L'œuvre de Nathaniel Hawthorne, riche en thèmes récurrents tels que l'interstice, le territoire du presque, et l'analogie entre le narrateur et ses personnages, se distingue par sa modernité et sa "porosité". Cet article explore la spécificité de l'écriture hawthornienne à travers le prisme de la métalepse, une figure de style qui transgresse les frontières narratives et révèle une dimension politique insoupçonnée.
La Métalepse : Définition et Interprétations
La métalepse se définit comme une transgression délibérée d'un seuil narratif, un franchissement de la frontière entre le monde où l'on raconte et celui que l'on raconte. Cette intrusion peut prendre la forme d'un personnage qui sort du cadre ou d'un narrateur extradiégétique qui entre en relation directe avec un personnage diégétique.
Si la définition de la métalepse fait consensus, son interprétation suscite des divergences. Certains la considèrent comme une figure subversive, liée à la modernité et à la postmodernité, qui déconstruit la hiérarchie des savoirs et brouille la frontière entre réel et fiction. D'autres y voient une intrusion violente qui choque le lecteur en franchissant une barrière ontologique. Genette propose une interprétation plus large, associant la métalepse à l'humour, au fantastique, ou à une figure de l'imagination créatrice.
Borges souligne l'aspect le plus troublant de la métalepse : l'hypothèse que l'extradiégétique est peut-être toujours déjà diégétique, et que le narrateur et ses narrataires appartiennent peut-être encore à un récit.
La Métalepse Hawthornienne : Ambivalence et Trouble
Cet article met en évidence l'ambivalence de la métalepse chez Hawthorne. Elle peut constituer une intrusion indiscrète, mais aussi susciter une relation identificatoire, voire amoureuse. L'accent est mis sur la dimension troublante de la figure, qui produit chez le lecteur un émoi et favorise les perceptions troubles, compromettant délibérément la bonne visibilité.
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L'analyse du roman The Scarlet Letter révèle que l'écriture métaleptique a des implications politiques et exprime la résistance à une certaine conception de l'autorité. L'art du trouble mis en place par Hawthorne vise à subvertir les mécanismes disciplinaires et les carcans de toutes sortes.
Le Cadre Biographique : Une Aversion pour les Systèmes Contraignants
Nathaniel Hawthorne affectionnait les structures emboîtées, mais cherchait surtout à échapper aux systèmes contraignants. Sa première prison fut la chambre, lieu de l'immobilité forcée suite à une blessure au pied. Cette claustration lui permit de développer son imagination, mais il abhorrait cette situation.
Étudiant, Hawthorne n'aimait pas la discipline de la vie universitaire. Écrivain, il avait une aversion pour les cadres théoriques et resta en marge du courant optimiste du Transcendentalisme. Il ironisa sur les intellectuels de son temps, considérant la spéculation intellectuelle comme une prison.
La Métalepse : Plus qu'un Simple Geste Rhétorique
Contrairement à Balzac ou Harriet Beecher Stowe, chez qui la métalepse n'a qu'une fonction de régie, Hawthorne utilise la figure pour instaurer un échange narratif et explorer les dangers inhérents à l'impulsion métaleptique.
Dans certains textes, la métalepse acquiert une valeur esthétique et participe de la tonalité facétieuse du récit. Le narrateur imagine son lecteur en train d'épier les personnages ou un portrait qui semble sortir de son cadre. Dans d'autres cas, le conteur cherche à entrer en contact avec le personnage, abolissant la distance narrative et affective.
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The Blithedale Romance : La Menace de l'Inquisition
Le roman The Blithedale Romance remet en cause le pacte de non-agression métaleptique. L'ambiguïté du statut narratif du protagoniste, Coverdale, est le premier signe de cette menace. Coverdale est à la fois un participant actif et un narrateur rétrospectif. Il se désengage de la communauté et se réfugie dans son ermitage, d'où il voit tout sans être vu. Il devient spectateur et auteur, décrivant les événements comme une pièce de théâtre.
La nature indiscrète du regard de Coverdale montre qu'il cherche à lever le voile hawthornien et à devenir inquisiteur.
Rick Moody : À la Recherche du Voile Noir
Rick Moody, dans son livre À la recherche du voile noir, entreprend de raconter certains moments-clés de sa vie pour les faire entrer en résonance avec l'histoire de son ancêtre Joseph Moody, qui inspira à Nathaniel Hawthorne Le Voile noir du pasteur.
Rick Moody découvre que la dissimulation est essentielle à l'identité et que tous les livres de mémoires sont des fictions voilées.
The Scarlet Letter : Justice et Loi
Dans The Scarlet Letter, les puritains qui ont en main les destinées de la colonie sont des magistrats qui se réclament de la seule autorité de la loi. Le gouverneur Bellingham est la figure paradigmatique de cette autorité. La société qu'ils défendent surveille et inflige aux condamnés une souffrance qui sape leurs forces vives.
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La justice puritaine, en ne songeant qu'à condamner et châtier, inflige aux condamnés la rupture du lien vital à l'autre. Elle découpe la réalité selon les deux catégories étanches du bien et du mal, sans concevoir d'état intermédiaire.
Quand l'Homme de Lettres Rend Justice : Singularité et Complexité de la Vie Humaine
La persona de Hawthorne s'engage à effacer la faute de ses pères, les juges et persécuteurs coupables d'avoir rendu une justice inique. L'homme de lettres montre qu'il y a une autre façon de percevoir la faute et autrui, en s'appuyant sur des valeurs opposées à celles de ses ancêtres.
La culture légaliste et moralisante des puritains leur fait assimiler la personne à sa faute, l'excluant et la stigmatisant. L'homme de lettres, au contraire, considère la personne dans sa singularité et sa complexité.
Juger et punir dans le dessein d'éradiquer le mal est chimérique. Mal et bien sont inextricablement liés et la frontière entre les deux est poreuse. L'écrivain ne renie pas sa solidarité avec les "frères humains, même coupables".