Les voiles du bien-être : une navigation entre théorie philosophique et pratique nautique

La recherche du bien-être est une quête universelle, une aspiration intuitive qui nous accompagne tout au long de notre existence. Pourtant, dès lors que l'on tente de définir précisément ce qu'est le bien-être, une certaine obscurité semble s'installer. Est-il une simple accumulation de plaisirs, la satisfaction de nos désirs, ou quelque chose de plus profond lié à la réalisation de soi ? En naviguant à travers les eaux complexes de la philosophie et de la pratique sportive, nous découvrons que le bien-être n'est pas une destination figée, mais un processus dynamique, à l'image d'un voilier manœuvrant en pleine mer.

La navigation comme vecteur d'équilibre psychique

La pratique de la voile offre un cadre privilégié pour explorer les dimensions du bien-être. En mer, la dissociation segmentaire, la réalisation de doubles tâches, ainsi que l'exécution de gestes définis et précis sont essentiels en navigation. Le marin doit apprendre à coordonner ses actions : les bras et les jambes travaillent de manière variée pour réaliser des actions différentes. Cette sollicitation physique et cognitive ne se limite pas à la technique ; le plaisir de la glisse sur l’eau peut être un facteur important favorisant le bien-être psychique, la détente et la diminution du stress.

Naviguer, c’est aussi apprendre. Faire des choix de trajectoires, s’adapter aux conditions changeantes, résoudre des problèmes posés par une situation… Qu’elle soit sélective ou divisée, l’attention est une capacité très sollicitée en voile. Cette immersion dans une nouvelle activité, souvent synonyme de liberté et d’autonomie, permet une progression personnelle parfois insoupçonnée. Le plaisir de la glisse sur l’eau peut être un facteur important favorisant le bien-être psychique, la détente et la diminution du stress.

Lexique technique et maîtrise de l'élément

Pour appréhender cette activité, il est nécessaire de maîtriser un vocabulaire spécifique. La chute, la bordure, le guindant, ou encore l'œillet de ris, font partie du quotidien du navigateur. Les œillets de ris sont des anneaux qui permettent de réduire la taille de la grande voile (GV) pour recevoir moins de vent, une manœuvre appelée « prendre un ris ». Si vous regardez bien, il y a un anneau (œillet) en face, sur la chute. Le penon, petit bout de laine ou ruban de tissu, permet de voir si vos réglages de voile sont justes.

La performance et le confort dépendent également d'accessoires optimisés. On place des lattes rigides sur le tissu de la GV pour améliorer son profil. Les garcettes sont des petits bouts de cordes qui permettront d’enrouler la voile à mi-hauteur lorsqu’on prendra un ris. L'œil de Cunningham et le croc de ris complètent cet arsenal. Le génois, souvent installé sur un enrouleur autour de l’étai, permet de le dérouler tout en restant à l’intérieur du cockpit sans avoir à aller hisser la voile à l’avant, avec un recouvrement de 100%. Pour les conditions musclées, on utilise une toute petite voile dite « tempête ». Le spinnaker, diminutif de sa fonction, est une voile qui ressemble à un « parachute » que l’on met quand le vent vient de l’arrière et que le bateau se fait pousser. Enfin, pour protéger la grande voile des UV du soleil et de la lune, on la range le soir dans une housse appelée taud. On plie la GV en accordéon sur la bôme, puis le taud la recouvre. Il existe un autre système de rangement composé d’un sac qui reste en place sur la bôme (lazy bag) et de cordes (lazy jack) qui permettent de diriger la chute de la voile directement dans le lazy bag.

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Les fondements philosophiques du bien-être

Si la voile apporte un bien-être ressenti, la philosophie cherche à en comprendre la nature profonde. Le bien-être est avant tout une évidence. Qui, en effet, d’un point de vue personnel, ne souhaite pas et ne comprend pas intuitivement ce que signifie la recherche du bien-être ? De prime abord, cela peut faire penser qu’une philosophie du bien-être serait superflue. Au mieux, pourrait-on suggérer, une philosophie du bien-être servirait à dissiper une certaine obscurité dans la définition de ce dernier. Peut-être existerait-il une forme de confusion dans l’identification de ce qu’est le bien-être et de ce qui le constitue ?

