Lanzmann et « La Tombe du divin plongeur » : une analyse rétrospective

Claude Lanzmann, figure marquante du paysage intellectuel français, est célébré pour son œuvre cinématographique monumentale, Shoah. Moins connu, mais tout aussi révélateur, est son recueil d'écrits La Tombe du divin plongeur, qui offre un aperçu précieux sur la pensée et l'évolution de cet intellectuel engagé. La publication d'un livre de Claude Lanzmann a toujours été un événement.

Le titre du recueil fait référence à une fresque conservée au musée de Paestum, ornant le plafond d'une tombe romaine. Cette fresque, représentant un jeune homme plongeant dans l'eau, a marqué Lanzmann lors d'une visite du site en compagnie de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Pour Lanzmann, ce plongeon symbolise les choix décisifs de sa vie, des "piqués dans le vide" où il était "acculé à vaincre".

La Tombe du divin plongeur rassemble des textes écrits entre 1950 et 1970, une période où Lanzmann travaillait comme "rewriter" pour le groupe de presse France Soir et collaborait à diverses publications, dont Les Temps modernes, France Observateur, Elle et Le Monde. Ces écrits, souvent signés de pseudonymes, révèlent un intellectuel sartrien naviguant dans le monde de la presse populaire, sans jamais sacrifier son exigence d'intelligibilité et son acuité intellectuelle.

Un portraitiste de son temps

L'ouvrage dévoile un Lanzmann touche-à-tout, capable d'écrire avec autant de pertinence sur le procès du curé d'Uruffe que sur la fuite du dalaï-lama du Tibet. Son style, marqué par "l'encre d'imprimerie et l'intelligence analytique", témoigne d'une curiosité insatiable.

Mais La Tombe du divin plongeur révèle surtout un grand portraitiste. Lanzmann croque avec une précision saisissante des figures emblématiques de son époque : le jeune Sami Frey, "pieds joints de poseur de banderilles" sur scène; le mime Marceau, "ancêtre muet du Jean Dujardin de The Artist"; Soraya, l'impératrice répudiée, dans la tristesse hivernale de Capri; ou encore Jean-Paul Belmondo, en "animal fraternel". Son approche, qu'il qualifie de "Snapshot" ou de "Scope", témoigne d'un talent de grand reporter "à l'affût", préfigurant le "nouveau journalisme" popularisé plus tard par Tom Wolfe. Lanzmann travaille en Snapshot ou en Scope, avec une sûreté de trait qui sent son grand reporter à l'affût. Comme si l'auteur du Lièvre de Patagonie, quelques années avant Tom Wolfe, avait inventé le nouveau journalisme.

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Voyages et combats politiques

Le recueil offre également des "notations de voyages, lumineuses", sur l'Acropole, Agadir ou la Colombe d'Or. Mais Lanzmann revient aussi sur ses "combats politiques", notamment contre le préfet Papon et la torture à Paris, sur le conflit du Kosovo, et contre le "comparatisme des horreurs" qui tendrait à relativiser l'unicité de la Shoah.

La Shoah : un crime métaphysique

La question de la Shoah occupe une place centrale dans l'œuvre de Lanzmann. Autour du film-titre, il a réuni un dossier qui éclaire les doutes et les voies du cinéaste, et la nature de ce génocide, "un crime métaphysique commis contre l'Être même de l'Homme, sur la personne de chaque Juif assassiné". Lanzmann s'oppose à toute tentative de banalisation ou de relativisation de ce crime unique. Il critique notamment le film La Liste de Schindler de Spielberg, qu'il considère comme un "mélodrame kitsch" qui dénature la réalité de la Shoah.

Lanzmann reproche fondamentalement à Spielberg de montrer l'Holocauste à travers un Allemand. Même s'il a sauvé des juifs, ça change complètement l'approche de l'Histoire. C'est le monde à l'envers… Shoah interdit beaucoup de choses, Shoah dépossède les gens de beaucoup de choses, Shoah est un film aride et pur. Dans Shoah, il n'y a aucune histoire personnelle. Les survivants juifs de "Shoah" sont des survivants d'une espèce particulière ; ce ne sont pas n'importe quels survivants, mais des gens qui étaient au bout de la chaîne d'extermination et qui ont été les témoins directs de la mort de leur peuple. Aucun des survivants de Shoah ne dit "je". Aucun ne raconte son histoire personnelle : le coiffeur ne dit pas comment il s'est échappé à Treblinka après trois mois de camp, ça ne m'intéressait pas et ça ne l'intéressait pas. Il dit "nous", il parle pour les morts, il est leur porte-parole. Quant à moi, je voulais construire une structure, une forme qui vaille pour la généralité du peuple. On pleure en voyant La liste de Schindler ? Soit. Mais les larmes sont une façon de jouir, les larmes, c'est une jouissance, une catharsis. D'une certaine manière, le film de Spielberg est un mélodrame, un mélodrame kitsch. On est pris par cette histoire d'escroc allemand, rien de plus. En tout cas, bien que passant aux yeux de beaucoup pour sioniste, jamais je n'aurais osé donner des "coups de marteau" pareils à ceux qu'assène Spielberg à la fin de sa Liste de Schindler. Avec cette grande réconciliation, la tombe de Schindler en Israël, avec sa croix et les petits cailloux juifs, avec la couleur qui est arrivée pour insinuer l'hypothèse d'un happy ending… Non, Israël n'est pas la rédemption de l'Holocauste. Ces six millions ne sont pas morts pour qu'Israël existe. La dernière image de Shoah, ce n'est pas ça. C'est un train qui roule, interminablement.

