Perspectives historiques sur le voilement en Méditerranée
De par sa position stratégique au carrefour de l’Afrique et de la Méditerranée, l’Algérie, située au Centre du Maghreb, a vu de nombreuses civilisations se succéder sur son territoire. Les premiers indices de la présence humaine en Algérie remontent à plus d’un million d’années (homme de Ain hanech). Après la révolte de Jugurtha, petit fils du roi Massinissa, son royaume se morcela et malgré sa farouche résistance contre Rome, la Numidie, tombée entre les mains des romains, devint le grenier à blé de l’empire pendant des siècles. De cette période restent comme témoignages de nombreux vestiges archéologiques parmi lesquels on peut citer Djemila, Timgad, Tipaza. Dès 432, les Vandales sous le commandement de Jenseric, déferlèrent sur le territoire numide. Ils furent à leur tour, mis en déroute par les Byzantins en 533. En 647, les Arabes, commandés par Okba Ibn Nafaa compagnon du Prophète, s’établirent sous l’étendard de l’Islam, en Algérie. Les tribus berbères adoptèrent l’Islam massivement et contribuèrent largement à son expansion et à son rayonnement jusqu’en Andalousie. Plusieurs dynasties, les Rostomides, les Fatimides, les Zirides, les Hammadites, les Almoravides, les Almohades, les Zianides furent parmi les royaumes qu’a connus l’Algérie entre les VIIIème et XVIème siècles.
L’histoire du voile, quant à elle, s’inscrit dans une temporalité bien plus vaste que celle de la seule religion musulmane. L’historienne italienne Maria Giuseppina Muzzarelli, dans son ouvrage Histoire du voile des origines au foulard islamique, rappelle que quel que soit les époques, les régions ou les cultures, les femmes ont constamment porté sur la tête un voile. Dans l’Antiquité païenne, le voile était porté essentiellement pour distinguer les femmes mariées des célibataires et des prostituées. En Grèce, la femme le porte aussi pour des raisons de pudeur et de modestie, tandis qu’à Rome il est associé religieusement aux Vestales. Il est probable que Paul de Tarse ait en tête leur exemple lorsqu’il rédige sa Première lettre aux Corinthiens, dont les prescriptions vestimentaires servent de base aux réflexions chrétiennes. La première religion monothéiste à inscrire officiellement le voilement des femmes dans son Livre saint est le christianisme. Cette prescription figure dans la Première Epître de saint Paul aux Corinthiens : « Toute femme qui prie ou qui prophétise le chef découvert fait affront à son chef ; c’est exactement comme si elle était tondue. Si donc une femme ne met pas de voile, qu’elle se coupe les cheveux ! ».
Le voile comme mécanisme de défense sociétal
La claustration de la femme, son « encagement » résulte d’un blocage culturel ou, pour user d’un terme freudien, d’un conflit sociétal. Tout comme les nœuds psychologiques, le « conflit civilisationnel » en question paraît être le produit d’une contrariété chronique, d’une agression envahissante urbanistique à laquelle l’organisme - la société tribale patriarcale - répond par une mise en œuvre d’un mécanisme de défense au moyen du voile pour « protéger sa dernière monnaie d’échange » (supplantée par l’argent), la femme, cet être sur lequel l’homme a toujours eu droit de vie et de mort, mais aujourd’hui en voie d’émancipation grâce à son éducation scolaire et à son insertion professionnelle.
Le nouveau transplanté ne devient pas du jour au lendemain un citadin libéral. Blessé dans ce que sa personnalité a de plus essentiel, agressé dans ses convictions tribales, le nouveau transplanté dresse une muraille - un voile - entre les valeurs de la ville et ses convictions tribales (religieuses). La religion est la dernière survivance tribale. Assurément, l’homme musulman à la mentalité tribale vit mal ces promiscuités urbaines, ces proximités masculines offensantes pour sa femme, ses filles, ses sœurs. Les sociétés tribales, surtout nomades, ont toujours cultivé une aversion pathologique à l’endroit des civilisations urbaines, associées à la débauche des mœurs, à la dépravation morale, au ramollissement de la virilité, à la dissolution du patriarcat, à l’émancipation intolérable de la femme.
Parlant d’Alger, un ami algérien architecte a su décrire de manière pertinente la configuration urbaine de la capitale contemporaine : il a indiqué qu’elle a été victime ces trente dernières années d’une véritable entreprise de « ruralisation culturelle ». Le citadin a complètement été phagocyté par le rural. C’est un phénomène unique dans l’histoire humaine urbaine. Longtemps, depuis la naissance de la ville, c’est la ville qui absorbe l’apport rural grâce à la supériorité de sa culture citadine. Aujourd’hui, en Algérie, la mentalité rurale semble avoir triomphé du clivage ville-campagne. A la vérité, ce triomphe est illusoire. Cette victoire des forces rétrogrades de l’ancien mode de production en décrépitude est éphémère. La lutte des islamistes, derniers vestiges des sociétés archaïques agraires-rurales-féodales, menée fallacieusement au nom de la religion, dissimule en vrai un combat des forces réactionnaires animées par une mentalité tribale toujours vivace, réfractaire à toute modernisation de la société, symptôme sociologique de leur imminente disparition.
