Niché près de La Feyssine, sur les rives du Rhône à Lyon, un spot unique en son genre a conquis le cœur des kayakistes freestyle du monde entier : "Hawaï-sur-Rhône". Cette digue en forme de vague, érigée au fil des ans, est devenue un lieu de pèlerinage pour les amateurs de figures acrobatiques sur l'eau, transformant la métropole lyonnaise en une destination inattendue pour cette discipline exigeante. Cependant, ce site emblématique, réputé pour sa capacité à offrir des sensations fortes, se trouve aujourd'hui au cœur d'une controverse majeure, son accès étant désormais restreint par un arrêté préfectoral de 2019 dont l'application récente a suscité une vive mobilisation des pratiquants.
Hawaï-sur-Rhône : Un Spot Mythique au Cœur de Lyon
Surnommée "Hawaï-sur-Rhône", cette vague artificielle est bien plus qu'un simple aménagement fluvial ; elle représente un véritable défi technique et un terrain de jeu exceptionnel pour les kayakistes. Le spot est situé au nord-est de Lyon, à environ 15 minutes du centre, en direction de Caluire, du quartier Saint-Clair, et de Rilleux-la-Pape. Ce site de rodéo, également connu sous le nom de "la Feyssine", est composé d'une "énorme vague", quel que soit le niveau d'eau, garantissant de l'eau à volonté toute l'année, idéale pour le surf entre les deux plots de béton. De chaque côté de cette vague principale, un rouleau se forme sur toute la largeur, présentant un volume d'eau "gros à très gros", tandis qu'à l'arrière du rouleau, des mouvements d'eau violents testent les compétences des plus aguerris.
L'ambiance y est décrite comme "plus proche de celle du Zambèze que de Hell Hole!", soulignant le caractère sauvage et exigeant du lieu. Ce spot est idéal pour perfectionner son surf, son backsurf et autre flat spin, des figures emblématiques du kayak freestyle. Pour naviguer sur cette vague, il faut avoir une bonne lecture de l’eau, mais pour les initiés, ce n'est pas si dangereux. Le plus risqué, selon les pratiquants, sont les troncs d’arbres par gros débit. Pour remonter le contre-courant et reprendre la vague, il faut avoir de bons bras, témoignant de l'effort physique intense requis. Un peu en amont, une veine d'eau avec un train de vagues, par bas niveau, est parfaite pour le squirt boat et l'échauffement avant d'affronter le "monstre" que représente la vague principale. Il est à noter que le "rappel" (un phénomène d'eau vive) a disparu suite aux travaux effectués dernièrement, notamment la réparation de la digue.
"Hawaï-sur-Rhône", c'est "la" vague. À 1000 m3/seconde, elle monte à 3 mètres, offrant une expérience comparable à aucune autre en Europe. Ce mur éphémère se maçonne quand l'eau en crue monte "vers 850 à 950 m3", bien que cette seule condition ne soit pas toujours suffisante pour garantir sa qualité optimale. Les habitués le disent : "On n'a pas tout compris" à ses subtilités, des forces influeraient et seraient perturbatrices, comme si personne n'essayait de la domestiquer. La vague n'est pas uniforme, elle change, elle est rebelle, mais elle offre la jouissance de la pente ultime, "The Wall", le Mur, évoquant même une atmosphère digne de Pink Floyd. Des kayakistes du monde entier, comme des Anglais, des Néerlandais, des Belges ou des Danois, viennent ici, soulignant le statut international du spot.
