Alphonse de Lamartine, figure emblématique du romantisme français, a marqué la littérature avec la publication de son recueil Méditations poétiques en 1820. Ce recueil met en avant l'expression des sentiments et des émotions, privilégiant le cœur à la raison. Tout au long de sa carrière, Lamartine a continué à publier de la poésie, ainsi que des œuvres en prose. Parallèlement à sa carrière littéraire, il a mené une carrière politique qu'il a interrompue en 1848, après sa défaite face à Louis Napoléon Bonaparte.
Le poème « Les Voiles », daté de 1844, alors que Lamartine avait 54 ans, est composé de cinq quatrains en alexandrins, disposés en rimes croisées. Ce texte se caractérise par l'utilisation de l'imparfait, qui contribue à créer une atmosphère onirique et floue. Une rupture nette est perceptible entre les deux parties du poème, marquée par l'adverbe « et maintenant », un changement de temps (du passé composé au passé simple et au présent) et l'évocation d'un naufrage et d'une tempête, avec des références à un « champ de mort », des « débris », des « ailes semées » et la « foudre ». Le poème déploie deux métaphores filées : l'existence humaine comparée à un voyage maritime et le poète assimilé à un navire.
I. Un poème-tableau : deux « marines » contrastées
Le poème se révèle être un véritable tableau, jouant sur les contrastes et les notations sensorielles pour évoquer des voyages maritimes. Lamartine déploie devant le lecteur deux « marines », des peintures de la mer représentant des navires, tantôt en haute mer, tantôt rentrés au port. Ces deux tableaux, composés lors d'un séjour sur l'île italienne d'Ischia, forment un diptyque dont le contraste est marqué par le vers 11, qui introduit une opposition entre le passé et le présent.
1. Deux « marines » en mouvement
Le poème se déroule comme deux voyages distincts, avec de nombreux éléments liés à la navigation. Le titre, « Les Voiles », fonctionne comme une métonymie de la « nef », dont on discerne les « débris » à la fin du poème. Le champ lexical de la navigation est omniprésent, évoquant les déplacements du bateau qui a « traversé » les « flots », qu'un « [écueil] brisa » et qui « sombra ». Tout est en mouvement : les ailes ouvertes du poète-bateau l'emportent, le bord surgit, la foudre tombe, chaque flot « roule ».
Ces déplacements invitent le lecteur à voyager à travers des paysages divers, ouvrant des perspectives multiples : les « flots » et leur « calme trompeur », « l'horizon », « des continents », des « îles », un « rivage inconnu », un « cap », un « écueil » et « l'arc céleste » qui s'ouvre à l'infini. Les deux voyages, opposés par les circonstances temporelles (« autrefois », « maintenant »), présentent des atmosphères différentes. Le premier évoque des aventures pleines de « rêves », de « joie », de surprises et de découvertes, tandis que le second dépeint une scène de naufrage, avec des « débris », un bateau « brisé » et qui « sombra ».
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2. Une symphonie de sensations
Ces marines sont riches en notations visuelles, dessinant les formes harmonieuses des voiles gonflées par le vent, les contours escarpés du « cap » et de « l'écueil ». Elles se colorent du « pampre » et du « jasmin » « verdoyants », de la blancheur de « l'écume » et des éclairs de la « foudre ». Les autres sens sont également sollicités : l'odorat, avec la mention du « jasmin » et du cap qui « fume », et l'ouïe, avec l'évocation des « vents » et de la foudre. Les sonorités jouent un rôle important, légères dans les deux premières strophes, avec la douceur des consonnes (« j », « m » et « l »), et plus dures dans la dernière strophe, avec les sonorités (« c/k, p, b » et la sonore « r »).
3. Une dimension épique
L'implication des quatre éléments naturels confère à ces voyages une dimension épique. « Les mers » (au pluriel pour amplifier l'immensité) représentent l'eau, les « vents » l'air, la « foudre » le feu et le « cap » la terre. Lamartine rappelle Ulysse, qui a affronté les « flots amers » et le « calme trompeur », a connu le paradis « verdoyants » avec Circé, a vu son navire en « débris » et a essuyé la « foudre ».
II. Un paysage mental : la mélancolie romantique
À travers ces voyages, Lamartine exprime sa mélancolie romantique, peignant un paysage mental à la fois lyrique et élégiaque.
1. Le poète-bateau
Les indices personnels, tels que le « je » qui ouvre le poème et la présence du vocabulaire affectif (« j'enviais », « j'aime »), soulignent l'implication de Lamartine. Le poète devient lui-même un bateau, « bris[é] », grâce au mot « ailes » qui amène le mot « voiles ». Un double portrait se dessine, en écho au double voyage.
2. Le lyrisme de la jeunesse
Le premier portrait, lyrique, dépeint un être fougueux, « jeune » et plein de « rêves ». Le vocabulaire positif abonde : « verdoyants », « joie », « gloire », « amour », « heureuse ». Des allégories gracieuses et généreuses, telles que « la gloire et l'amour [qui] appelaient [le poète] de la main », peuplent ce paysage.
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3. L'élégie du désenchantement
Le second portrait, plus sombre, prend le ton de l'élégie. Les couleurs s'estompent et l'immobilité s'installe. Le poète est « assis », songeur, « au bord du cap ». Les mots de la souffrance et des désillusions envahissent le poème, qui se transforme en une lamentation funèbre. L'alexandrin ralentit et s'allonge, soulignant la mélancolie de cette méditation. La « fumée », symbole des souvenirs, accentue la tristesse. Le voyage touche toutes les dimensions de l'être : le corps (« mes ailes »), les sens (« je voyais »), le cœur (« j'aime »), la « pensée » et « l'âme ».
III. Le voyage, allégorie de la vie
Le poème prend une dimension allégorique, où le voyage devient une métaphore de la vie humaine.
1. Une structure symbolique
La structure symétrique du poème, ascendante jusqu'au vers 10 et descendante à partir du vers 11, invite à cette interprétation. Les deux parties, qui figurent la jeunesse et la vieillesse, se répondent en un réseau d'échos et d'oppositions. « Ma fortune sombra » répond à « mes rêves flottaient », et « le champ de mort » au « champ de mes rêves ». Le poème suit ainsi la courbe de la vie.
Chaque mot prend alors un sens figuré, donnant une nouvelle vie à des clichés : les « écueil(s) » de la vie, un « cap » à franchir, une vie « amère ». L'expression « j'en suis revenu » prend un double sens, propre et figuré, exprimant la désillusion. Les expressions combinant un mot concret et un mot abstrait, telles que « continents de la vie », « îles de joie » et « flots amers », prennent tout leur sens.
2. La présence du destin
Le jeu des temps annonce cette méditation sur le destin. L'imparfait, utilisé dans les premiers vers, souligne le caractère éphémère de la vie. Les adverbes « maintenant », « autrefois » et « encor » marquent le passage du temps, tandis que le présent et le passé composé relaient cette idée.
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