Le langage de la boxe et la présence de Belmondo

Lanzmann utilise un langage technique de la boxe pour décrire la présence physique de Belmondo. Il faut regarder Belmondo bouger, ou même l'apercevoir, immobile, assis pendant trois heures, comme je l'ai vu, dans une chaloupe qui roulait bord sur bord. Détendu et en alerte à la fois, son corps indique, dans chacune de ses attitudes, une miraculeuse présence aux choses, une absence de narcissisme telle que les gestes des autres, comparés aux siens, semblent tous fardés d'une conscience seconde et légèrement pompeuse. C'est pourquoi il passe partout, peut tout faire, et partout sera comme un poisson dans l'eau : il n'a pas ce qu'on appelle, au théâtre ou au cinéma, un "emploi", un type de personnage taillé sur mesure, où sa corpulence, sa voix, les déterminations particulières de son corps feraient merveille. C'est le contraire qui est vrai et son naturel lui permet tout : Belmondo est la mesure idéale de chaque rôle, soldat, curé ou gangster. Après À bout de souffle, on inventa le mot "belmondisme", façon commode de se débarrasser de l'énigme Belmondo en la baptisant. De cet antiacteur-acteur de génie on fit un proche parent du chimpanzé, à peu près inapte au langage articulé, grand lecteur de "Tintin et Milou" et de L'Équipe. "Tu comprends, dit-il, j'étais "la bête humaine", la brute, quoi. On me demandait : "Que lisez-vous ?", je répondais : "Tintin", parce qu'ils m'emm…

L'œuvre d'Albert Cohen : une richesse inépuisable

Vingt lignes ou quelques pages, c'est pareil : cette oeuvre immense défie le résumé, la paraphrase, au même titre que Du côté de chez Swann : elle vaut par la richesse inépuisable et toujours signifiante du détail, par son implacable rigueur d'analyse, sa densité jamais démentie, par la variété des tons - et des genres, pourrait-on dire - où se manifestent chaque fois les dons les plus éclatants. Comme si Albert Cohen était dix écrivains à la fois et chacun d'eux un maître : "Cantique des cantiques", méditations et fulgurances shakespeariennes, ironie véritablement luciférienne, qui porte la lumière, comme un fer rouge, dans les raisons des hommes soudain démasqués. Mais la méchanceté du regard s'allie à la bonté du coeur, à une puissance de pitié et de compassion qui restitue aux personnages leur dimension de frères humains promis à la mort. La mort, en effet, hante et ronge ce livre de jeunesse et d'amour. Exaltation et dérision à la fois, amour fou mesuré au grand mètre étalon de la mort et d'autant plus vivant.

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La tombe du plongeur de Paestum : un symbole de la vie et de la mort

La fresque de la "Tombe du plongeur" à Paestum, datant d'environ 2500 ans, représente un jeune homme nu plongeant dans un plan d'eau. Découverte en 1968, cette tombe à caisson unique a suscité de nombreuses interprétations. Alors que les fresques environnantes sont de facture lucanienne, celles de la "Tombe du plongeur" semblent destinées à un défunt grec, bien qu'aucune tombe similaire n'ait été trouvée dans la Grande-Grèce.

Les archéologues ont émis diverses hypothèses sur la signification de cette scène. Certains y voient une représentation métaphorique de la vie, où la naissance est le saut et la mer l'éternité. D'autres suggèrent un rite de katapontismós, une forme de suicide antique. Tonio Hölscher, spécialiste de l'imagerie mythologique grecque, propose une interprétation plus réaliste : le plongeur représente simplement un jeune homme sautant dans l'eau, un rite de passage courant dans la culture grecque.

Hölscher souligne l'importance de la natation chez les Grecs, illustrée par le proverbe "ne pas savoir nager, c'est ne pas savoir lire". Il relève également la présence d'"éromènes" (adolescents) et d'"érastes" (hommes plus âgés) dans les fresques du symposium, suggérant une dimension érotique et un rite de passage vers l'âge adulte. Selon Hölscher, le plongeur devait être un membre de l'élite grecque, mort jeune et honoré par ce monument funéraire. Le lieu d'où il saute, une tour de pierre, reste un mystère archéologique.

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