La Genèse d'une Vague Artificielle
L'origine de cette vague est intrinsèquement liée à des aménagements du fleuve Rhône. Les thèses sur sa genèse divergent, mais il est établi qu'une digue en forme de vague a été érigée sur le Rhône. À la base, l'eau n'est pas faite pour jouer ; elle est souvent confisquée pour "fournir toutes les soifs", et les usagers du fleuve doivent se contenter des restes. Face à un courant trop important, il a été décidé de freiner le grand fleuve en amont. C'est ainsi qu'une "immense marche de deux mètres de haut" a été créée pour barrer le fleuve et casser le courant, par un processus de bétonnage. Ce barrage, bien que la plupart du temps enfoui et indistinct, est à l'origine de la formation de cette vague si prisée. Ce rejeter de l'état sauvage enchevêtré a, paradoxalement, donné naissance à une arène pour le kayak acrobatique. La rivière est un milieu vivant, changeant, et fait l'objet d'aménagements permanents, ce qui peut rendre les informations des topos rivières sujettes à des inexactitudes.
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Cette vague a inspiré les frères Philippe et Joël Doux, journalistes spécialisés en kayak, à y organiser un festival. Forts de leur expérience avec le Rabioux River Festival dans les Hautes-Alpes, ils ont vu le potentiel de ce site lyonnais.
Le Lyon River Festival : L'Apogée d'une Culture Freestyle
En juin 2003, la première édition du Lyon River Festival a marqué les esprits. Cet événement international a réuni des athlètes et des juges venus du monde entier, transformant Lyon en un épicentre du kayak freestyle. Le festival mêlait concerts, animations et des "contests" de kayak freestyle, durant lesquels les plus grands s'affrontaient pour démontrer leur maîtrise de la vague. La troisième saison, en 2006, a connu la plus grande affluence, accueillant notamment le groupe Aston Villa, témoignant de l'engouement croissant pour cet événement. Le festival a accueilli des athlètes d'une vingtaine de nationalités, confirmant la réputation mondiale du spot.
Cependant, malgré ce succès d'affluence et de reconnaissance, le modèle économique du festival s'est avéré difficilement rentable. D'autant plus que la vague elle-même avait évolué, et la pertinence du festival restait à prouver. Comme l'explique Joël Doux, "nous ne pouvions maîtriser le niveau d’eau et la technicité de la vague, ce qui contrastait avec le plateau que nous étions capables de réunir, les meilleurs internationaux." Malgré ces défis, "tous les meilleurs internationaux et français venaient dès que ça marchait," et il y avait toujours du monde. Le festival a laissé une empreinte indélébile, mais aujourd'hui, la vague est un peu délaissée, et le site attire beaucoup moins de monde, en partie car "moins la vague marche, moins il y a de kayakistes."
L'Interdiction : Un Coup de Frein à la Passion
La situation actuelle d'Hawaï-sur-Rhône est tendue et complexe. Le spot est interdit d'accès par un arrêté préfectoral pris en 2019 et appliqué seulement depuis quelques mois. L'arrêté réglementant l'accès à la digue date en réalité de février 2019, mais l'interdiction était jusqu'ici méconnue des pratiquants et des services de la préfecture eux-mêmes. Cette mise en application soudaine a eu des répercussions immédiates sur la communauté des kayakistes. Aujourd'hui, comme l'explique Tom Dollé, kayakiste lyonnais, "des policiers municipaux interviennent régulièrement pour nous demander de sortir de l’eau." Celui-ci affirme aussi que la police récupère les noms des personnes présentes dans l'eau "en vue de poursuites judiciaires," créant un climat d'incertitude et de crainte.
La Fédération française de canoë-kayak (FFCK) se déclare défavorable à l'arrêté, espérant qu'en plus des services de secours et de la police, les kayakistes pourraient continuer de s'y rendre. Jules Silvin, kayakiste habitué du spot, a lancé une pétition en ligne pour protester contre cette interdiction, galvanisant la communauté et alertant l'opinion publique.
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Une des sources de confusion réside dans les différentes interprétations des réglementations. La CNR (Compagnie Nationale du Rhône), pourtant en charge du fleuve, affirme que "la CNR s’occupe du Rhône mais hors du périmètre de l’agglomération lyonnaise." Pour elle, "le volet navigation, on ne le suit pas." La CNR soutient qu'il s'agit de "libre circulation" et que "les kayakistes pratiquent leur sport à leurs risques et périls", ajoutant qu' "il n’y a aucune interdiction de navigation." De plus, "au niveau de la navigation, il n’y a pas de péniche à cet endroit-là, ce sont les seuls utilisateurs de la vague." Ces déclarations de la CNR contredisent ouvertement l'arrêté préfectoral, soulignant un flou juridique ou une divergence d'autorité sur ce segment précis du Rhône.
