La Réunion, île volcanique de l'océan Indien, est depuis plusieurs années confrontée à une recrudescence des attaques de requins, affectant particulièrement les pratiquants d'activités nautiques de surface comme le bodyboard et le surf. Cette situation, qualifiée de "crise requin" par certains médias, a engendré des défis sociaux et environnementaux significatifs, menant à la mise en œuvre de réglementations strictes et de programmes de surveillance et de recherche.
Incident à Boucan-Canot : Un Rappel Tragique des Risques (27 août 2016)
Le samedi 27 août 2016, vers 17h, un jeune homme de 21 ans qui pratiquait le bodyboard sur le spot de Boucan-Canot a été grièvement blessé par un requin. La victime, dont le pronostic vital était engagé, a subi l'arrachement d'un pied et d'un bras. L'attaque est intervenue alors que les activités nautiques et de baignade étaient interdites, un rappel crucial de la nécessité de respecter les consignes de sécurité.
Les maîtres nageurs sauveteurs (MNS) avaient en effet hissé le drapeau rouge « risque requin » ce samedi matin-là. Cette interdiction faisait suite à la découverte d'un énorme trou dans le filet anti-requin lors de l'inspection quotidienne, rendant le dispositif de protection inefficace. La détérioration du filet était due à la houle survenue durant la nuit, une condition météorologique fréquente en hiver austral qui empêche la disponibilité permanente de ces infrastructures. Malgré cette signalétique claire, la houle incitait plusieurs surfeurs à passer outre l’interdiction pour s’adonner à leur passion.
La victime a été rapidement prise en charge par les secours et évacuée vers le CHU Félix Guyon à Saint-Denis par hélicoptère. Un maître nageur sauveteur de 43 ans, participant à l'assistance, s'est blessé lors de cette intervention. En réponse à ce drame, la préfecture a activé la procédure post-attaque prévue dans le dispositif réunionnais de gestion du risque requins. Ce protocole prévoit la réalisation d’opérations de pêche ciblées aux alentours immédiats du lieu de l’attaque. Le comité régional des pêches, en charge de sa mise en œuvre, a mobilisé des navires de pêche professionnelle afin de mettre en place des dispositifs de capture et de se relayer sur le secteur. Le Préfet de La Réunion a rappelé l'impératif de respecter les interdictions en vigueur, soulignant la responsabilité de chacun.
La Crise Requins à La Réunion : Une Chronologie des Attaques et de leurs Impacts
Les attaques de requins à La Réunion désignent les contacts physiques agressifs entre un ou des requins et un humain dans l’habitat naturel des requins, aux alentours immédiats de l'île. Bien que les premières attaques recensées aient eu lieu au début du XXe siècle, la période entre 2011 et 2019 a été marquée par un pic d'attaques, constituant un enjeu social et environnemental important et donnant naissance à la notion de "crise requin". Sur cette période, 25 attaques ont été recensées, dont 11 mortelles.
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Entre 1980 et 2021, le Centre Sécurité Requin (CSR) a recensé 48 morsures sur des humains, dont 25 attaques, 11 mortelles, à partir de 2011. Les surfeurs et les bodyboarders représentent la majorité des victimes, soit 69% des 48 personnes attaquées entre 1980 et 2021. Ce contexte a eu des conséquences dramatiques sur la pratique des sports nautiques, avec un nombre de pratiquants réguliers divisé par huit entre 2011 et 2013, et de nombreuses écoles de surf ayant payé le prix de la crise.
Les attaques ont majoritairement eu lieu sur la côte Sud et Ouest de l'île, quelle que soit l'activité pratiquée, entre 17h et 19h, avec une sur-représentation dans les minutes précédant le crépuscule. La majorité des attaques se sont produites sur des fonds meubles de type galet ou sable, ainsi qu'à proximité des récifs coralliens, des zones très fréquentées par les pratiquants de sports de loisir.
Parmi les incidents marquants, outre celui du 27 août 2016, plusieurs autres attaques ont façonné la perception du risque :
- 15 juin 2011 : Le bodyboarder Eddy Aubert, 31 ans, est attaqué à la tombée de la nuit par plusieurs requins à moins de 200 mètres du rivage, sur le spot de Boucan-Canot (Ti Boucan). Gravement blessé, il décède d'une hémorragie. C'est le début de la série noire.
- 19 septembre 2011 : Mathieu Schiller, 31 ans, ex-champion de bodyboard et moniteur, est happé par un squale à Boucan Canot. Il décède après avoir été attaqué simultanément par deux squales alors qu’il surfait en milieu de journée à quelques mètres du rivage. Son corps n'a jamais été retrouvé.
