieu d’émancipation, les appartenances ne doivent pas faire la loi à l’école. En dérogeant à ce principe fondateur, vous ne revalorisez pas, comme vous vous en faites gloire, la condition enseignante : vous rendez la vie déjà difficile de ceux qu’on a hélas ! cessé d’appeler les instituteurs et les professeurs plus impossible encore, et vous trahissez la mission de l’école. »
Cette position réaffirme que la liberté individuelle ne peut se réduire à l'affirmation identitaire : « Le droit à la différence qui vous est si cher n’est une liberté que si elle est assortie du droit d’être différent de sa différence. Dans le cas contraire, c’est un piège, voire un esclavage. Ce n’est pas, Monsieur le Ministre, en réunissant dans le même lieu un petit catholique, un petit musulman, un petit juif que se construit l’école laïque. L’école s’efforce d’installer un espace où l’autorité se fonde sur la raison et sur l’expérience : cela est accessible à tous. A ce titre, et parce qu’elle s’adresse à tous, l’école n’admet aucun signe distinctif marquant délibérément et a priori l’appartenance de ceux qu’elle accueille. Elle ne peut admettre non plus quelque dérogation que ce soit aux programmes ou à l’emploi du temps. Le respect des traditions ne la concerne pas : ne sont respectables que les traditions et les différences qui ne contrarient ni les droits de l’homme, ni le principe du libre examen. Or, en affirmant une croyance comme étant au-dessus de tous, en affirmant une distinction de nature entre les êtres humains, le foulard islamique contredit les deux principes. »
Lire aussi: Lettre de motivation plongeur EHPAD : exemples et conseils
La critique de la conciliation pragmatique se double d'une analyse politique du symbole même du foulard : « « Accueillir tous les enfants », dites-vous. Oui. Mais cela n’a jamais signifié faire entrer à l’école, avec eux, la religion de leurs parents, telle quelle. Tolérer le foulard islamique, ce n’est pas accueillir un être libre (en l’occurrence une jeune fille), c’est ouvrir la porte à ceux qui ont décidé, une fois pour toutes et sans discussion, de lui faire plier l’échine. Au lieu d’offrir à cette jeune fille un espace de liberté, vous lui signifiez qu’il n’y a pas de différence entre l’école et la maison de son père. En autorisant de facto le foulard islamique, symbole de la soumission féminine, vous donnez un blanc-seing aux pères et aux frères, c’est-à-dire au patriarcat le plus dur de la planète. En dernier ressort, ce n’est plus le respect de l’égalité des sexes et du libre arbitre qui fait loi en France. D’une seule phrase, vous avez désarmé ces milliers de jeunes musulmanes qui se battent ici et là pour leur dignité et leur liberté. Leur plus sûr allié contre l’autoritarisme des pères était l’école laïque et républicaine. Aujourd’hui, elles l’ont perdu. Vous avez fait un marché de dupes, Monsieur le Ministre, en échangeant la libération et l’intégration, certaines et constatables, des jeunes filles musulmanes contre l’espoir hypothétique d’un retour à la tolérance des intégristes, par définition ennemis de la tolérance. »
L'appel s'en prenait enfin aux fondements théoriques de ce que les signataires qualifiaient de « nouvelle laïcité » : « Les partisans de la « nouvelle laïcité », au rang desquels vous vous placez, prônent une tolérance indistincte. Ils veulent une école ouverte aux pressions communautaires, religieuses, économiques, une école où chaque professeur est tenu de se plier à l’environnement social, une école où chaque élève est constamment rendu à ses parents, rappelé à sa condition, rivé à ses « racines » : c’est une école de la prédestination sociale. D’un même mouvement, elle s’offre au monde de l’entreprise et aux dignitaires religieux : c’est une école à vendre, une école asservie à la loi du milieu et aux particularismes extérieurs. Dans notre société, l’école est la seule institution qui soit dévolue à l’universel. C’est pourquoi les femmes et les hommes libres ne sont pas prêts à transiger sur son indépendance de principe, perpétuellement menacée par les pouvoirs de fait, économiques, idéologiques ou religieux. Neutralité n’est pas passivité, ni liberté simple tolérance. La laïcité a toujours été un rapport de