Jean-Claude Parisis : Le Marin Anonyme et l'Odyssée Légendaire de Florence Arthaud

Le 9 mars 2015 marqua une date sombre pour le monde de la voile, le jour de la tragique disparition de Florence Arthaud et de ses compagnons lors du tournage de l’émission Dropped en Argentine. Cet accident d’hélicoptère a emporté une femme qui avait donné quarante ans de sa vie à l’océan. Si elle était entrée dans la légende en remportant le Rhum en 1990, l'histoire de Florence Arthaud est indissociable de rencontres fondatrices, dont celle avec Jean-Claude Parisis, un marin d’exception qui joua un rôle déterminant dans l'éclosion de sa passion. Bien avant sa consécration médiatique, sa trajectoire fut tracée par des figures et des événements qui l'ont façonnée en la "petite fiancée de l'Atlantique", puis en "la navigatrice hors pair" que le monde a appris à connaître et à admirer. L’émotion suscitée par sa disparition est immense, même les plus farouches baroudeurs qui l’ont côtoyée au fil de ses pérégrinations nautiques, de Saint-Malo à Pointe à Pitre, de Cap Town au cap Leeuwin, de la Patagonie à Avoriaz, de Marseille à La Trinité/mer, ne peuvent qu’être envahis par une vague de larmes face à la disparition de cette frêle féline qui n’avait peur de rien en mer. Elle avait déjà échappé par deux fois à la mort, mais ce jour-là, Florence Arthaud comptait parmi les victimes de cet accident.

La Rencontre Fondatrice : Newport 1976 et l'Influence de Jean-Claude Parisis

Il est vrai que l’hommage à Florence Arthaud aurait pu débuter par sa victoire historique qui la fit entrer dans la cour des grands. D'autres l'ont fait. Cependant, gommer de sa vie son acte fondateur, sa rencontre, sur les quais de Newport en juillet 1976 avec Jean-Claude Parisis et son compère Alain Gabbay, sans oublier Eugène Riguidel, serait une erreur. Cette rencontre fut un tournant capital. À Newport, cette cité bon chic bon genre de la côte Est des États-Unis, Jean-Claude et Gabbay dénotaient. Ces deux-là détonnaient, en effet, au milieu des Américains de bonne famille qui buvaient des verres au Candy Store ou de la petite Florence arrivée par avion à Newport pour tenter de trouver un embarquement vers la France. Le contraste était frappant. Jean-Claude Parisis, fils de paysans du Périgord, était d’origine modeste. Avant de naviguer, il avait pratiqué tous les métiers : vendeur d’encyclopédies, manœuvre en Allemagne, tôlier. Il incarnait l'image du marin autodidacte et endurci.

Ce marin d’exception venait de remporter, dans l’anonymat le plus complet, la mythique Transat anglaise en solitaire de 1976 dans la catégorie Gipsy Moth. Cette Transat avait essuyé cinq dépressions avant d’être gagnée par Éric Tabarly sur Pen Duick VI, soulignant la rudesse de l'épreuve et la performance de Parisis. Pour Florence, Jean-Claude devint son amoureux et mentor. Leur rencontre relevait du coup de foudre, d’autant qu’avec Jean-Claude, la petite Florence a trouvé le professeur idéal. Certainement pas un modèle de pédagogie au sens classique, mais un marin hors pair, capable de faire face à toutes les situations, même les plus scabreuses. Hasard ou pas, son bateau était le même que celui que Gabbay menait dans la Transat 76. Le paysan des mers, Jean-Claude Parisis, lui ouvrit véritablement les portes de l’Atlantique. « Il me fait traverser l'Atlantique pour la première fois. C'est un véritable déclic pour moi », confia-t-elle plus tard. Cette première expérience transatlantique fut une révélation profonde : « Je découvre les journées rythmées par les couchers de soleil ou les levers de lune, le temps suspendu, l'éternité de ces moments. Les étoiles, le ciel immense, la courbe de l'horizon, le monde sans fin, le murmure de l'océan, la compagnie des dauphins, le souffle des baleines. Tout est nouveau pour moi, tout a changé. Je me sens libre et légère. La terre ne me manque pas. Je viens de faire connaissance avec mon jardin secret, mon univers à moi. » C’est cette immersion totale et cette guidance par un homme au savoir-faire incomparable qui cimentèrent sa vocation. Comme Florence, Jean-Claude est parti trop vite, mais son empreinte sur elle fut indélébile.