- 23 juillet 2012 : Alexandre Rassiga, un surfeur de 22 ans, est attaqué au spot des Trois-Bassins, sa jambe est sectionnée et il décède des suites de ses blessures.
- 15 juillet 2013 : Sarah Roperth, une touriste de 15 ans, est attaquée et dévorée par un requin alors qu’elle se baignait en baie de Saint-Paul, à seulement deux mètres du bord. Cet événement a particulièrement marqué les esprits, étant la première fois qu'une baigneuse, une catégorie d'usagers de la mer jusque-là épargnée, était victime d'une attaque.
- 12 avril 2015 : Elio Canestri, 13 ans, membre du pôle espoir de La Réunion, est mortellement attaqué par un requin bouledogue alors qu’il surfait avec des amis sur le spot des Aigrettes à Saint-Gilles-les-Bains.
- 21 février 2017 : Alexandre Naussac, 26 ans, décède des suites d'une attaque à l’embouchure de la Rivière du Mât à Saint-André où il pratiquait le bodyboard. Ce lieu est réputé dangereux et interdit à la baignade et aux activités nautiques, d'autant plus que la rivière était en crue, rendant l'eau trouble.
- 9 mai 2019 : Kim Mahbouli, 28 ans, est attaqué par un requin sur le spot de la Tortue, à Saint-Leu. Il a eu la jambe arrachée.
Ces incidents ont mis en lumière la dangerosité de certains spots, notamment aux embouchures de ravines, et la nécessité de respecter scrupuleusement les zones et horaires autorisés.
Profil des Victimes et Sévérité des Blessures
Les attaques de requins à La Réunion ont majoritairement concerné des hommes, en particulier entre 20 et 29 ans, correspondant au profil type des pratiquants de sports nautiques. Une étude clinique menée sur les victimes entre 2011 et 2013 a montré un âge moyen de 28 ans pour les victimes.
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La gravité des blessures varie considérablement. Sur la période 1980-2011, 15,4% des attaques n'ont engendré aucune blessure, 23,1% des blessures légères, 11,5% des blessures graves pouvant aller jusqu'à la perte d'un membre, et 50% des attaques furent fatales. Une étude précédente menée sur 96 attaques à travers le monde en 2010 a montré une moyenne de 8,3% de blessures de niveau 5 (blessures très graves entraînant dans la plupart des cas la mort). Sur la période 2000-2016, sur 21 attaques étudiées, 8 victimes sont décédées, 5 ont souffert de blessures majeures (niveaux 4/5), 6 ont eu des blessures vasculaires graves (niveaux 2/3) et 2 n'ont subi que des blessures superficielles. La probabilité que l'attaque soit fatale est plus élevée pour les surfeurs, nageurs et windsurfeurs que pour les chasseurs sous-marins.
Les Espèces de Requins Impliquées et Leurs Comportements
Les études et témoignages désignent principalement le requin bouledogue et le requin tigre comme responsables de la majorité des attaques à La Réunion. Une thèse de médecine menée sur des attaques entre 1980 et 1999 montrait déjà que le requin-bouledogue, le requin-tigre et le requin gris de récif étaient les trois espèces responsables des blessures pendant cette période. Une étude publiée en 2017 a confirmé que sur les attaques non provoquées ayant eu lieu entre 2000 et 2016, 11 étaient dues à des requins-bouledogues, 4 à des requins-tigres et 6 n'étaient pas identifiées.
Avant 2012, aucune étude scientifique n'avait porté spécifiquement sur le requin-bouledogue et le requin-tigre à La Réunion. Cependant, plusieurs programmes de recherche ont été lancés pour mieux comprendre l'écologie et le comportement de ces prédateurs :
- Programme CHARC (Connaissances de l’écologie et de l’habitat de deux espèces de requins côtiers sur la côte ouest de La Réunion) : De 2011 à 2015, ce programme a marqué des requins-tigres et des requins-bouledogues avec des marques acoustiques. Les résultats montrent que les requins-tigres sont très mobiles, pouvant se déplacer sur plusieurs milliers de kilomètres, suggérant qu'ils font partie d'une vaste population de l'océan Indien et non d'une population locale fermée. Les premières observations indiquent également une présence saisonnière des deux espèces sur les côtes réunionnaises, avec davantage de détections l'hiver et des pics lors des périodes de transition (septembre-octobre et mars-avril). Le faible nombre de détections n'indique pas une surabondance, mais plutôt une occupation variable de l'habitat en fonction des conditions environnementales.
