Il est courant d'évaluer les films inspirés d'œuvres littéraires en fonction de leur "fidélité" au livre. Ces films sont souvent qualifiés d'adaptations, soulignant ainsi leur dépendance par rapport à l'œuvre originale. Cependant, de nombreux théoriciens ont insisté sur la nécessité d'abandonner cette approche moralisatrice (fidélité/infidélité) pour examiner le passage du récit écrit au récit filmique.
Adaptation ou Re-présentation?
Christian Metz, dans son ouvrage fondateur "Le Signifiant imaginaire : psychanalyse et cinéma" (1977), explique que le lecteur "ne retrouve pas toujours son film, car ce qu'il a devant lui, avec le film véritable, c'est à présent le fantasme d'autrui". De même, Brian MacFarlane, dans "Novel to Film: An Introduction to the Theory of Adaptation", affirme que critiquer le manque de fidélité revient à dire : "Cette lecture de l'original ne correspond pas à la mienne". Il est donc préférable de parler de re-présentation pour décrire la transmission dans le cadre de ce processus de "transmodalisation" (Genette, 1982). L'adaptation cinématographique est nécessairement une lecture de l'œuvre parmi d'autres, impliquant une re-création.
Les adaptations sont souvent perçues uniquement dans leur relation au texte littéraire dont elles s'inspirent. Or, le texte littéraire n'est qu'un hypotexte, voire un intertexte parmi d'autres, auquel la prééminence n'est pas toujours donnée. Différents types d'adaptation sont possibles, allant de la simple analogie à la transposition, en passant par le commentaire, selon leur degré d'adhérence à l'œuvre originale (MacFarlane, 1996).
"The Swimmer": Un Commentaire Cinématographique
"The Swimmer", réalisé par Frank Perry en 1968, à partir d'une nouvelle de Cheever datant de 1964, et scénarisé par Eleanor Perry, se situe dans la catégorie du commentaire. La nouvelle de Cheever dépeint le périple de Neddy Merrill, un homme qui décide de rentrer chez lui à la nage en utilisant les piscines de ses voisins. Au fil de ce parcours initiatique, il rencontre de plus en plus d'incompréhension et découvre ses échecs personnels, pour finalement trouver sa maison désertée.
Bien que le canevas narratif, l'atmosphère et le propos général du film de Perry s'inscrivent dans la continuité de la démarche de Cheever, quelques différences majeures empêchent d'y voir une simple transposition. Ces écarts, sans être une simple analogie, jouent un rôle de premier plan dans le marquage idéologique de l'œuvre filmée.
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La Bande-Son: Un Élément Clé
La bande-son, et plus particulièrement la musique de film (la "musique de fosse" selon Michel Chion), est un matériau notablement extérieur à la diégèse. Omniprésente, cette musique frappe d'abord par son homogénéité. Elle est signée par Marvin Hamlisch, alors âgé de vingt-quatre ans, et se distingue par son caractère éminemment sentimental et mélodramatique, notamment grâce à une sur-représentation des violons. Le schéma répétitif de l'histoire justifie la reprise à l'envi de thèmes identiques ou de variations.
Cette "musique de fosse" ponctue de manière quasi systématique les séquences où l'on voit Neddy Merrill courir dans les bois, des interludes entre les séquences de piscine. On pourrait dire que les scènes de piscine sont des "noyaux" (Barthes, 1966), entre lesquels s'intercalent les "catalyses" que sont les scènes de course dans les bois. La musique composée pour ces scènes de "remplissage" fonctionne sur le mode de l'"indice" (Barthes, 1966), renvoyant à un caractère, un sentiment, une atmosphère, ou une philosophie.
Analyse du Début du Film
Pour mieux cerner la nature et la fonction de cette "musique de fosse", il est opportun de décomposer le tout début du film. On entend une note tenue des violons, suivie d'un accord de basse, évoquant une atmosphère sombre. Puis un bruit de pas, suivi d'un blanc, puis d'un bruit de pas à nouveau. Un cerf apparaît, et la harpe évoque le glou-glou de l'eau. La mélodie démarre avec le départ de l'animal effrayé. Un instrument synthétique allié à la harpe expose un thème sentimental. Un lapin et une chouette apparaissent, et s'enfuient également. La musique est lyrique, romantique, avec une prédominance des cordes donnant une tonalité mélodramatique. De nombreux ralentissements créent un effet dramatique.
Tout a été vu jusqu'à présent du point de vue de Neddy Merrill, invisible. Lorsqu'il apparaît, vu de haut, on repère une cellule de quatre notes ascendantes créant un horizon d'attente. La musique devient plus narrative grâce à la combinaison de processus d'amplification, de répétition et d'accélération. Une musique différente se fait entendre lorsqu'apparaît un verre, une musique d'ambiance légère, jazz, évoquant les feuilletons ou les comédies musicales des années cinquante.