L'Éclosion d'une Passion : Les Premières Traversées et le Rhum 78

Installée à Marseille, dans une calanque de pêcheurs qu’elle côtoyait tous les jours, Florence Arthaud avait une enfance marquée par la mer, partageant son temps entre la maison familiale de Neuilly et les sorties en mer à Antibes avec son père et son frère. L’océan devint son royaume, surtout après un accident de voiture à 17 ans qui lui imposa presque deux années de rééducation. Ce fut pendant cette période de convalescence que sa détermination et son lien avec la mer se renforcèrent. Dans le bassin de Saint-Malo, Florence était alors avant tout la fille de l’éditeur Jacques Arthaud. Elle avait des parents aimants qui la couvaient, lui fêtaient son anniversaire sur le pont, l’aidaient à chaque instant dans sa préparation. Était-elle pour autant la star qu’elle deviendrait plus tard ? Pas encore.

C'est avec la Route du Rhum que Michel Étévenon créa en 1978, que Florence Arthaud se fit connaître. Elle fut l’une des plus jeunes (Yves Le Cornec étant son benjamin) et la deuxième femme à s’inscrire à cette nouvelle course en solitaire (Aline Marchand étant son aînée). Sur X’Périmental, un Frioul 38 en aluminium dessiné par André Mauric, la jeune navigatrice qui venait de fêter quelques jours plus tôt ses 21 ans, prenait le départ de cette course qui deviendrait mythique. « Ma première photo de Florence. C’était après le départ du Rhum 78 dans le cockpit de son Frioul 38, X’Périmental. À bord, elle n’avait parcouru que 600 milles et manquait de préparation », se souvient un témoin. Onzième après 27 jours, 21 heures et 37 minutes de mer, ce monocoque d’à peine douze mètres s’amarrait dans la marina de Pointe-à-Pitre, marquant ainsi le début d’une carrière exceptionnelle.

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Les années suivantes furent jalonnées de participations à diverses courses, chacune contribuant à forger son expérience et sa réputation. En 1979, elle prend le départ de la Transat en double Le Point Neptune Europe 1 sur l’ancien admiraler Coriolan. « Dans le Solent en 1975, Coriolan dispute l’Admiral’s Cup. Florence le modifiera quatre ans plus tard pour la Transat en double », précise la documentation. Deux ans plus tard, c’est du côté de l’Angleterre qu’elle prend le départ de l’OSTAR à bord de Miss Dubonnet, un Two-tonner sur plan Elvstrom qui démâte quelques heures plus tard. Sur Miss Dubonnet, Florence suscitait l’enthousiasme d’abord en solitaire pour la Transat anglaise, puis en équipage pour La Baule-Dakar. En 1980, elle participe à la Transat anglaise sur Miss Dubonnet, avant d'enchaîner La Baule-Dakar avec un équipage féminin. Puis, une transat en double en 1981 avec François Boucher sur l’ex-Kriter rebaptisé Monsieur Meuble. Et de nouveau la Route du Rhum en 1982, cette fois sur un trimaran dessiné par Xavier Joubert, Biotherm. Au départ de la Route du Rhum 1982, Florence Arthaud manque de percuter Olivier de Kersauson suite à des problèmes récurrents de pilote automatique, un incident qui illustre la tension et les défis constants de ces courses. C’est lors de cette Route du Rhum 1982 qu'elle retrouvera également de nombreux amis fidèles qu’elle avait rencontrés à l’occasion de nombreuses courses océaniques, à l’image d’Eugène Riguidel à l’arrivée. Qu’à cela ne tienne, la navigatrice connaissait désormais tous les skippers français de la course au large et naviguait à tire-larigot sur tout ce qui flotte, de préférence si la machine allait vite. Car Florence Arthaud affectionnait particulièrement la brise, voire les conditions extrêmes : ne fait-on pas fi de l’obscurité quand on a connu les ténèbres ?

