Le Christ voilé de Sansevero : histoire et signification d'un chef-d'œuvre

La chapelle Sansevero de Naples est l'un des monuments les plus visités de la ville. Conçue comme une nécropole familiale pour les princes de Sansevero, elle est un chef-d'œuvre de créativité baroque, entourée de légendes et de mystères, inextricablement liée à la figure emblématique de Raimondo di Sangro, septième prince de Sansevero.

La chapelle est mondialement connue grâce à l'un des chefs-d'œuvre qu'elle abrite : le Christ voilé. Cette sculpture de marbre a été réalisée en 1753 par Giuseppe Sanmartino, un artiste napolitain de renom.

Genèse et création du Christ voilé

La réalisation du Christ voilé a été précédée d'une maquette réalisée par Antonio Corradini (1688-1752). Bien que le rendu final soit légèrement différent, la forme générale du projet présente de nombreuses similitudes avec le résultat définitif que nous connaissons aujourd'hui.

En utilisant un bloc de marbre unique, le sculpteur a réussi à créer une statue grandeur nature (180x80x50 cm) qui représente le corps sans vie du Christ gisant sur un grabat, et recouvert d'un extraordinaire voile transparent en marbre. Sa tête repose sur deux coussins et à ses pieds se trouvent certains des instruments de la Passion : la couronne d'épines, les clous et des tenailles. L'artiste a réalisé ce chef-d'œuvre en seulement trois mois.

Giuseppe Sanmartino : l'artiste derrière le voile

Giuseppe Sanmartino (1720-1793) était un sculpteur napolitain de renom, mais sa carrière s'est principalement déroulée à Naples. Le fait que nombre de ses œuvres soient restées dans la ville nuit sans doute à sa renommée internationale. Si l'une de ses réalisations majeures avait franchi les portes du Louvre, son nom trônerait bien plus haut au Panthéon de la sculpture mondiale.

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Ses admirateurs peuvent suivre ses traces dans les principaux édifices de la capitale du Royaume des Deux-Siciles, de la basilique Santa Chiara à Sant'Agostino alla Zecca. Il semble avoir terminé sa carrière à San Severo, à l'ouest de la péninsule du Gargano, quarante ans après la réalisation du Christ voilé.

Son œuvre majeure reste cependant ce Christ voilé en marbre, saisissant de réalisme et démontrant la parfaite maîtrise de son art. Sanmartino avait à peine plus de trente ans au moment de sa réalisation.

La légende du voile marmorisé

Une légende, totalement fausse, prétend que Raimondo di Sangro fit aveugler Sanmartino afin qu'il ne puisse plus jamais réaliser une aussi belle œuvre. Bien que le prince n'eût porté atteinte d'aucune manière à l'intégrité physique de Sanmartino, celui-ci, au cours de sa prolifique carrière de sculpteur qui devait durer encore près de 50 ans, ne réussit pas à produire une autre œuvre d'une telle qualité. Le Christ voilé demeure donc à jamais son chef-d'œuvre.

La réputation d'alchimiste et d'audacieux scientifique du prince Raimondo de Sangro a donné naissance à de nombreuses légendes autour de la statue. La plus tenace concerne le voile qui couvre le corps du Christ. Depuis plus de 250 ans, sa finesse et sa vraisemblance étonnent voyageurs et chercheurs, qui peinent à croire qu'il a été sculpté dans le marbre.

Dans ses mémoires, le marquis de Sade évoque "le drapé, la finesse du voile, la beauté et la régularité des proportions de l'ensemble". La rumeur court qu'il s'agirait d'un vrai voile, jeté sur la statue après qu'elle ait été installée dans la chapelle, et "marmorisé" grâce à un procédé secret inventé par le prince de Sansevero.

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Cependant, des analyses attentives ont confirmé que le voile et le corps sont taillés dans le même bloc de marbre, ne formant qu'une seule pièce. La statue est un exemple exceptionnel de la technique du Panneggio Bagnato, qui consiste à pulvériser finement de la poudre de craie et de l'eau sur les drapés pour en figer les plis, facilitant ainsi l'inscription des courbes dans le bloc de marbre.