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L’évolution du costume féminin en Algérie
Le voile s’est répandu en Algérie avec la conquête arabe et les Français l'y ont trouvé en 1830. Pierre Bayer décrit le costume des femmes algériennes au temps de la Régence : « Pour sortir, la musulmane se masque d'abord le bas du visage à la hauteur des yeux à l'aide d'une sorte de mouchoir carré, ovale ou triangulaire, qu'elle noue sur la nuque. Puis, elle pose sur ses épaules une pièce de drap que l'on agrafe sur le devant, destinée à renforcer l'opacité les vêtements, souvent fort légers. Elle s'enveloppe ensuite dans un immense voile de laine très fine, de soie ou de coton ». À la période française, on retrouve pour le visage l'usage du mouchoir, tandis que le voile précédent sera de plus en plus supplanté par le haïk à proprement parler, qui descend jusqu'aux pieds.
Il existait de nombreuses variations individuelles et surtout des variantes régionales. Ainsi blanc dans l'Algérois et l'Oranais, le haïk était noir dans le Constantinois, en signe de deuil. Dans certaines régions (Tlemcen, Laghouat…), il était orné de rayures de soie ; en Kabylie, les haïks, faits avec un tissu plus lourd, possédaient souvent des décorations géométriques ; dans les Aurès le haf, analogue au haïk, était en général de couleur noire ou indigo. Certaines femmes, surtout en Oranie, se masquaient à moitié la face avec leur voile, dissimulant ainsi l'un de leurs yeux, pour se protéger, disait-on, du mauvais sort. Grâce à toutes ces variations, la signification religieuse du voile s’était en partie estompée et il pouvait passer surtout pour une coutume vestimentaire propre à des communautés régionales.
Dans les années 60, majoritairement, les jeunes filles ne se voilaient pas. Certaines d’entre elles portaient un treillis, une casquette, une arme, et se battaient contre l’oppresseur pour faire triompher la liberté, la justice. D’autres, voilées, se servaient de leurs haïks pour convoyer argent, armes et autres documents. Dans les années 70, c’étaient les maris qui autorisaient ou pas leurs femmes à enlever ce voile. Parfois cela faisait partie des « Chrouts » (conditions) sur lesquelles on pouvait s’entendre avant de conclure un mariage. Dans les années 80, on commençait à voir des femmes portant des hidjabs. Cela restait assez marginal. C’était encore inhabituel, et cela surprenait un peu. Dans les années 90, les femmes portant le hidjab étaient de plus en plus nombreuses. Une pression de plus en plus forte pesait sur les autres femmes en conséquence. Beaucoup d’entre elles ont tenté de résister à cette pression, aux intimidations, aux menaces de représailles.
Théologie et interprétations du voile
Il est important de souligner que, selon certains théologiens musulmans sincères, le port du voile ne constitue nullement une prescription coranique. Cette pratique relève d’une tradition millénaire née au lendemain de la naissance des villes. La principale source coranique sur le voile est la sourate 33 : « Les Coalisés ». Le voile est mentionné au verset 53. Ce verset concerne exclusivement les femmes du Prophète : « Ô vous, femmes du Prophète ! Vous n’êtes comparables à aucune autre femme ». Dieu commande aux croyants de s’adresser aux femmes du Prophète à travers un voile. Dans ce verset, contrairement à l’opinion communément islamique répandue, le voile dont il s’agit ici est le rideau, c’est-à-dire le tissu servant à séparer hermétiquement les pièces.
Il est vrai que le verset 59 s’adresse aussi bien aux femmes du Prophète qu’à celles des croyants : « Ô Prophète ! Dis à tes épouses et à tes filles et aux femmes des croyants, de laisser tomber jusqu'en bas leurs robes de dessus. Il sera plus facile ainsi (d'obtenir) qu'elles ne soient pas reconnues et qu'elles ne soient point offensées ». Cependant, selon les exégètes, ce verset a une valeur civile, et non religieuse. « Le meilleur moyen de se faire connaître et de ne pas être offensées », c’est-à-dire qu’il permet de signaler le rang social de la femme et, par conséquent, de dissuader les harcèlements concupiscents des hommes. Au-delà d’être une coutume vestimentaire culturelle millénaire, ne figurant explicitement dans aucune sourate à destination de l’ensemble des croyantes, cette tradition païenne est-elle théologiquement censée contrevenir aux prescriptions authentiques du Coran.
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Le port du voile ne constitue aucunement un signe religieux, encore moins un pilier de l’islam. C’est un vestige vestimentaire parmi d’autres de l’ancien monde archaïque qui refuse de mourir. Comme le souligne Oissila Saaïdia, le foulard/voile est un objet pluriel, aux significations multiples qui varient dans le temps et le lieu, mais surtout, selon les femmes qui le portent. La prise en compte de tous ces paramètres laisse à voir des lectures diverses. C'est pourquoi, il ne s'agit pas de se prononcer sur le caractère licite, religieux, obligatoire ou illicite, culturel, non obligatoire, car ce n'est pas le point de vue retenu par une analyse historique dépassionnée.
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