Alphonse de Lamartine, figure marquante du romantisme français, a marqué la littérature avec la publication de ses Méditations poétiques en 1820. Parmi ses œuvres, « Les Voiles », poème datant de 1844, offre une profonde réflexion sur le voyage, le temps et le destin humain. Composé de cinq quatrains d’alexandrins aux rimes croisées, ce texte dépeint des voyages maritimes à travers deux « marines », reflétant le paysage mental du poète et sa méditation sur la vie.
Introduction : Le Voyage, Source d'Exotisme et de Réflexion
Le thème du voyage a toujours inspiré les artistes, en particulier les écrivains et les poètes. Source d'exotisme, d'aventure et d'évasion, il cristallise les aspirations d'une époque ou d'un tempérament. Les romantiques, tels que Lamartine, ont exploité le voyage pour son pouvoir évocateur, souvent mêlé au thème du temps, si cher à l'auteur.
Dans « Les Voiles », Lamartine évoque des voyages maritimes à travers des « marines », tableaux pleins de pittoresque et de contrastes, qui rendent compte avec lyrisme de son paysage mental et sont chargés d'une valeur symbolique. Ces voyages sont l'image de la vie de Lamartine, sur laquelle il jette un regard rétrospectif, et du destin humain sur lequel il médite.
I. Un Poème Tableau : Deux « Marines » Épiques en Diptyque
1. Deux « Marines » : Voyages et Navigation
Le poème se déroule comme deux voyages distincts, avec de nombreux éléments liés à la navigation. Le titre « Les Voiles » fonctionne comme une métonymie de la « nef », dont on discerne à la fin du poème les « débris ». Le champ lexical de la navigation est omniprésent, évoquant les déplacements du bateau qui a « traversé » les « flots », qu'un « écueil » brisa et qui « sombra ».
Tout est en mouvement : les ailes ouvertes du poète-bateau l'emportent, le bord surgit, la foudre tombe, chaque flot « roule ». Ces déplacements font voyager le lecteur à travers des paysages divers et ouvrent son champ de vision sur des perspectives multiples : les « flots » et leur « calme trompeur », mais aussi « l'horizon », « des continents », des « îles », un « rivage inconnu », un « cap », un « écueil », « l'arc céleste » qui s'ouvre à l'infini.
Lire aussi: Que signifie réellement "Mettre les Voiles" ?
Les deux voyages, opposés par les circonstances temporelles (« autrefois », « maintenant »), n'ont pas la même atmosphère. Le premier ressemble aux explorations aventureuses, pleines de « rêves », de « joie », de surprises et de découvertes (« je voyais surgir », « rivage inconnu »). Le second est une scène de naufrage (« débris », « brisa », « sombra »).
L'imparfait contribue au caractère onirique de l'évocation, ne fixant pas de limite et donnant un caractère flou aux souvenirs. Une rupture très nette entre les deux parties est marquée par « et maintenant », ainsi que par le changement de temps, du passé composé au passé simple et au présent. La deuxième partie du poème suggère l'idée d'un naufrage, d'une tempête : « champ de mort », « débris », « ailes semées », avec la mention de la « foudre ».
2. Sollicitation de Tous les Sens
Ces marines abondent en notations visuelles : elles dessinent les formes harmonieuses des voiles gonflées par le vent, les formes plus escarpées et dures du « cap » et de « l'écueil ». Elles se colorent du « pampre » et du « jasmin » « verdoyants », de la blancheur de « l'écume », des éclairs de la « foudre ».
Les autres sens sont également sollicités : l'odorat par la mention du « jasmin » et du cap qui « fume », l'ouïe par l'évocation des « vents » et de la foudre qui suggère le tonnerre. Les notations auditives sont accentuées par des jeux sur les sonorités : légères dans les deux premières strophes (le son [è] se combine à la douceur des nasales « m » et « n » et de la liquide « l » : « jeune, étais, fier, ouvrais, mes ailes, mon âme, mers »…), elles se durcissent dans la dernière strophe (avec les occlusives « c/k, p, b » et la sonore « r »).
3. La Dimension Épique
L'intervention des quatre éléments naturels dans cette aventure confère à ces voyages une dimension épique. « Les mers » (au pluriel pour en amplifier l'immensité) figurent l'eau, les « vents » l'air, la « foudre » le feu et le « cap » la terre. Lamartine rappelle Ulysse qui, lui aussi, a dû faire face aux « flots amers », au « calme trompeur », a connu le paradis « verdoyants » avec Circé, a vu son navire en « débris » et a dû essuyer la « foudre » avant de rentrer chez lui.
Lire aussi: L'histoire des Voiles de la Liberté
II. Le Lyrisme et l'Élégie : Un Paysage Mental Exprimant la Mélancolie Romantique
1. Le Motif du Poète-Bateau
Les indices personnels qui parsèment le poème, le « je » qui ouvre le poème et presque toutes les strophes, l'abondance du vocabulaire affectif (« j'enviais », « j'aime »…), la métonymie « mon cœur », indiquent la forte implication affective de Lamartine. Par le biais du mot « ailes » qui amène le mot « voiles », le poète devient bateau lui-même ; c'est lui qui est « brisé ». Un double portrait s'esquisse alors, en écho au double voyage.
