Le nageur et ses démons : une analyse profonde de la natation

Il est vain de demander à un nageur compulsif pourquoi il nage, autant que de demander à un écrivain pourquoi il écrit. Le nageur, absorbé par son rituel, enchaîne les longueurs, comptant les carreaux et les virages, dans un entraînement épuisant. Cette activité, bien que moins ludique qu'un jeu de ballon, forge la résistance, l'obstination et le dépassement de soi. Pour certains, elle est une source de résilience, pour d'autres, une réconciliation avec leur corps, et pour beaucoup, un chemin vers l'harmonie intérieure, un vide apaisant, une écoute de soi loin du monde. C'est cette essence que capture Lucas Menget dans son recueil de textes brefs, Nages libres, un livre rare sur l'expérience de la nage et de la natation.

La natation : plus qu'un sport, une quête personnelle

La natation est bien plus qu'un simple sport. C'est un outil de développement personnel, un vecteur de calme, d'apaisement et de recueillement. Dans une époque marquée par le stress et les angoisses, la natation apparaît comme une thérapie idéale, accessible et démocratique. Elle procure une sensation de bien-être unique, libérant des endorphines et effaçant les tensions. Comme le souligne Gilles Bernais, « C’est le seul sport avec lequel vous êtes mieux quand vous en sortez que quand vous y entrez ». Cette sensation rappelle le liquide amniotique, une douceur dont nous avons tant besoin.

L'engouement actuel pour la natation se manifeste par la fréquentation accrue des piscines et des centres aquatiques, ainsi que par le développement de la nage en eaux libres. Des événements comme le Défi de Monte-Cristo attirent des milliers de nageurs, témoignant de la popularité grandissante de cette discipline.

Colombe Schneck, auteure de La Tendresse du crawl, témoigne de l'impact salvateur de la natation après une rupture douloureuse. Le crawl lui a appris la respiration et le lâcher-prise, réduisant considérablement ses angoisses. Cathy Karsenty, auteure de la bande dessinée Nager rend intelligent (et aide à vivre), affirme que la natation apaise les douleurs et favorise la réflexion.

Nages libres : un regard littéraire sur la natation

Lucas Menget, dans Nages libres, explore les multiples facettes de la natation, de la nage en piscine à l'ivresse électrique recherchée dans les eaux du Finistère nord. Il admire les clubs de retraités qui bravent les eaux glacées tout au long de l'année, perpétuant une tradition bénéfique pour la circulation et la respiration. Le livre révèle des anecdotes surprenantes, comme l'ignorance de la nage par la plupart des marins au XIXe siècle, ou l'invention des palmes et plaquettes par Benjamin Franklin.

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Un chapitre est consacré à The Swimmer, une nouvelle de John Cheever adaptée au cinéma avec Burt Lancaster, un film aujourd'hui oublié mais qui rend bien l'esprit nageur. Menget s'inscrit dans la lignée d'auteurs tels que Chantal Thomas, dont le Journal de nage rafraîchit par sa douceur et sa mélancolie, et Julie Otsuka, qui explore la sensation de dissolution des frontières entre le corps et l'eau dans La Ligne de nage.

La rareté des écrits sur la natation

Malgré l'inspiration qu'elle suscite, la natation résiste à la transposition littéraire. Hormis Héros et nageurs de Charles Sprawson, les livres sur le sujet sont rares. Pierre Patrolin, dans La Traversée de la France à la nage, offre une exception notable, une fiction où le narrateur traverse la France à la nage, observant le monde avec une sensibilité rare.

