Hubert-Félix Thiéfaine et les "Infinitives Voiles" : Le Chant d'une Renaissance Poétique

Hubert-Félix Thiéfaine, figure emblématique et à part dans le paysage musical français, se présente sous un jour nouveau avec « Suppléments de mensonge », son seizième - et magnifique - album. Certes, ce disque porte bien la patte, poétique, dense, sombre et écorchée, de celui qui s'affirme avec le temps comme un monstre de la chanson française - depuis le titre "La fille du coupeur de joints" en 1977. Mais, plus que de coutume, le Jurassien laisse entrer le soleil, sinon une forme d'apaisement, sur cet opus. Parmi les titres phares de cet album salué par la critique et le public, la chanson "Infinitives Voiles" se distingue, offrant une plongée introspective dans la quête d'apaisement et de renouveau de l'artiste, marquant un véritable tournant personnel et créatif.

"Suppléments de mensonge" : L'Album d'une Reconstruction Intime

L'année 2011 marque un jalon significatif dans la carrière d'Hubert-Félix Thiéfaine avec la sortie de "Suppléments de mensonge". Cet album n'est pas seulement un nouveau disque ; il est le fruit d'une profonde transformation, d'une véritable "renaissance" après une période de troubles personnels. L'artiste revient de loin, et le sombre morceau "Petit matin 4.10 heure d'été" est là pour en attester avec des mots tels que "Je rêve tellement d'avoir été / que je vais finir par tomber". Datée du 28 août 2008 et précédée de cette citation éloquente de Stig Dagerman : "Vivre signifie seulement repousser son suicide de jour en jour", cette chanson ancre l'album dans une réalité vécue.

Le chemin vers "Suppléments de mensonge" a été semé d'embûches. Thiéfaine avait été laissé, fin 2007, goguenard aux côtés de Paul Personne, avec qui il formait un sacré duo, le temps de l'album de blues "Amicalement vôtre". Ledit opus a été suivi d'une tournée, à un moment où Thiéfaine aspirait, lui, à retourner à l'écriture de son prochain opus solo. « Je sortais de dix tournées sans m'arrêter et j'avais l'intention de ne pas y retourner avant un bon moment », confiait-il. Mais l'engagement pris pour cette tournée fut celui de trop. « Quand on a fini, en novembre 2006, au Zénith à Paris, je voulais avoir du temps devant moi pour me reposer, me soigner, me remettre en état, j'avais une vieille fatigue qui commençait à charger. » L'épuisement était tel qu'il dépassait les seuils communément admis : « On m'avait dit qu'à 180 chambres d'hôtel par an, on devenait fou. J'en étais à 200 et quelques. » Il sentait qu'il ne fallait pas y retourner. Ce qui lui est arrivé, fin août 2008, fut un burn-out ; « après ça, c'est l'implosion, l'écrasement. »

Face à cette épreuve, l'artiste a fait le choix de la transparence, rejetant toute dissimulation. « C'est stupide de cacher qu'on a un cancer ; pourquoi une dépression nerveuse, doublée d'alcoolisme, cela se cacherait-il ? », interroge-t-il. Les remerciements du disque, citant différents personnels soignants, témoignent de cette honnêteté. Sa guérison a été très longue, et quand il s'est senti mieux, il avait vraiment envie de passer à autre chose, de ne pas revenir en arrière, d'écrire des textes plus compatibles avec son nouvel état d'esprit.

Le résultat de cette crise et de cette reconstruction est une œuvre transformée. Thiéfaine explique qu'il a eu une thérapie qui a duré longtemps, et on ne l'a laissé partir que lorsqu'il était capable de se prendre en charge carrément dans une nouvelle vie. C'est comme si on lui avait enlevé une tumeur dans le cerveau et, d'un coup, il a eu plein d'espace, de temps, de liberté, de recul. Cette "nouvelle influence" a modifié sa manière d'écrire. « J'ai écrit pratiquement tout l'album sous cette nouvelle influence - après ma dépression donc », précise-t-il. Même s'il ne pense pas qu'on change de style quand on écrit depuis l'âge de dix ans, il reconnaît qu'on peut « mettre de l'oxygène dedans », rendant son écriture « plus aéré, clair, lumineux ». Cet état d'esprit a même conduit à l'abandon d'un "album fantôme" intitulé "Itinéraire d'un naufragé", jugé "indigeste" par l'artiste qui avait « envie d'aller ailleurs ». Seules deux chansons de cet album, "Petit Matin" et "Garbo XW Machine", ont été intégrées à "Suppléments de mensonge", et une autre, "Annihilation", sur le coffret best-of "Séquelles" (2009).