2. Du Lyrisme…
Le premier portrait, empreint de lyrisme, dessine un être fougueux, enthousiaste, parce que « jeune », plein de « rêves ». Il multiplie le vocabulaire positif : « verdoyants » (le vert étant symbolique de jeunesse), « joie », « gloire », « amour », « heureuse »… Il est peuplé d'allégories vivantes, gracieuses et généreuses au geste symbolique d'amitié et d'accueil : « la gloire et l'amour appelaient [le poète] de la main ».
3. …à l'Élégie
Le second portrait, en demi-teinte, a le ton de l'élégie. Les couleurs ont disparu, l'immobilité a gagné : le poète est « assis » dans une attitude songeuse « au bord du cap », comme Le voyageur contemplant une mer de nuages du peintre Caspar David Friedrich (1817). Les mots de la perte, de la souffrance et des désillusions envahissent le poème, qui semble une déploration funèbre, un « thrène » à l'antique : « champ de mort », « débris », « brisa », « funeste ».
Le rythme de l'alexandrin se fait plus lent et allonge parfois le vers par un enjambement qui entraîne avec lui la totalité du vers suivant (v. 15-16, 19-20). La valeur symbolique de la « fumée » − celle des souvenirs − souligne la mélancolie de cette lamentation. Le poète tout entier est pris dans ce parcours méditatif : corps (« mes ailes »), sens (« je voyais »), cœur (« j'aime »), « pensée » mais aussi « âme ». Le voyage est physique, affectif, intellectuel, moral et philosophique à la fois.
III. Le Voyage, Allégorie de la Vie
1. Une Structure Symbolique
La structure même du poème, parfaitement symétrique − ascendant jusqu'au vers 10, descendant à partir du vers 11 qui lui sert de pivot − invite à cette interprétation. De longueur égale, les deux parties qui figurent la jeunesse d'abord, puis, après une brusque rupture, la vieillesse, aboutissent à la mort et se répondent en un réseau d'échos en opposition : « ma fortune sombra » répond à « mes rêves flottaient », le « bord […] funeste » aux « continents de vie », l'« écueil » aux « îles de joie », les « débris » à « verdoyants de pampre… », enfin « le champ de mort » au « champ de mes rêves ». Le poème suit la courbe de la vie.
Lire aussi: Voiles Marines de Carqueiranne : Un aperçu
Chaque mot prend alors un sens figuré qui redonne à des clichés une vie nouvelle : on parle bien des « écueils » de la vie, de « cap » dans la vie, d'une vie « amère » qui coule… (« flots amers »). L'expression « j'en suis revenu » a sans doute un double sens, propre et figuré (= je suis désabusé). On comprend alors les expressions étranges alliant deux mots, l'un de sens concret, l'autre abstrait : « continents de la vie », « îles de joie », « flots amers ».
Dans ce poème, deux métaphores filées se distinguent : celle de l'existence humaine comme un voyage maritime.
2. La Présence Implicite du Destin
Le jeu des temps annonçait dès le début cette évolution et cette méditation sur le destin : des vers 1 à 10, l'imparfait joue son rôle de « temps cruel qui nous présente » « la vie comme quelque chose d'éphémère » (Proust). Il est douloureusement souligné par les adverbes « maintenant », « autrefois » et « encor » − tous concentrés au milieu du poème − et relayé par le présent, celui de l'écriture du poème qui sera celui du reste de la vie.
3. Un Bilan Fataliste et Attendri
C'est bien une méditation, un retour sur soi que propose Lamartine. Des événements passés, relatés au passé simple définitivement irrémédiable (« brisa » « tomba »), il tire au présent (celui de l'écriture) mais aussi au passé composé les conséquences de ce qui, bien que passé (signifié par le participe passé) a des répercussions sur son présent (contenu dans l'auxiliaire au présent) : « j'ai traversé », « j'en suis revenu ». Il figure par là tout ce que chaque être au cours de sa vie contient de changement mais aussi de permanence (« j'aime encor », les « rêves » ont subsisté).
Arrivé à l'âge mûr (Lamartine a cinquante-quatre ans), devenu spectateur de sa vie (il n'est plus, dans la strophe ultime, sujet des verbes mais complément : « me brisa »), il ne peut rien contre la fuite irrémédiable du temps. Le poème tout entier consacre la victoire du destin sur l'homme : tous les temps verbaux sont utilisés, sauf le futur, mais le champ lexical de la mort suffit à l'évoquer (« funeste, champ de mort »).
Lamartine, même s'il exprime ses regrets devant ce « naufrage », semble plutôt conseiller la lucidité attristée, une soumission sans révolte (que faire contre les « flots qui roule[nt] un peu de [son] cœur » ?). Mais, symboliquement assis en retrait sur le « cap » et surplombant l'horizon, il teinte ce fatalisme d'un regard bienveillant et indulgent, presque amusé, pour le jeune homme qu'il était et pour son passé dont il a gardé les « rêves » (« j'aime encor »).