forces. Est-ce au moment où les religions sont de nouveau en appétit de combat qu’il faut abandonner ce que vous appelez la « laïcité de combat » au profit des bons sentiments ? La laïcité est et demeure par principe une bataille, comme le sont l’école publique, la République et la liberté elle-même. Leur survie nous impose à tous une discipline, des sacrifices et un peu de courage. Personne, nulle part, ne défend la citoyenneté en baissant les bras avec bienveillance. La figure française de la démocratie a pour nom République. Ce n’est pas une mosaïque de ghettos où la liberté pour tous peut venir habiller la loi du plus fort. Vouée au libre examen, liée à l’essor des connaissances et confiante dans la seule lumière naturelle des hommes, la République a pour fondement l’École. C’est pourquoi la destruction de l’École précipiterait celle de la République. Nous avons l’honneur, Monsieur le Ministre, de vous informer que ce sont les élèves que nous continuerons d’accueillir, et non la religion de leurs parents. »
La Trajectoire Intellectuelle d'Élisabeth Badinter : Du Destructeur d’Instinct à l'Universalisme Républicain
Élisabeth Badinter est une philosophe, femme de lettres et d’affaires, laïque affirmée, connue pour son engagement et ses réflexions sur le féminisme, et en particulier sur la condition des femmes immigrées. Elle écrit de nombreux ouvrages sur la place de la femme dans la société. Née Élisabeth Bleustein-Blanchet à Boulogne-Billancourt (France), elle épousa Robert Badinter en 1966, homme à l’origine de l’abolition de la peine de mort en France en 1981. Il s’agit donc là d’un couple d’humanistes affirmés. Son grand-père paternel, fils d’immigré russe juif, a fondé en 1926 la société publicitaire Publicis qui est aujourd’hui le 3e groupe mondial dans ce domaine. À ce jour, Élisabeth Badinter est la présidente du conseil de surveillance, incarnant une double posture de philosophe engagée et de femme d'affaires de premier plan.
Ses premières contributions théoriques ont profondément marqué le féminisme de la fin du XXe siècle. Dès son premier livre en 1980, intitulé L’Amour en plus, Élisabeth Badinter jette un pavé dans la mare en décrivant comment l’instinct maternel n’existe pas ou, du moins, qu’on ne le retrouve pas chez toutes les femmes. Selon elle, l’instinct maternel n’existe pas. Tout amour est construction. C’est ensuite en 1989, dans son livre Qu’est ce qu’une femme ?, qu’Élisabeth Badinter aborde pour la première fois son idée de « ressemblance des sexes ». Mais c’est en 2001, dans un article écrit pour le journal Le Monde, qu’elle détaille sa pensée en s'opposant à la naturalisation des rôles de genre qui attribue traditionnellement « à elle la modestie, la générosité, le souci des autres et de la vie en général » et « à lui le goût du paraître, l’égoïsme et la violence ».
Pour illustrer que le courage et la violence ne sont pas des attributs intrinsèquement genrés, elle s'appuie sur des exemples contemporains. Elle évoque le destin tragique des reporters de guerre : « Le 12 novembre, les radios nous apprennent que trois journalistes ont trouvé la mort en faisant leur métier en Afghanistan. Parmi eux, une jeune femme de 35 ans, Johanne Sutton, journaliste à RFI. Y a-t-il une différence de nature entre elle et ses deux compagnons ? On imagine la même peur au ventre, le même courage et leur commune capacité à mettre leur vie en jeu pour un idéal : nous informer. » À l'inverse, elle pointe la participation des femmes à la violence politique extrême : « Une certaine Ana Belen Egües Gurruchaga, dite « Dolores », dirigeait ces dernières années les actions du sanglant commando Madrid et qu’elle-même venait de faire sauter une voiture piégée dans la capitale espagnole, blessant ainsi 90 personnes. De surcroît, l’organisation dont Dolores est le chef avait presque mené à terme, en décembre 1999, le projet de détruire la tour Picasso, dans laquelle travaillent 5 000 personnes. » Ces exemples l'amènent à s'interroger : « Affaire de testostérone ou d’histoire individuelle qui transcende la différence sexuelle ? » et à conclure que « certaines femmes, comme certains hommes, osent affronter la mort et certaines, à l’égal des hommes peuvent l’infliger à d’autres ».