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La pochette de « Suppléments de mensonge », où il apparaît torse nu, sans masque ni lunettes noires, est une métaphore directe de cette « mise à nu » émotionnelle. Le disque, magnifié par une belle palette de compositeurs (J.P. Nataf, Arman Méliès, Ludéal…) et un solide tandem d'arrangeurs-réalisateurs, Edith Fambuena et Jean-Louis Piérot (ex-Valentins, connus pour leur travail avec Daho, Bashung et Miossec), a connu un succès retentissant. Hubert-Félix Thiéfaine a remporté deux Victoires de la musique pour cet album (Artiste masculin de l'année et Album de chansons de l'année), marquant une reconnaissance médiatique inattendue pour un artiste qui avait jusque-là tracé sa route en marge. Ce nouvel état d'esprit l'a également amené à « La Ruelle des morts », chanson où il raconte son enfance de façon limpide, sans se cacher derrière la carapace des mots, revenant sur des souvenirs familiaux chaleureux après avoir longtemps évoqué la souffrance de son enfance.

"Infinitives Voiles" : L'Hymne à la Libération et à l'Espoir

Au cœur de cette renaissance artistique, la chanson "Infinitives Voiles" se dresse comme un phare. L'idée du titre même est née d'un rêve : « C’était le titre, ce qui rejaillissait dans le rêve tout le temps. Au réveil je m’en suis souvenu. Infinitive voile… Je trouvais ça superbe mais en même temps je comprenais pas trop ce que voulais dire « l’infinitive » au féminin. » Dès la première écoute, la chanson a frappé par sa beauté et sa profondeur, dégageant une impression de plénitude, comme une invitation à voguer vers des horizons inconnus, faisant partie des préférées sur "Suppléments de mensonge".

"Infinitives Voiles" est un texte imprégné d'un champ lexical maritime omniprésent : « mes cargos migrateurs », « je marcherai sur l'eau », « les gréements chauffés à blanc de vos rivages ». L'eau y symbolise l'élément premier, le retour aux sources, à la source suprême, celle dans laquelle nous avons tous baigné joyeusement, avant « l'enfance bâclée, avant le grand dérèglement qui nous a fait perdre l'équation de notre ombre inconnue ». Le rythme de la chanson rappelle d'ailleurs celui des flots. Le rêve est là aussi, partout, et le texte est marqué par une étrange lutte entre le désespoir et la recherche de l'apaisement.

La première strophe sonne comme une sorte de constat d'échec. Thiéfaine avoue y lutter contre un double maléfique qui enchaîne les "conneries", se baladant toujours sur le fil du rasoir, entre ivresses et blasphèmes. Le combat semble perdu d'avance, et pourtant il y a bel et bien lutte acharnée, et plus encore, volonté de lutter. Les bleus paradis s'opposent à la bile noire - la mélancolie, une crainte et une tristesse liées à une particulière humeur du corps, selon Hippocrate. On retrouve ainsi cette « scandaleuse mélancolie » déjà maintes fois abordée dans les textes de Thiéfaine, qui revient ici à la charge. Le début de la chanson n'est pas sans rappeler l'atmosphère déglinguée de « Redescente climatisée ».

La deuxième strophe exprime toujours la même volonté de lutter, mais les entraves sont nombreuses et les injonctions répétées (« Laissez-moi lâcher prise dans le vent qui se lève / Laissez-moi décharger mes cargos migrateurs ») sonnent comme des supplications. Tant de fardeaux semblent faire obstacle à la victoire. Thiéfaine aimerait s'envoler vers les premières lueurs, exprimant cet élan vers le commencement, l'origine, vers ce qui est vierge de toute rature, n'a jamais été souillé encore. Cet élan rappelle celui d'Antigone qui, aux aurores, se promène dans le jardin désert, parce que « c'est beau un jardin qui ne pense pas encore aux hommes ». Il est de nouveau question d'espoir ici, l'espoir d'un futur désiré. Cette deuxième strophe apparaît moins pessimiste que la première, mais dans les deux cas, il y a le désir de se débarrasser de certains poids : « les couloirs lumineux où je laisse la copie de mes fièvres insomniaques » dans la première strophe, et « laissez-moi décharger mes fardeaux migrateurs » dans la seconde.

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Enfin, la troisième strophe insuffle une détermination nouvelle. L'emploi du futur confère à l'ensemble des accents de résolutions. Thiéfaine ne se rêve-t-il pas en enfant sage, libéré de toute entrave, à jamais débarrassé de ce double qui vient sans cesse faire planer une ombre sur le tableau ? C'est le sens des paroles « Laissez-moi partir », qu'il explique ainsi : « Je le dis au sens où on m'a pris en charge : laissez-moi lâcher prise, souffler. On m'a appris cela, pour lutter contre le stress, la dépression. J'ai utilisé cette expérience. C'est pour ça que c'était important d'évoquer la chute - "Petit matin" - dans cet album, pour pouvoir ensuite expliquer comment on revient, à travers des chansons comme "Infinitives voiles". Je trouvais intéressant, moi qui pense en être sorti, de dire aux autres malades : on peut en sortir, redevenir soi-même. C'était une façon de redonner de l'espoir. » La chanson apparaît ainsi comme une tentative de retour aux sources, une aspiration à atteindre un territoire inconnu, que l'on pourrait nommer l'Infinitif, synthèse de l'infini et du définitif. Thiéfaine semble vouloir renaître, mais il sait aussi que toute renaissance passe d'abord par une mort nécessaire, un abandon de certaines habitudes.