Nous avons tous des désirs dont les objets sont relativement clairs et tout un chacun semble convaincu que satisfaire ses désirs mène au plaisir, à des émotions positives qui, elles, sont synonymes de bien-être. En suivant cette logique, une chose devrait être particulièrement claire : ce qui représente un moyen de satisfaire nos désirs devrait de facto nous rendre plus heureux. Dans la pratique, cela se traduirait par une relation linéaire entre l’argent et le bonheur. C’est pourtant une histoire bien plus nuancée que suggèrent les données empiriques comme celles présentées par Venhoveen et al. (1993). On y constate que les niveaux de satisfaction subjective reportés par les gens dans les pays développés sur une échelle allant de 0 à 10 n’ont pratiquement pas bougé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Si l’on s’intéresse au cas de la France, on constate que malgré un triplement (a minima) du PIB par tête des années 1950 aux années 1990, les niveaux de bien-être sont restés remarquablement stables (aux alentours de 6). Des données plus récentes (Jebb et al. 2018) font tout de même état d’un lien entre PIB et bien-être, mais ce dernier est très faible au-delà d’un certain seuil.

Le problème philosophique devient alors évident : doit-on considérer que ce que rapportent des gens à la première personne a plus de poids que leur situation objective ? Ou faut-il au contraire affirmer que le triplement de la richesse signifie de facto que le bien-être a augmenté ?

Définitions et distinctions conceptuelles

Avant toute chose, la majorité de la recherche en philosophie étant en anglais, il est nécessaire de préciser le parti pris de cet article en matière de traduction afin que la correspondance anglais-français des concepts employés soit limpide. Les deux concepts les plus présents dans la littérature sont well-being et happiness. Dans cet article nous adopterons la traduction suggérée par le dictionnaire et employée par les philosophes francophones, à savoir : well-being sera traduit par bien-être et happiness par bonheur. Il est important de noter que, dans ce contexte, le concept de bonheur (happiness) a un sens très psychologique et affectif, un sens beaucoup plus restreint que celui du concept de bien-être (well-being) qui ne se limite pas aux états psychologiques.

La question centrale de cet article sera la question descriptive du bien-être, qui vise à se demander en quoi consiste le bien-être, comment l’on pourrait le définir. Notons au passage qu’il est important de distinguer la question de la nature du bien-être ou de ses constituants (question descriptive) de la question de ses causes ou sources. On peut imaginer par exemple que certaines activités comme la course à pied soient une cause de notre bien-être parce qu’elles nous procurent du plaisir. Ici, le bien-être consisterait (au moins en partie) dans le plaisir, mais pas dans la course elle-même qui n’est qu’une cause du plaisir. Cet article s’intéresse avant tout à la nature ou aux constituants de notre bien-être et non pas à ses causes.

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Vers une caractérisation minimale du bien-être

À cette fin, il sera divisé selon les cinq grandes théories (ou plutôt familles théoriques) philosophiques du bien-être : hédonisme, satisfaction des désirs, théories liste, perfectionnisme et théories hybrides. Pour éviter les confusions, nous allons partir d’une définition minimale du bien-être par rapport à laquelle nous positionnerons les différents désaccords philosophiques. Cette conception s’appuiera sur nos intuitions ordinaires. Si je parle d’une amie et que je suppose que sa vie se passe bien pour elle, qu’elle jouit d’un bien-être élevé, il semble que j’admette intuitivement un certain nombre de choses la concernant. Tout d’abord, je m’intéresse en parlant de bien-être à la manière dont sa vie se passe pour elle et non pas pour quelqu’un d’autre. Ensuite, j’émets ce faisant une forme d’évaluation qui suggère que le concept de bien-être est un concept évaluatif, avoir un bien-être élevé est en soi quelque chose de positif, d’enviable.

Ces réflexions débouchent sur la caractérisation tripartite suivante du bien-être :

  1. Le bien-être est un bien (il a une valeur positive). Si je sais qu’un de mes amis a un niveau de bien-être élevé, je sais aussitôt qu’il s’agit d’une bonne chose.
  2. Le bien-être est un bien final (par opposition à instrumental). L’idée est que lorsque nous cherchons le bien-être ce n’est généralement pas pour les bénéfices extérieurs que nous pourrions en tirer, mais plutôt parce que c’est une chose désirable en elle-même.
  3. Le bien-être est un bien prudentiel ou personnel (il bénéficie à une personne en particulier). Le bien-être semble toujours être le bien-être de quelqu’un, à ce titre le bien-être n’est jamais impersonnel, il se ramène toujours à des individus.

