Les Vele di Scampia : Histoire d'un Naufrage Urbanistique

Surnommé pendant longtemps le "supermarché européen de la drogue", le quartier de Scampia, situé au nord de Naples, est aujourd'hui l'un des endroits les plus pauvres d'Italie. Construit il y a 46 ans pour reloger des milliers de familles, il est devenu une icône des zones de non-droit italiennes, notamment grâce à la série "Gomorra", inspirée du livre de Roberto Saviano. Les Vele di Scampia, avec leur allure de grand-voile et leurs longues passerelles, racontent une histoire complexe de promesses non tenues, de désorganisation politique et de résilience communautaire.

Genèse d'un Projet Ambitieux

Dans les années 1970, l'État italien encourage la création de logements sociaux. L'architecte Francesco Di Salvo saisit cette opportunité pour concevoir les Vele, des immeubles dont la forme triangulaire rappelle les voiles d'un navire. Le projet initial visait à attirer la bourgeoisie napolitaine en mal de verdure et à créer un quartier résidentiel moderne et fonctionnel.

L'ensemble était conçu pour favoriser la vie sociale : des parcs, des aires de jeux et une architecture innovante basée sur des passerelles reliant les immeubles entre eux devaient faciliter les rencontres entre les habitants. Au pied des immeubles, des espaces verts de 700 mètres carrés étaient prévus pour accueillir des écoles, des centres commerciaux et culturels. Espace, rencontres et modernité devaient faire le succès de Scampia. Les Vele étaient composées de sept bâtiments comprenant 6 453 pièces et 1 192 logements, destinés à environ 6 500 habitants.

Le Séisme d'Irpinia et la Dérive du Projet

Le tremblement de terre d'Irpinia en 1980 bouleversa la destinée du site. La catastrophe fit plus de 3 000 morts, plus de 8 000 blessés et 280 000 réfugiés. Une partie des habitants des quartiers historiques de Naples furent relogés à Scampia, un traumatisme pour ces personnes qui avaient tout perdu et qui n'avaient pas choisi de vivre dans ce nouvel ensemble. Ils s'y installèrent alors même que les travaux n'étaient pas achevés.

Pour loger le plus de monde possible, on ajouta 23 % de logements dans les bâtiments, en rognant sur les espaces communs et les lieux de service. L'entreprise en charge de la construction modifia considérablement la structure pour réduire les coûts : les passerelles furent construites en béton au lieu d'être transparentes, et l'espace entre les immeubles fut réduit à 7,2 mètres au lieu des 10 mètres initialement prévus. La lumière laissa place à un dédale lourd et sombre. Les ascenseurs ne furent jamais installés, malgré les seize étages des tours. Pas de commerce au pied du domicile, des équipements restreints et seulement une caserne de gendarmerie construite à la hâte en lieu et place des écoles, églises et aires de jeux promises.

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Cette occupation précipitée par une population réticente et déboussolée, dans un lieu mal conçu, fit basculer le projet initial. S'ensuivit une lente détérioration, des murs humides gangrenés par les moisissures faute de lumière.

Scampia : Zone de Non-Droit et Supermarché de la Drogue

La configuration des lieux, avec ses nombreuses entrées et sorties s'entrecroisant et débouchant sur des rues immenses, donna le sentiment d'une bunkerisation. Seuls ceux qui savaient se repérer pouvaient entrer dans la ruche. Les dédales, propices aux cachettes, permirent le développement du trafic de drogue. En 1989, l'Observatoire de la camorra déclara que la zone nord de Naples avait la proportion de dealers par nombre d'habitants la plus élevée d'Italie. Quinze ans plus tard, cette proportion était la plus élevée d'Europe et parmi les cinq plus importantes du monde.

Les Vele devinrent le théâtre parfait pour la Camorra, la mafia napolitaine. Pendant des années, elles furent le plus important hypermarché des drogues de l'Europe occidentale, et ce jusqu'en 2004. Cette année-là, le clan Di Lauro et un clan dissident s'affrontèrent, faisant parfois un mort par balle et par jour.

La Résilience des Habitants et la Lutte Contre la Camorra

Malgré cette situation difficile, les habitants de Scampia ont fait preuve d'une grande résilience. De nombreuses associations locales se sont créées pour se soutenir et offrir un autre avenir aux jeunes générations. Associations de promotion sociale destinées aux exclus, de soutien aux personnes âgées, d'activités pour les jeunes souvent désœuvrés… Des ateliers pour enfants, adolescents, femmes et hommes sont organisés dans le but de contrer l'image négative de Scampia.

Une caserne, auto-construite par les membres d'une association initialement destinée à la population Rom, est devenue un espace public et culturel de la ville au sein duquel l'association lutte désormais plus largement contre la discrimination, les stéréotypes et encourage la participation active des habitants. Une compagnie théâtrale a également vu le jour en 2007 : elle présente différents spectacles et organise des ateliers avec les habitants, où se mêlent aussi des groupes musicaux du quartier.

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Depuis les événements de 2004, l'influence de la mafia est en berne, en partie grâce au renforcement des actions policières, mais aussi grâce à la mobilisation des habitants. Les jeunes luttent contre la Camorra : la culture, l'art, le théâtre ou le hip-hop sont autant de moyens d'échapper à l'influence des groupes mafieux.

La Démolition des Vele : Fin d'un Symbole et Espoir de Renouveau

Depuis 2003, après la destruction de trois des sept bâtiments principaux, plus rien n'avait bougé. Le maire actuel de Naples, Luigi de Magistris, a pris à bras le corps le problème et a imaginé l'avenir de Scampia avec ses habitants. Son projet "Restart Scampia" prévoit de reloger tout le monde et même de conserver une des tours, la Voile Céleste, pour y décentraliser des services municipaux napolitains.

La démolition des Vele est considérée par une large partie de la population comme un symbole de renouveau pour Scampia. Le débat fait rage entre ceux qui vivent le lieu de l'intérieur et ceux - souvent architectes ou urbanistes - qui voient ces bâtiments comme un pan de l'histoire architecturale, représentant la période des années 1960-1970.

D'hypothétiques projets conservant la forme originelle des tours sont élaborés, imaginant des structures plus aériennes où les commerces s'implanteraient et les dealers disparaîtraient. Un écoquartier vertical composé de logements, de commerces et d'une ferme urbaine verticale pourrait créer une macroéconomie capable de restructurer la vie des habitants autour d'autres habitudes.

Scampia Aujourd'hui : Entre Espoir et Réalité

Malgré les efforts déployés et les projets de rénovation, Scampia reste confrontée à de nombreux défis. Le taux de chômage élevé et la présence persistante de la criminalité organisée continuent de peser sur la vie des habitants.

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Cependant, l'énergie et la détermination de la communauté locale sont indéniables. Les initiatives venant de l'intérieur, portées par des associations et des individus engagés, témoignent d'une volonté de changer l'image de Scampia et de construire un avenir meilleur pour les générations futures.

La visite du pape François à Scampia en 2015 a mis en lumière la force de résistance des habitants et leur lutte pour récupérer leur territoire. Même si le chemin est encore long, Scampia renaît peu à peu de ses cendres, portée par l'espoir et la solidarité.

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