L'Esthétique Thiéfainienne : Une Alchimie de Mots et de Mystères

L'œuvre d'Hubert-Félix Thiéfaine, et "Infinitives Voiles" en est une illustration parfaite, est profondément enracinée dans une esthétique singulière, une alchimie de mots, de références et de mystères. La prose du Jurassien, un torrent de mots et d'images où se bousculent les références littéraires et cinématographiques, les inventions poétiques, le grec et le latin, est enfin saluée par tous. Thiéfaine se décrit comme un "oral" : « C'est ça l'oral, pour moi : en avoir plein la bouche. C'est comme l'alcoolisme où on ne s'arrête plus de boire. C'est vomir aussi, c'est cracher. C'est chanter. Je suis un oral. Ma mère a dû rater le sevrage. » Il confie aimer « mâcher, cracher », rappelant son passé d'alcoolique et des souvenirs d'enfance comme sucer son pouce, aimant « les poitrines des femmes, les lèvres, la bouche… D'où cette rafale de mots qui sort dès que je chante. C'est un vrai plaisir infantile. »

Cette « rafale de mots » ne vise pas une clarté didactique. Au contraire, Thiéfaine assume le fait que l'on ne comprenne pas tout à ses textes : « Mais c'est une volonté ! Je veux du mystère. Comme les zones d'ombre chez Bergman. Il faut laisser deviner ou imaginer des choses. » Il oppose cette approche à la télévision qui, elle, « veut tout montrer, tout décortiquer ». Dans un monde où l'on décortique tout, où il n'y a plus de mystère, de secret, où tout est balancé par les médias, il avait envie de remettre un peu de clair-obscur dans cet album.

Son écriture est nourrie d'une culture vaste et éclectique. Il cite Léo Ferré, dans "Préface" (sur l'album "Il n'y a plus rien"), comme un art poétique : « On dit les mots qu'on a vraiment envie de dire. Tous, même ceux de la pharmacopée, peuvent être utilisés. On a la liberté de dire tout ce qu'on veut en poésie. Donc j'ouvre, le plus possible, et je m'amuse un peu à provoquer dans ce sens-là, parce qu'aujourd'hui, on ramène tout vers le bas, on vit dans une médiocrité comme jamais je n'en ai vu. » Ses textes sont truffés de références à des écrivains tels que Rimbaud ("Une saison en enfer"), Lautréamont, Céline, James Joyce ("Finnegans Wake" est son livre de chevet), William Burroughs, Allen Ginsberg, les surréalistes. Le goût de la lecture lui est venu tardivement, vers trente ans, après une humiliation lors d'un examen chez Gallimard : « J'étais tellement vexé, en colère contre moi-même, qu'à partir de ce moment-là, j'ai commencé à lire, picorer dans les bibliothèques… » Il a ensuite dévoré Faulkner, Henry Miller, s'appuyant sur les découvertes de son enfance comme Baudelaire, Villon, Verlaine, et les poètes grecs ou latins comme Ovide, ayant lui-même étudié le latin et le grec chez les jésuites, allant jusqu'à traduire Platon.

Le cinéma est également une source d'inspiration majeure. Thiéfaine passait ses nuits à la Cinémathèque de Chaillot, voyant des "trucs pas possible". Il admire Bergman, notamment pour "Le Septième Sceau", et ses « extraordinaires jeux d'ombre et de lumière. Chez lui, les zones d’ombre sont toujours importantes, c’est là que ça se passe. » Il reconnaît la contradiction : Bergman disait beaucoup par les silences, lui déverse des avalanches de mots. Mais « J'essaie d'assommer les mots… pour trouver le silence. »

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L'intégration de chiffres, de marques, de médicaments dans ses paroles n'est pas fortuite. « J'étais nul en maths, c'est une vengeance… Non, en réalité, j'aime bien les chiffres, il y en a partout dans notre vie alors pourquoi ne pas les utiliser ? », explique-t-il, les considérant comme de la « poésie pour les mathématiciens » d'après William Boyd. Cette attention au détail est essentielle : « Un film travaillé dans le détail est infiniment plus agréable à regarder. C'est un peu ce que j'essaye de faire, d'où les chiffres, les marques, les médicaments… » Quand le mot juste fait défaut, Thiéfaine n'hésite pas à inventer : « Parfois je suis un peu fatigué de pas trouver le bon mot en français ou étranger. Donc je l’invente parce que c’est facile. »

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