- Étude EcoReco-Run (Écologie et Comportement des Requins Côtiers de La Réunion) : Entre 2015 et 2017, cette étude a analysé l'écologie trophique, la biologie de la reproduction, la dynamique et la génétique des populations des requins-bouledogues et requins-tigres, en s'appuyant sur la dissection d'animaux pêchés. Elle a révélé que les requins-bouledogues de La Réunion font partie d'une population présente dans tout le bassin Indo-Pacifique. L'étude a également montré qu'un tiers des estomacs de requins-tigres analysés contenaient des restes d'animaux terrestres, essentiellement des poulets, ce qui interroge sur l'origine de ces déchets et leur rôle dans l'attraction des requins près des côtes. La présence de déchets de pêche et de poissonneries dans les estomacs (~15% en masse) pose également question.
Comprendre les mœurs de ces requins permet de mieux cerner les risques. Le requin bouledogue, par exemple, naît et évolue jusqu'à environ 4 ans (et 1,4 mètre) dans une eau de salinité particulièrement faible, comme les estuaires ou les embouchures de ravines. Il préfère des eaux avec une salinité entre 7 et 17 mg de sel par litre, car le processus d'osmorégulation pour excréter le sel est coûteux en énergie. Ces zones, idéales comme "nurseries", sont donc des lieux à risque.
Les requins tigre et bouledogue sont des prédateurs opportunistes. Ils chassent préférentiellement la nuit, entre le coucher du soleil et son lever, une période dangereuse pour les activités nautiques. Leur mauvaise vision dans les eaux troubles peut entraîner des erreurs d'appréciation. Ils sont attirés par les contrastes et la brillance, et leur odorat très développé leur permet de repérer une goutte de sang de très loin. Ils sont également connus pour cibler les animaux faibles ou en détresse, d'où la recommandation de nager ou de palmer calmement en leur présence.
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Le vétérinaire Éric Clua a suggéré en 2013 que les attaques pourraient être dues à un ou plusieurs individus déviants. Des femelles bouledogues marquées ont été repérées aux abords de zones d'attaques avant celles-ci, sans y être présentes au moment des faits.
Facteurs Attractifs Potentiels et Hypothèses
Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer l'augmentation des attaques de requins à La Réunion :
- Dégradation de l'écosystème et pollution : Un écosystème dégradé, comme les récifs de La Réunion, pourrait induire un changement comportemental et démographique chez les populations de requins pélagiques. Le développement urbain croissant et la pollution sont cités comme causes probables. Le rejet d'eaux usées à forte turbidité crée un environnement propice aux requins-bouledogues, qui affectionnent les eaux à faible salinité.
- Déversements de déchets : Les déversements de déchets, y compris des carcasses d'animaux morts, via les ravines lors des épisodes de pluie, sont considérés comme une cause certaine d'attractivité pour les squales, bien que cela n'ait pas été prouvé scientifiquement.
- Pisciculture et dispositifs de concentration de poisson (DCP) : Les élevages piscicoles installés en 1998, notamment la ferme aquacole de la baie de Saint-Paul, ont été fréquemment pointés du doigt. Les éleveurs, cependant, attribuent la présence de requins dans cette zone à la proximité de l'embouchure de l'étang de Saint-Paul, une réserve d'eau douce appréciée par les requins pour se déparasiter et économiser de l'énergie.
- Culte religieux : La présence de poulets dans l'estomac des requins-tigres, jugée non exceptionnelle mais en quantité importante dans l'étude EcoReco-Run, a fait émerger l'hypothèse d'un culte religieux entraînant des dépôts d'offrandes en mer.
- Réserve Naturelle Marine : Créée en 2007, la Réserve naturelle marine de La Réunion a été accusée par certains détracteurs d'être devenue le « garde-manger des requins », les attirant vers la côte. Cependant, cette accusation est réfutée par les spécialistes, qui indiquent une faible augmentation de la densité de poissons dans la réserve, celle-ci restant « trois fois moins » que sur la plupart des récifs indo-pacifiques.
Il est important de noter qu'aucune étude n'a, pour l'instant, établi de corrélation directe entre l'augmentation de la démographie et du tourisme et le nombre d'attaques.
Réglementation, Prévention et Gestion du Risque
Face à cette recrudescence, les autorités ont déployé un arsenal de mesures. Depuis le 26 juillet 2013, un arrêté préfectoral porte réglementation temporaire de la baignade et de certaines activités nautiques, les interdisant dans la bande des 300 mètres du littoral, sauf dans le lagon et dans les espaces aménagés et les zones surveillées définies par arrêté municipal.