L'Affirmation d'une Navigatrice Hors Pair : Défis, Records et Compagnons de Route

Florence Arthaud a montré une résistance au sommeil et à la fatigue hors normes. « C’était un bonheur de la voir naviguer. Elle ne lâchait rien, ne se plaignait jamais, affichant une résistance au sommeil et à la fatigue hors normes. Dans ma vie de marin, je n’ai connu qu’une seule personne comme elle, Éric Tabarly », témoigne un proche. Cette comparaison avec Tabarly n'était pas fortuite ; parfois, quand ça devenait limite, il fallait même insister pour qu’elle réduise la toile ou parte se reposer. Son caractère trempé, sa détermination, sa franchise, sa joie de vivre et de faire la fête, sa sensibilité et sa fidélité à ses proches ont généré une vague de souvenirs et d’émotions plus haute que celles qu’elle avait affrontées.

Elle s’échauffa avec son ami de la première heure, Alain Gabbay, qui l’emmena sur la course autour du monde en équipage 89-90 à bord de Charles Jourdan pour les étapes du Grand Sud. Puis, lors de la Twostar en juin suivant avec son project-manager Patrick Maurel pour une troisième place à l’arrivée à Newport derrière les duos Jean Maurel-Michel Desjoyeaux et Mike Birch-Didier Munduteguy. Avec Alain Gabbay et ses « furieux », Florence Arthaud était en bonne main pour pousser encore plus loin les limites de la navigation dans la brise, ici avec spi lourd, grand-voile haute et 45 nœuds dans les fesses ! Avec Patrick Maurel, le project-manager du trimaran Pierre 1er, Florence Arthaud avait terminé 3ème de la Twostar 90. En 1986, elle participa une troisième fois au Rhum sur Énergie et Communication, et ce fut elle qui se déroutera pour découvrir le maxi-cata Royale sur le toit. En 1988, lors de la Québec-Saint-Malo sur le trimaran Groupe Pierre 1er, engagée en classe II, Florence chavira cul par-dessus tête à 50 milles des Roches de Portsall. Tout l’équipage, Patrick Morel, Yves Le Cornec, Philippe Naudin, était sain et sauf, mais l'incident souligne une fois de plus la rudesse des éléments qu'elle affrontait. Yves Le Cornec, dit Mickey, fut son navigateur dans Québec-Saint-Malo sur Pierre 1er avant de la retrouver dans la Whitbread sur Charles Jourdan skippé par Alain Gabbay. De cette époque, il se souvient : « Tiens, tu ne me croiras pas, je me souviens que huit jours avant le départ de Québec-Saint-Malo, elle m’avait enfermé dans ma chambre. Interdiction de sortir le soir pour que je prépare la nav. Elle me faisait une totale confiance. C’était réciproque. Sûr, sans notre chavirage, cul par-dessus tête, une journée avant l’arrivée à Saint-Malo, on gagnait la course. Qu’importe ! Avec dans l’équipage Patrick Maurel, Philippe Naudin, on s’est vraiment régalés. »

En 1990, Florence Arthaud battit en solo le record de la traversée de l’Atlantique, Newport-cap Lizard, sur Pierre 1er en 9 jours et 21 heures. Cette performance fut un jalon majeur, consolidant sa réputation. Puis, en 1996, avec Jean Le Cam, Florence s’engagea sur Guy Cotten Chattawak dans la Transat AG2R. Florence affectionnait la brise au point de faire des figures libres en Figaro avec Jean Le Cam en entraînement avant la Transat AG2R. Elle continua toujours et encore à naviguer mais ne revint à la course au large que six saisons plus tard avec Jean Le Cam pour une Transat en double musclée en Figaro. Un bateau qu’elle affectionnait, puisque la navigatrice se remettait en cause avec Philippe Poupon, avec Yvon Daniel, avec Lionel Péan. À bord de Jet Services qui venait de pulvériser le record de la traversée de l’Atlantique avec (de gauche à droite) Patrick Morvan, Olivier de Kersauson, Éric Tabarly, Denis Gliksman et Florence Arthaud à la barre, elle participa à l'histoire de la voile. Sa présence auprès de ces icônes témoignait de son propre statut. « J’ai toujours eu un faible pour cette photo de Florence dans le cockpit de son tri Biotherm. C’était en 1982 », confie un admirateur, soulignant la force de son image.