Raimondo di Sangro : commanditaire et figure des Lumières napolitaines

Descendant des Grands d'Espagne et d'une lignée qui remonterait jusqu'à Charlemagne, Raimondo di Sangro (1710-1771) est surtout un personnage majeur des Lumières napolitaines, avec son illustre aîné Giambattista Vico (1668-1744). Archétype de l'intellectuel du milieu du XVIIIe siècle, déployant talent et fortune dans une quête jamais rassasiée de connaissances, curieux de tout, il se permet l'audace de briller dans de multiples disciplines, au risque même de s'égarer dans des contrées obscures.

Outre des passions adolescentes qui en font un bon connaisseur en héraldique, sciences exactes, histoire, philosophie, tout en ne dédaignant pas les langues anciennes (grec, latin, hébreu) et modernes (dont l'arabe et l'allemand), il se perfectionne jeunesse venue dans les arts militaires, devenant notamment un cavalier émérite, ce qui lui permettra de se distinguer à la bataille de Velletri (1744) lors de la guerre de Succession d'Autriche, écrivant à l'occasion un traité militaire remarqué.

Au rang des passions de Raimondo di Sangro se comptent l'occultisme, la cryptologie, l'anatomie et l'alchimie. Franc-Maçon, membre de la prestigieuse Academia della Crusca (le pendant italien de l'Académie Française à l'époque), il devient également traducteur et éditeur, notamment d'une impression du célèbre Le Comte de Gabalis, ou Entretiens sur les sciences secrètes (initialement publié en 1670) de Henri de Montfaucon de Villars (vers 1638-vers 1673), ouvrage aux interprétations multiples mais prônant un rationalisme dénué de toute timidité, aspect encore rare à la fin du XVIIe siècle.

Ses recherches en alchimie ont alimenté les légendes autour du Christ voilé, notamment celle de la transformation du tissu en marbre.

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Signification et interprétations

Le Christ voilé est bien plus qu'une prouesse technique. Il exprime la souffrance, la mort et le sacrifice du Christ. Le voile, symbole de deuil et de mystère, accentue l'émotion et invite à la contemplation.

La statue est également interprétée comme une allégorie de la condition humaine, voilée par l'ignorance et les illusions. La recherche de la vérité et de la connaissance, symbolisée par la figure de Raimondo di Sangro, permettrait de lever le voile et d'accéder à une compréhension plus profonde du monde.

La Chapelle Sansevero, dans son ensemble, est conçue comme un parcours maçonnique initiatique, où chaque statue et allégorie représente une étape du chemin qui part de l'état d'ignorance et mène vers la connaissance. Le Christ voilé, placé au centre de la nef, pourrait symboliser l'aboutissement de ce parcours, la révélation de la vérité divine.

Réception et postérité

L'œuvre connut une renommée immédiate à sa livraison, renforcée par les fantasmes et les légendes sur sa composition, mais aussi par la personnalité de son commanditaire et le mystère du lieu où elle est exposée.

Admiré dans les premières décennies suivant sa conception, il semble moins intéresser au XIXe siècle lorsqu'un retour aux canons d'un classicisme orthodoxe rejette dans l'ombre ce subtile métissage de classicisme et d'expressivité maniériste.

Aujourd'hui, le Christ voilé est l'une des sculptures les plus célèbres au monde, attirant des milliers de visiteurs chaque année. Sa beauté énigmatique et son histoire fascinante continuent d'inspirer et d'émouvoir.

Le voile dans l'art : une tradition ancienne

La représentation du voile dans la statuaire remonte à la plus haute antiquité. Déjà dans l'Antiquité grecque, le rendu "mouillé" des drapés permettait de dévoiler les formes sous le tissu. L'époque baroque utilisera aussi beaucoup le drapé, comme élément structurant, amplifiant l'effet du mouvement.

La Vierge voilée de Giovanni Strazza (1853) est un autre exemple de la virtuosité des sculpteurs italiens dans l'art de tailler des voiles dans le marbre.

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