Les filets sur les plages de Boucan-Canot et des Roches Noires (commune de Saint-Paul) sont des "zones d'expérimentation opérationnelle" (ZONEX) qui ouvrent des espaces de pratique surveillée hors lagon. Cependant, la pratique n'y est possible que dans des conditions et créneaux horaires spécifiques, communiqués par les services municipaux, car la disponibilité des filets n'est pas permanente en raison des conditions météorologiques (houle). En dehors de ces conditions, la pratique est dangereuse et formellement interdite.
Des dispositifs de surveillance, tels que des drones et des jet-skis, ont été mis en place pour repérer la présence de squales dans les zones de surf. À L'Étang-Salé et Saint-Leu, des maîtres-nageurs sauveteurs effectuent des patrouilles et des analyses de turbidité. Le surf n'y est autorisé que si la visibilité dépasse huit mètres et si les conditions météorologiques sont bonnes. Malgré ces protocoles, des requins sont encore observés au moins une fois par mois par les jet-skis, mais les dispositifs ont prouvé leur efficacité, aucune attaque n'ayant été recensée depuis 2019.
Le programme "Vigie requin renforcée" a également été mis en œuvre, impliquant des vigies chargées de surveiller les zones de pratique. Ironiquement, une victime d'attaque en 2017 était elle-même un ancien employé de ce programme, consciente des risques.
Pêche Ciblée et Controverses
Dans le cadre de la procédure post-attaque, des opérations de pêche ciblées de requins-tigres et de requins-bouledogues sont activées. Depuis 2011, et notamment après la disparition de Mathieu Schiller, une pêche préventive des requins sédentarisés a été réclamée. En août 2012, les autorités ont autorisé la pêche de 19 requins-bouledogues ou requins-tigres, visant à la fois la prévention et la recherche (analyse des chairs pour les ciguatoxines et prélèvements pour mieux comprendre leur environnement).
Cependant, cette politique de pêche a engendré de vives critiques. Près d’un millier de requins auraient été massacrés dans les eaux réunionnaises depuis 15 ans. Des associations de protection de la nature comme Sea Shepherd France, Le Taille Vent et VAGUES dénoncent une "destruction systématique et illimitée de requins" et remettent en question son efficacité. Didier Dérand, président de VAGUES, souligne l'absence d'études scientifiques indépendantes pour évaluer les risques de ce programme sur les populations de requins et l'écosystème. Il alerte sur les captures accessoires d'espèces menacées d'extinction ou protégées. Ces associations ont d'ailleurs déposé en avril 2023 un recours pour demander l'annulation de l'arrêté d'interdiction de la pratique du surf et de la baignade, recours rejeté en juin 2025.
Des personnalités politiques ont également pris position, menant une fronde contre la Réserve naturelle marine, considérée comme responsable de l'augmentation des attaques, une accusation rejetée par l'association Shark Citizen qui soutient l'existence et la nécessité de la Réserve. La vente de chair de requin est par ailleurs interdite sur l'île depuis 1999 en raison de la ciguatera.
Renaissance des Activités Nautiques et Persistance du Risque
Malgré la "crise requin", et suite aux mesures de sécurité déployées, la situation s'est apaisée, aucune attaque n'ayant été recensée depuis 2019. Dans ce contexte, le surf et d'autres activités nautiques connaissent un regain d'intérêt. De nouvelles écoles de surf apparaissent et les cours affichent complet. Cette renaissance est rendue possible par les dispositifs de surveillance et les protocoles stricts mis en place.
Néanmoins, la prudence reste de mise. Le risque zéro n'existe pas, et la haine tenace et souvent injustifiée des requins reste d'actualité pour certains, exacerbée par des incidents récents ailleurs dans le monde. Les pratiquants eux-mêmes sont confrontés à cette réalité. Un surfeur anonyme résume cette philosophie : "Quand j’entre dans l’océan… je le fais en invité, humble et admiratif du milieu qui m’entoure, conscient que le risque fait partie du voyage. Moi, j’ai toujours le choix de revenir vers la terre." La plupart des adeptes locaux du surf estiment qu'"un bon requin est un requin mort", mais plus de 80% d'entre eux exercent en dehors de toute zone autorisée et surveillée, parfois tôt le matin ou à la tombée de la nuit, à l’heure où chassent les squales, ou dans des zones d’eau turbide. Ces comportements à risque soulignent la complexité de la gestion de cette crise et la nécessité d'une prise de conscience collective durable.