On entend souvent dire que personne n’est revenu de la mort pour en parler, mais cette parabole, plus qu’aucun autre texte biblique, lève discrètement le voile sur le mystère de la mort et de l’au-delà. Luc présente l’histoire de Jésus pour en démontrer la certitude, accentuant particulièrement la dimension du salut apporté par le messie et l’urgence d’en bénéficier.
Contexte de la Parabole
Le chapitre 16 de Luc contient deux paraboles traitant de l’emploi des biens terrestres et de l’avenir de l’homme après sa mort. La première partie s’adresse d’abord aux disciples pour les mettre en garde contre un mauvais usage de l’argent. La suite du chapitre est adressée « aux pharisiens, accusés d’hypocrisie, et amis de l’argent » à qui il est rappelé qu’on use de « violence » pour entrer dans le royaume de Dieu.
Trois Vérités Essentielles
Certaines vérités concernant la vie à venir sont soulignées dans cette parabole d’une manière telle que nous ne pouvons pas leur échapper.
- La destinée humaine est fixée à la mort: La mort met un point final à notre destinée humaine ; l’état de l’âme individuelle après la mort est irrévocablement fixé durant cette vie.
- Bonheur et détresse conscients: Quoique figuré par le langage symbolique, l’enseignement de la parabole est clairement que les justes jouissent d’un bonheur infini et que ceux qui ont vécu sans Dieu sont dans une indescriptible détresse. Ce bonheur et cette détresse sont tous deux conscients et, de plus, le souvenir de cette vie avec ses possibilités perdues subsiste dans l’au-delà.
- Guide suffisant vers le ciel: En plus de cette insistance sur la réalité des conditions différentes après la mort, la parabole insiste de manière égale sur la vérité qu’il existe pour tous les hommes un guide suffisant pour les mener au ciel : l’Écriture sainte.
Origines et Spécificités de la Parabole
Cette parabole était, semble-t-il, connue dans la littérature antique. Certains l’ont rapprochée d’un conte égyptien parlant du renversement de fortune, où Si-Osiris voyageait dans l’empire des morts. Les juifs d’Alexandrie auraient apporté ce conte en Palestine où il serait devenu l’histoire du Pauvre Scribe et du riche publicain Bar Majan. Mais comme l’écrit Leon Morris : « Si Jésus reprend un conte populaire, il lui imprime sa marque propre ».
Structure du Récit
Ce récit présente trois parties :
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- La vie terrestre des deux personnages (v. 19-21)
- Le moment de leur mort (v. 22)
- L’après-mort (v.
La Vie Terrestre
Le verset 19 décrit cet homme riche, vêtu de pourpre (porphyra). Ce mot fait référence à un mollusque, le murex, qui permettait d’obtenir une teinture de grande valeur. Il portait aussi du fin lin : « L’association des deux représente le luxe le plus extrême ». « Chaque jour » donne l’ampleur de la richesse. Il menait joyeuse et brillante vie. Le dernier mot de ce verset, lamprôs (brillante ou « dans la splendeur »), accentue la somptuosité et décrit une vie de fête permanente.
Les v. 20-21 soulignent le contraste frappant entre le riche et Lazare. On peut remarquer que c’est la seule parabole où Jésus donne un nom à une personne. Le nom « Lazare » n’est certainement pas pris au hasard. Il vient d’Eleazar qui signifie « Dieu vient en aide, il a secouru ». Pourtant, sa situation présente ne semble pas correspondre à la signification de son nom. Il a été comme déposé là négligemment, pour se débarrasser de lui en le remettant à la compassion du riche. Le verset 21 accentue encore la pauvreté et la nudité de Lazare.
Le Moment de la Mort
La durée de leurs vies est décrite en quelques mots qui font écho à la parole de l’apôtre Jacques : « Notre vie est une vapeur qui paraît un instant, puis disparaît » (4.14).
Les rôles sont brusquement renversés : Lazare passe en premier, avec tous les honneurs. Il est porté par des anges ! Calvin écrivait : « Être après la mort porté par des anges au sein d’Abraham, c’est une félicité plus désirable que d’avoir tous les royaumes du monde ». Il se retrouve dans le sein d’Abraham. On peut y voir une allusion à l’intimité profonde du Fils qui est dans le sein du Père (Jn 1.18) ou, peut-être, un parallèle avec Jean qui reposait sur le sein de Jésus pendant le dernier repas. Lazare lui, repose sur le sein du grand patriarche, père des croyants, en vue du repas des temps de la fin (Jn 13.23, Mt 8.11). Le sein d’Abraham est en fait un avant-goût du ciel accordé à Lazare.
Le riche meurt, puis il est enseveli. On peut imaginer une grande foule lors de ses funérailles et un éloge funèbre pompeux, mais son accueil dans l’éternité est terrifiant. Sa mort a mis tragiquement fin à sa vie de luxure. Calvin parlait de « la félicité temporelle, laquelle s’achète avec damnation éternelle ».