Le narrateur de Patrolin patrouille ainsi pendant des dizaines, des centaines de pages, protégé par sa combinaison de plongée. Car ce n’est pas sans danger ; notre héros prend des risques. On ne sait trop où il va, ce qui est au fond sans importance. Aussi loin que l’on aille, ce n’est jamais qu’à la recherche de soi. On croit se rappeler qu’il s’est fixé la frontière belge comme objectif, mais là ou ailleurs… Voici la Meuse qui glisse plus qu’elle ne coule, le bassin de l’Oise par la Vesle. Voici la Garonne. Voici la Loire. Voici l’Aisne. Des aulnes, des peupliers, des saules, des frênes, des roseaux. Voici le Quercy. Et là, la Truyère, ses gorges et ses barrages. Il nage aussi en ville, ce qui nous vaut des moments émouvants page 537 : nageant dans une rue, il perçoit la musique de la famille à l’heure du dîner, les enfants qui rient dans leur chambre, la mère qui les appelle, des bruits d’assiette qu’on pose sur la table, les informations à la télévision ; et lui qui croise un rat souriant et rase les murs. Il nage en forêt et dans les bois. Quand le fleuve n’a plus de rives, il nage dans le paysage tel un peintre marchant dans le motif. Il nage en brasse coulée. Il nage sur le dos, se laissant tirer par le courant et par son seul compagnon de voyage, qu’il appelle affectueusement « mon baluchon », sac étanche qui contient sa carte de crédit, ses allumettes, ses chaussettes de laine, ses clés. Ce baluchon est si incarné qu’il en devient le Sancho Pança de ce Quichotte en slip de bain. Le narrateur nage des palmes aux pieds mais pas aux mains alors que des plaquettes feraient l’affaire. Il dit n’avoir le sentiment d’être vraiment mouillé que lorsqu’il sort de l’eau, ce qui ouvre des abîmes de perplexité. De toute façon, à peine sorti, il a hâte de reprendre l’eau. Lorsqu’il n’est pas dans l’eau, il est au bord de l’eau. Il faut un grand effort pour qu’il aille jusque chez Proxi se ravitailler, même s’il avoue souvent guetter les villages et espérer une boulangerie. Pas de lecture signalée si ce n’est, dans un bistro, celle d’une affiche promotionnelle pour le dernier numéro de Tracteurs, passion et collection annonçant un beau dossier sur « De Troyes à Vierzon en SFV 302 ». Le nageur est un solitaire dont les civils sur la berge s’imaginent qu’il s’ennuie, alors que, comme le coureur, il écrit dans sa tête, s’invente des mondes, dresse le bilan de sa vie, imagine le passé et revisite le futur. Et parfois, rien. On n’est pas chez Maupassant. On est chez personne d’ailleurs tant cela ne ressemble à rien de connu ou répertorié dans nos catalogues. Cette histoire, rapportée d’une écriture douce et fluide, est fascinante.

Les multiples facettes de la nage

La nage se décline en de multiples conceptions, allant de l'hédonisme nostalgique de Paul Morand à l'approche culturelle et intime de Charles Sprawson. Roger Deakin voit dans la nage en eau libre une activité subversive, tandis que Pierre Patrolin en fait une odyssée d'eau douce. Michel Charolles explore les idées communes sur la natation, Annie Leclerc médite sur l'existence et les sensations du corps dans l'eau, et Philippe Mengue considère la nage comme une extase sans dieu.

John Berger y voit une activité démocratique, Lynne Cox un instrument de rapprochement entre les peuples, Leanne Shapton se souvient de ses entraînements et compétitions, et Ben Lecomte nage pour soutenir une cause écologique.

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L'essence du nageur

Le nageur, c'est celui qui sait nager, un savoir acquis et inoubliable. C'est un héros précoce, qui conquiert un élément étranger à sa nature. Aimer l'eau ne suffit pas, il faut se délester de sa pesanteur et se laisser porter. Nager change le point de vue sur le monde, le plaisir, le sens de la vie. C'est une utopie qui unit l'air et l'eau dans la beauté d'un geste.

Nager est la deuxième vie de Gilles Bornais, une vie parallèle exigeante qui grignote la première. Quand Annie Leclerc nage, c'est le corps qui pense, et quand Cathy Karsenty entre dans l'eau, elle lance son cerveau à la recherche d'une idée. Jean-Daniel Moussay distingue les "terriens" des "aquatiques", ceux qui cognent l'eau et ceux qui en font leur amie.

La piscine municipale est l'écrin du "juste nager", un lieu où l'on laisse une douleur, où l'on oublie une maladie, où l'on fuit la pesanteur. C'est un monde camaïeu, rectiligne et onctueux, qui dépose sur la peau son odeur de javel. Là, on prend goût à l'autre, on nage dans son sillage, et l'on se sent allégé du souci de plaire.

Les démons du nageur

Le nageur est un solitaire qui écrit dans sa tête, s'invente des mondes, dresse le bilan de sa vie. Il est confronté à l'ennui, à la fatigue et aux douleurs de l'entraînement. Il lutte contre l'eau, mais il sait que la natation prospère dans le calme. Il doit maîtriser son corps et son esprit pour atteindre la performance.

La montée vers le triomphe enivre, mais elle s'accompagne d'une descente difficile. La compétition est transformée par sa médiatisation, et les gestionnaires gèrent avec leurs excès. La natation devient une terre de contrastes, avec à la base des milliers de bénévoles et au sommet des négociants.

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