Lire aussi: Lettre de motivation plongeur : conseils et exemples
Cette vision de la « ressemblance des sexes » influence directement ses positions sur les politiques publiques. La parité est souvent présentée comme le grand combat des féministes. Seulement, chaque féministe ne veut pas y accéder par n’importe quel moyen. Doit-on l’imposer par une loi ? Doit-on laisser faire le temps ? En juin 2000, Élisabeth Badinter s’opposa à la loi sur l’égal accès des femmes aux mandats électoraux. Une loi qui revenait à dire que les femmes ne sont pas capables d’obtenir la parité par elles-mêmes, même si le combat est difficile et long. Dès 1999, Élisabeth Badinter s’opposait à cette loi, en compagnie d’autres femmes. Certains observateurs soulignent pourtant que face aux résistances structurelles, le volontarisme politique aurait été la meilleure arme pour rétablir une égalité. Plus encore, Élisabeth Badinter va même jusqu’à critiquer les féministes françaises contemporaines qui se posent sans cesse en victimes. Ce constat, elle l’écrit dans un livre sorti en 2003, intitulé Fausse route. Pour Élisabeth Badinter, le féminisme d’aujourd’hui doit se concentrer sur les populations immigrées et notamment maghrébines, notamment à cause de la question du port du voile.
Le Débat sur le Voile Intégral et l'Offensive Contre le Relativisme Culturel
L'opposition d'Élisabeth Badinter au voile islamique sous toutes ses formes s'est intensifiée au fil des décennies, se déplaçant du cadre scolaire à l'ensemble de l'espace public. Auditionnée par la mission d'information parlementaire sur la burqa, la philosophe a affirmé avec force son opposition au port du voile intégral en France. « Il symbolise le refus absolu d'entrer en contact avec l'autre, a-t-elle observé. Il représente une rupture du pacte social, un refus de l'intégration et de la démocratie. » Se cacher sous un voile relève pour elle de la « pathologie » et d'une « triple jouissance perverse : la toute-puissance de voir sans être vue, l'exhibitionnisme et le voyeurisme ». Face aux arguments juridiques et constitutionnels, elle soutient que la « liberté de se vêtir » n'a pas lieu d'être dans ce cas précis car « Le visage, ce n'est pas le corps. » Elle réfute également l'argument de la liberté de conscience : « En France, on combat les idéologies destructrices, qui portent atteinte à la dignité humaine (…) Les femmes voilées sont la partie visible de la progression de l’intégrisme musulman. » Selon sa vision, une reculade de l'État aurait des conséquences majeures : « Si on cède sur ça (…) ,on abandonnera toutes celles qui veulent vivre comme les autres. »
La loi française du 10 octobre 2011 finira par stipuler que « nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage », une législation en phase avec les positions de la philosophe. Cette dernière a également pris la défense de la ministre socialiste Laurence Rossignol lorsqu’elle a suscité un concert de protestations en effectuant un parallèle entre l'esclavage et le port du voile par les musulmanes. Élisabeth Badinter a soutenu la ministre, affirmant que si cette dernière a eu « un mot malheureux en parlant de “nègres” », elle a « parfaitement raison sur le fond. Je pense même que les femmes doivent appeler au boycott de ces enseignes » qui ont décidé de créer des lignes de vêtements de mode islamique. Elle dénonce ce qu'elle nomme le relativisme culturel qui, selon elle, a empêché de voir l’inquiétante montée de l’islamisme en France. Sur le rôle de la loi, elle explique que « la “tolérance” s’est retournée contre celles que l’on croyait aider », assurant qu’en dix ans le port du voile s’est répandu chez les « filles des quartiers », et ce du fait d’une « montée de la pression islamique », concluant que « seule la loi peut protéger celles qui le portent sous cette pression. »
Cette position universaliste refuse tout compromis avec ce qu'elle qualifie de dérives idéologiques. Élisabeth Badinter estime que beaucoup de citoyens sont aujourd'hui « tétanisés par l’accusation d’islamophobie ». Pour elle, « être traité d’islamophobe est un opprobre, une arme que les islamo-gauchistes ont offerte aux extrémistes. Taxer d’islamophobie ceux qui ont le courage de dire : “Nous voulons que les lois de la République s’appliquent à tous et d’abord à toutes” est une infamie. » Elle a également apporté son soutien à Nadia Remadna, essayiste, militante et fondatrice de La brigade des mères. En 2016, Élisabeth Badinter continuait son combat en déclarant : « Les féministes islamiques oublient qu’en guise d’égalité, elles doivent rester à la maison, que l’héritage est divisé par deux dans les pays musulmans et la polygamie admise dans le Coran dont elles se réclament ». Elle reste profondément convaincue que les principes de la République doivent passer avant toute revendication religieuse, et ce, quelle que soit la religion.
Lire aussi: Conseils pour rédiger une lettre de motivation parfaite