Ces trois points suggèrent une caractérisation minimale du bien-être comme bien final personnel. Cette caractérisation nous permet notamment de distinguer la notion de bien-être de celle de bonheur. Daniel Haybron (2008) remarque que le bonheur (happiness) semble impliquer un état psychologique, ce qui n’est pas le cas de la notion de bien-être. Haybron fournit un exemple intéressant qui montre le caractère intuitif de la distinction bien-être/bonheur : imaginons que j’aille demander conseil à un ami au sujet du futur de mon fils, en lui disant que je souhaite ce qu’il y a de mieux pour lui et que ce dernier me répond « tu devrais l’encourager à faire ce qui le rend heureux ». Il est clair dans cet exemple que le conseil de l’ami n’est pas un simple truisme. On sent bien ici que la question de ce qui serait le meilleur pour le fils est une question ouverte qui pourrait admettre une autre réponse que celle qui consiste à chercher le bonheur. L’ami aurait par exemple pu suggérer que la meilleure vie possible nécessite de se mettre au service d’autrui ou de devenir aussi compétent que possible dans son travail. Dans cette optique, la vie heureuse n’est pas intuitivement identique à la vie bonne. On pourrait être légitimement tentés de rapprocher le concept de bien-être de celui de « vie bonne » tel que promu par des philosophes antiques, mais en insistant sur l’aspect prudentiel de ce concept. Ainsi, poser la question de ce qui constitue notre bien-être revient à nous demander ce que serait une vie bonne pour nous. Notons malgré tout que, si la notion de bonheur se distingue de celle de bien-être, elle y est toutefois liée. En effet, le bonheur est très vraisemblablement un des éléments du bien-être. Une personne dans un état psychologique positif a intuitivement - ceteris paribus - un bien-être plus élevé qu’une autre dans un état psychologique négatif.

Taxonomie des théories du bien-être

Il est utile de mentionner la classification des grandes familles théoriques telle que proposée par Derek Parfit. Même si cette classification n’est pas totalement exhaustive, elle représente suffisamment bien le cœur du paysage philosophique.

Théories énumératives ou explicatives (ou substantielles et formelles) :Les théories substantielles nous disent quelles choses ou quels types de choses participent à notre bien-être. Les hédonistes défendraient par exemple qu’il s’agit d’états affectifs positifs. Les théories formelles ou explicatives du bien-être vont tenter de spécifier les conditions qui font que quelque chose contribue à notre bien-être. Les théories centrées sur la réalisation des désirs diront que c’est parce qu’une chose satisfait nos désirs qu’elle contribue à notre bien-être.

Théories objectives ou subjectives :Ces deux types de théories diffèrent quant à la source de notre bien-être. Les théories objectives admettent que certains éléments ont objectivement un impact sur notre bien-être même si nous ne les valorisons ou désirons pas. Pour un objectiviste, l’éducation peut représenter une source objective de bien-être pour les enfants même si ces derniers ne désirent pas ou ne valorisent pas le fait d’aller à l’école. Selon les théories subjectivistes, il n’y a pas de choses qui soient bonnes pour notre bien-être indépendamment du fait que nous les désirions, les jugions désirables ou que nous ayons une attitude favorable à leur égard. Aussi, pour les subjectivistes, le respect de nos préférences, attitudes et désirs joue un rôle central dans notre bien-être. Si on prend l’exemple de quelqu’un qui prend plaisir à manger de la viande, mais qui pense pour de multiples raisons qu’il ne faudrait pas le faire et désapprouve cette pratique, le fait de manger de la viande serait - dans un cadre subjectiviste - dommageable pour le bien-être de cette personne.

Théories expérientielles (mentalistes) ou non-expérientielles (non-mentalistes) :Pour les théories mentalistes ou expérientielles, rien ne peut contribuer à notre bien-être à moins que nous n’en fassions l’expérience. Par exemple, pour un expérientialiste, le fait d’être trompé à mon insu par mon ou ma partenaire ne peut pas affecter mon bien-être. Pour que mon bien-être soit affecté, il faut qu’il devienne un état mental, c’est-à-dire que je prenne conscience de la tromperie. Notons ici que cet aspect est différent de l’axe subjectivité/objectivité mentionné précédemment. La question n’est pas de savoir si je porte un jugement négatif, aime ou n’aime pas le fait d’être trompé, ou si le fait d’être trompé est objectivement mauvais ou non, mais bel et bien si j’expérimente le fait d’être trompé.

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