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L'Après-Mort
Les versets suivants lèvent le voile sur le mystère de l’au-delà. L’homme riche est désormais dans le hadès (v. 23) ou le séjour des morts. La Septante utilise ce mot plus de cent fois pour traduire principalement le Shéol, le monde des morts. Le NT utilise dix fois hadès. Ce mot, en première lecture, décrit le lieu de tous les morts.
Un changement s’est opéré dans le hadès lors de la résurrection du Christ, les clefs lui ont été données (Ap 1.18), il permet désormais aux croyants d’entrer directement dans une communion plus intime avec Dieu. Le hadès ne doit pas être confondu avec la géhenne décrivant l’état final de destruction dans un feu qui ne s’éteint pas.
Résurrection et Jugement
À l’avènement du Christ (1Co 15.23), au dernier jour (Jn 6.39, 40, 44, 54), lors de l’enlèvement de l’Église (1Co 15.51-53 ; 1Th 4.13-18). Ceux qui se trouveront vivants sur la terre à ce moment-là ne mourront pas. Transformés en un clin d’oeil, ils seront enlevés à la rencontre du Seigneur avec les croyants défunts ressuscités.
Pour l’instant, nous sommes spirituellement ressuscités avec Christ depuis notre nouvelle naissance (Jn 5.24 ; Rm 6.1-4 ; Ep 2.4- 6 ; Col 3.1-4) ; mais nous attendons encore l’adoption, la résurrection de notre corps (Rm 8.23). Qui ressuscitera ainsi ? Ceux qui appartiennent à Christ (1Co 15.22-23), ceux que le Père lui a donnés (Jn 6.39-44), ceux qui sont « en Christ » (1Th 4.16). Tous les hommes ne sont malheureusement pas à lui ; c’est pourquoi il est question ici de la « résurrection d’entre les morts » (Ph 3.11 ; Mc 9.9-10).
État Intermédiaire
Que se passe-t-il en attendant le jugement ou la résurrection ? Pour ce qui est du non-croyant, celui-ci semble déjà connaître de cruels tourments, à l’exemple de ce mauvais riche. Pour les croyants, comme cette parabole le laisse supposer, ils attendent sous forme d’esprits désincarnés leur corps glorieux et éternel, tout en étant déjà dans la présence du Seigneur. Le sommeil dont parlent certains textes bibliques (1 Th 4.13) est davantage une métaphore. En effet, Ph 1.23 ; 2 Co 5.1-8 ; Hé 12.23 parlent d’un état évident de conscience. Grudem résume ainsi la situation des chrétiens après la mort : « Les âmes des croyants vont immédiatement dans la présence de Dieu et se réjouissent dans une communion avec Lui.
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Tourments du Riche
Le mauvais riche en hadès est en proie aux tourments, ou aux tortures (v. 23). Au verset 24, il souffre dans cette flamme ; ce verbe évoque une douleur cruelle (odunaô : causer une souffrance intense), une sorte d’agonie. Cette même pensée revient au verset 25 dans la bouche d’Abraham : Toi, tu es tourmenté et le v. 28 mentionne à nouveau le « lieu de tourment ».
Indifférence et Foi
On peut se demander si des indications sont apportées sur ce qui déterminera le sort éternel des protagonistes. Presque rien n’est dit de manière directe sur l’attitude de foi ou de piété des deux personnages. On peut supposer, comme l’écrit un commentateur, que le riche était : « Un noceur impie, comme le révélera son destin ». On constate qu’il n’est pas trop préoccupé par le pauvre Lazare. Son indifférence, voire sa cruauté, reflète une attitude de coeur envers Dieu. Il ne vit que pour lui-même. En revanche, l’attitude de Lazare semble différente. Son nom peut nous indiquer qu’il a été secouru par Dieu. Le mot pauvre (ptôchos) qui lui est accolé, renvoie, dans le contexte de Luc, à l’idée de piété, d’être un « bénéficiaire de la grâce de Dieu ». Le silence de Lazare est aussi révélateur. Il ne murmure jamais contre son sort, ni contre les abus de l’homme riche ou de la société.
Il ne faudrait pas voir dans cette opposition de « conditions », une exaltation de la pauvreté sociale, mais plutôt, comme le fait Luc tout au long de son évangile, une exaltation de l’humilité, du service pour Dieu, de la recherche prioritaire du règne de Dieu et ce qui est juste à ses yeux. De nombreux textes du Nouveau Testament montrent que le salut ne dépend pas de la condition sociale, mais de l’écoute de la parole de Dieu et de la repentance, comme la fin de la parabole le souligne. D’ailleurs, Abraham, le père des croyants, était lui-même riche !