Ce générique peut être lu comme une véritable ouverture, annonçant les leitmotive du récit. Le cheminement du personnage reproduit son parcours initiatique de l'obscurité à la lumière, de l'auto-aveuglement à la révélation. Les broussailles et les feuilles mortes évoquent une nature indomptée et un déclin, opposés à la beauté radieuse d'une piscine limpide. La musique décrit un mouvement inverse de celui de l'image, conduisant de la tranquillité à l'annonce d'un drame et d'une mort certaine. La course de Neddy se lit alors comme une fuite en avant.
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Comme le souligne Michel Chion (1985), ni l'image, ni la bande-son ne peuvent se lire de manière autonome, l'une trouvant son sens dans sa relation à l'autre. Leur coïncidence autorise la cohabitation de représentations ou de dynamiques contraires. L'ellipse opérée par l'image sur le visage du personnage rend possible les deux lectures, ascendante et descendante.
La Musique comme Narrateur Omniscient
La spécificité de cette première séquence réside dans la façon dont elle oriente la lecture du film, notamment grâce aux stratégies narratives mises en place. La musique, avec sa tonalité mélodramatique, offre un contrepoint à l'atmosphère joyeuse des séquences suivantes et à l'enthousiasme naïf du personnage principal. Elle inscrit la fin dans le commencement et rend problématique l'identification du spectateur avec le héros. D'autres éléments creusent l'écart entre la perspective de Neddy et celle du spectateur.
La musique du générique peut être envisagée comme un narrateur omniscient, détenteur d'informations qui échappent au personnage. Contrairement à la nouvelle de Cheever, où le narrateur est extradiégétique mais pas omniscient, le film de Perry se charge d'une dimension pathétique, absente du texte de Cheever, centrant le propos sur le destin individuel du personnage.
Dramatisation et Ajouts
L'effort de dramatisation de la bande-son trouve un équivalent dans la surenchère dramatique de certains épisodes. Par exemple, un personnage dont Neddy découvrait qu'il avait subi une opération est remplacé, dans le film, par un personnage dont le héros apprend la mort.
Deux motifs ajoutés retiennent l'attention. Les séquences où l'on voit Burt Lancaster faire la course avec un cheval, puis sauter des obstacles avec Julie Hooper, n'ont pas d'équivalent dans le texte de Cheever. Elles puisent dans une mythologie conventionnelle, étrangère à la Nouvelle-Angleterre.
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L'ajout le plus notable est l'épisode des retrouvailles de Neddy Merrill avec la baby-sitter de ses enfants. Absent de la nouvelle, cet épisode constitue un moment remarquable. Les autres rencontres fournissent le prétexte à une séquence distincte, où l'unité de lieu coïncide avec la rencontre de personnages limités à une unique apparition. Frank Perry fait transitoirement exister à l'écran un couple absent de la nouvelle, auquel il accorde le privilège exclusif de traverser plusieurs décors et séquences. Ce chevauchement confère à la chevauchée des deux personnages une portée symbolique, trahie par le recours à une musique lyrique et à la superposition d'images naturelles et de plans rapprochés.
Le Motif Pastoral
Cet épisode "apocryphe" se lit comme la cristallisation du motif pastoral, trouvant ici une traduction libre, plus respectueuse de l'esprit que de la lettre. L'échappée belle de ce couple illégitime reflète les efforts répétés de Neddy Merrill pour transgresser les limites de l'enclos fondateur et se déprendre de l'étreinte mortifère du monde civilisé.
Interprétations et Réflexions
"The Swimmer" est un film qui a suscité de nombreuses interprétations et réflexions. Certains y voient une critique de la société américaine des années 1960, avec son culte de la réussite sociale, son matérialisme et son hypocrisie. D'autres y voient une fable existentielle sur la perte, la désillusion et la difficulté de faire face à la réalité. Le film explore également la crise de la masculinité et la déconstruction du rêve américain.
La performance de Burt Lancaster est particulièrement remarquable, car il incarne à la fois la force physique et la fragilité émotionnelle de son personnage. La musique de Marvin Hamlisch accompagne magnifiquement le parcours de Neddy, passant de la mélancolie à la dissonance, reflétant ainsi la désintégration de son monde.
Un Film Complexe et Marquant
"The Swimmer" est un film complexe et marquant, qui a été initialement boudé par le public et la critique, mais qui a depuis été redécouvert et apprécié pour sa richesse et son originalité. Il s'agit d'un film charnière, qui annonce le Nouvel Hollywood et qui explore des thèmes universels tels que la perte, la désillusion et la recherche de soi. "The Swimmer" est un film qui continue de fasciner et d'interroger, et qui mérite d'être vu et revu.