Au-delà des Compétitions : L'Esprit, l'Engagement et l'Héritage de Florence Arthaud

Le succès et la reconnaissance du public n'étaient pas particulièrement sa tasse de thé, mais cette dynamique de la victoire sur une course considérée (à tort) comme une exclusivité masculine l’emporta quelquefois dans un maelstrom médiatique et people qu’il était difficile de gérer. Pourtant, elle ne transigeait jamais sur ses convictions. « On dit que les marins sont machos. Il n'en est rien. La navigation est un sport sensuel. Un art de vivre, une vraie philosophie. Les marins de tous genres aiment les femmes - ils en sont privés si souvent », affirmait-elle. Les pisses-copies d’un quotidien sportif qui l’avaient ignominieusement traitée à Saint-Malo se glorifièrent ensuite de lui octroyer le titre de Championne des champions français, révélant la complexité de sa relation avec la presse.

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Son engagement ne se limitait pas à la performance sportive. Une grande conversation avec Bernard Moitessier sur son voilier en Polynésie illustre la rencontre de deux générations différentes mais un même souci de préserver l’environnement marin. Installée à Marseille, dans une calanque de pêcheurs qu’elle côtoyait tous les jours, Florence Arthaud avait créé une fondation pour les enfants et parrainait l’Odyssée des Femmes, une course en équipage autour de la Méditerranée programmée pour l’été suivant. Elle portait en elle une vision profonde : « Éduquer une femme à la préservation de l’environnement, et en particulier de la mer et de la ressource en eau, c’est élever une nation. »

Le 20 octobre 1992, le Trophée Jules Verne était lancé officiellement dans les locaux du Yacht-club de France, présidé par François Carn. Florence Arthaud faisait partie de ces pionniers qui définissaient de nouveaux horizons pour la voile océanique. En 1993, la naissance de sa fille Marie, passionnée de chevaux, apporta une nouvelle dimension à sa vie.

Une anecdote illustre sa personnalité hors normes : « J’ai rencontré Florence pour la première fois à mon arrivée du tour du monde à Brest, sur mon tri Kriter. Sa présence m’avait touché. Tout jeune, elle m’avait fait rêver. Puis on a navigué ensemble sur mon tri Sopra lors des Grands Prix. Elle faisait partie de la famille comme les Riguidel, Fauconnier, Lamazou, Kersauson. Surtout, elle adorait naviguer. Passer de bateau en bateau, de Grands Prix à des transats, c’était son truc. La dernière fois que je l’ai vue, c’était au départ du Rhum à Saint-Malo. On s’était redit que le premier qui trouverait de l’argent prendrait mon tri, l’ex-multi d’Ellen MacArthur, pour un tour du monde à l’envers. Sur un bateau ou dans les bistrots, c’était un mec. Du tempérament, elle en avait à revendre. Une fois, je l’ai vue arriver avec les deux yeux au beurre noir. Elle s’était battue. C’était aussi ça Florence. Une fille au masculin. »

Ce franc-parler et cette audace se retrouvent aussi dans sa première rencontre avec Olivier de Kersauson. « C’est aussi chez moi - Éric [Tabarly] était présent - qu’elle a rencontré pour la première fois Olivier de Kersauson. Tu t’imagines bien que ce jour-là, Olivier a fait du Kerso. Il s’est montré bourru. Je ne te fais pas de dessin, une gonzesse participant à des courses de voile… Le lendemain, Olivier me rappelait pour me demander son numéro de téléphone. Ces deux-là étaient faits pour s’entendre. Florence, elle était du même calibre qu’Éric, pas du genre à pratiquer la langue de bois. »« C’est incroyable. Son père Jacques était éditeur de livres de mer, mais c’est chez moi, dans la boîte des éditions du Pen Duick que j’avais créée avec Éric Tabarly qu’elle a sorti son premier livre en 1982. J’en revendique même le titre : « La fiancée de l’Atlantique » », se remémore un proche. Ce titre la définit parfaitement, une femme unie à l'océan.

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