L'Abîme Infranchissable
La réponse d’Abraham doit être prise de manière prudente. On pourrait comprendre que les personnes opprimées seront systématiquement sauvées. Or la conclusion montre que c’est la repentance et l’écoute de la parole de Dieu qui déterminent le sort éternel. Abraham appelle l’ex-homme riche, mon enfant. Il était descendant d’Abraham, mais cela n’est pas suffisant pour avoir sa place dans le sein d’Abraham. Souviens-toi ! (v. Cette expression-clé crée le lien entre la scène terrestre et celle de l’au-delà. Abraham lui rappelle ses richesses ainsi que la pauvreté de Lazare. Certainement qu’il n’a pas besoin de beaucoup plus d’explications pour se remémorer son égoïsme et la dureté de son coeur sans repentance.
Abraham répond en deuxième argument qu’il y a un abîme ou un gouffre infranchissable entre l’antichambre de l’enfer et le « sein d’Abraham ». Ce gouffre existe aussi entre le monde des vivants et celui des morts. Les personnes qui cherchent désespérément à communiquer avec les morts n’ont pas saisi cette distance. Dieu avait permis un jour au roi Saül de revoir réellement le prophète Samuel décédé, mais ce fut comme une malédiction qui tomba sur Saül suite à sa désobéissance (1 S 28). La Bible nous interdit l’invocation des morts, et d’ailleurs toute relation avec le monde des morts. On peut soupçonner que toutes les soi-disant apparitions de morts sont, ou bien des phénomènes psychiques proches du délire, ou alors des phénomènes occultes inspirés par Satan, le père du mensonge.
Préoccupation pour les Frères
Il est surprenant de constater que le riche ne se plaint pas de son sort dans son dialogue avec Abraham, mais il l’accepte comme irrévocable. En revanche, il se préoccupe de ses frères pour qui il reste une chance de ne pas le rejoindre. Ces cinq frères sont probablement une allusion aux pharisiens, riches et durs de coeur (16.14) ; par extension, ils représentent tous les auditeurs de la Parole de Dieu qui ne sont pas encore passés par une vraie repentance. L’homme dans le hadès désire que Lazare « porte témoignage » à ses frères. Le mot diamartyrètai, comme l’écrit Godet, a un sens fort : « attester énergiquement de manière à faire pénétrer la vérité à travers (dia) les enveloppes d’une conscience endurcie ». Jésus fait peut-être allusion à cette soif de manifestation miraculeuse qu’il refusait souvent de satisfaire.
L'Importance de l'Écriture
Dieu a donné à Israël et au monde entier un autre moyen pour conduire à la repentance (v. 29-31). Les réprouvés seront comme oubliés de Dieu ; leur nom ne passera plus par ses lèvres (Ps 16.4). Il est lumière, ils seront dans les ténèbres. Il est la source de la vie, il ne sera plus rien pour eux. Ils ont refusé de porter son joug, son joug ne pèsera plus sur eux ; celui qui était souillé se souillera toujours davantage ; ils iront en empirant, creusant toujours plus l’abîme qui les sépare de celui sans qui ils ne sauraient vivre ; et s’enfonçant toujours plus dans la fange de l’étang bourbeux où ils sont plongés, progressant dans la mort comme les rachetés dans la vie, ils se seront vus privés par leur faute des biens que Dieu leur avait offerts, et souffriront de cette décadence morale et intellectuelle que l’Écriture appelle la seconde mort.
Abraham répond : Ils ont Moïse et les prophètes ; qu’ils les écoutent. Cette réplique est la pointe de la parabole et met en avant la Parole écrite de Dieu. Elle enseigne avec solennité que la lecture et l’écoute de ces textes sont salutaires. Le mot écouter a la même racine qu’obéissance. L’écoute doit aboutir à une transformation de vie, à une repentance et à des fruits dignes de la repentance : Cesse mon fils d’écouter l’instruction si c’est pour t’éloigner des Paroles de la connaissance (Pr 19.27). Jésus conclut le Sermon sur la montagne sur l’importance d’écouter et de mettre en pratique pour construire de manière solide (Mt 7.24-29). L’insistance du riche laisse supposer que durant sa vie terrestre, il ne s’est pas trop soucié de la « Loi et des prophètes ».
Sa requête : Si quelqu’un vient d’entre les morts… souligne l’illusion des miracles devant des personnes peu disposées à prendre Dieu au sérieux. Hunter paraphrase cette conclusion : « Si un homme ne montre pas d’humanité alors qu’il a l’Ancien Testament à portée de la main et Lazare à sa porte, rien ne pourra le faire changer de comportement, ni un visiteur de l’autre monde, ni les révélations des horreurs de l’enfer ». Le scepticisme de l’homme chez qui la conscience n’a pas été réveillée par la Parole de Dieu et le Saint-Esprit, reprendra vite le dessus après qu’il aura vu un miracle.