La raison exacte de l'intervention accrue des forces de l'ordre reste également sujette à spéculation. Des travaux sont en cours : en rive gauche du seuil, la CNR construit une passe à poissons, opération qui nécessite l’implantation de structures métalliques dans le cours d’eau. Certaines de ces structures sont actuellement noyées et difficilement détectables par les pratiquants, ce qui pourrait poser des risques de sécurité. Un des messages échangés par les pratiquants suggère que cette construction de la passe à poissons pourrait être "la raison de l'intervention des forces de l'ordre", et qu'il faudrait attendre la fin des travaux pour que la situation s'éclaircisse. L'information sur ces développements circule principalement sur les réseaux sociaux, comme le réseau META, où les données sont éphémères et noyées dans la publicité, rendant l'accès à une information claire et consolidée difficile.
La Voix des Kayakistes : Entre Dévotion et Incompréhension
Pour les pratiquants de kayak freestyle, Hawaï-sur-Rhône est bien plus qu'un simple lieu ; c'est un espace de performance, de développement personnel et de connexion internationale. Tom Dollé, double champion du monde de canoë freestyle et Lyonnais, exprime son incompréhension face à la mise en application de l'arrêté. Pour lui, ce spot a été fondamental : "Sans elle, je n’aurais jamais atteint un tel niveau." Ce jeune homme semi-professionnel, qui voyage six mois par an à travers le monde pour vivre sa passion lors de compétitions internationales de freestyle et de kayak extrême, ne comprend pas la position de la préfecture, qui qualifie cette pratique de "fortement déconseillée".
Nouria Newman, pagayeuse française reconnue, connaît bien le site de la Feyssine, y pratiquant le kayak freestyle depuis son jeune âge. Elle y retourne quelques fois quand le débit le lui permet. Pour elle, la situation est une source de tristesse : "Ce qui me rend triste, c’est qu’il y a encore cette grosse vague qui fonctionne à Lyon. Le site est toujours viable. Mais le monde attire le monde." Le fait que la vague soit encore navigable selon Joël Doux, et que "tous les meilleurs internationaux et français venaient dès que ça marchait," souligne le paradoxe de cette interdiction.
Le parcours pour rejoindre la vague "Hawaii sur Rhône" à Lyon est décrit comme un "véritable parcours du combattant." L'accès est difficile, comme en témoigne la nécessité "soit d'escalader une barrière avec des pics, soit de monter dans un kayak pour accéder au spot." Cette difficulté même fait partie de l'identité du lieu, forgeant le caractère des pratiquants.
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Des personnalités comme Jay, un kayakiste dont la voiture est immatriculée en Angleterre et qui a un accent rocailleux, sont l'incarnation de cette dévotion. Décrit comme un ingénieur avec des "neurones bien agencés," il parcourt le monde, de Skookumchuck à cinq heures de Vancouver au Nil Blanc en Ouganda, pour étancher sa passion. Il avait d'abord surfé Internet avant de trouver ce joyau à Caluire-et-Cuire, sur le Rhône. Les kayakistes sont des passionnés qui consultent la "grenouille météo", reluquent les infos du côté de l'Ain et du Doubs : "s'il pleut gros là-bas, ça va descendre." Ils scrutent Internet et guettent les péniches, car "si les courbes s'affolent, la vague va se dresser avec la fureur sur ses bords." Des figures comme les blunt, airscrew, hélix sont le fruit de cette persévérance.
L'intimidation de la vague est un thème récurrent. David Arnaud la résume en disant que "le spot est intimidant." Il n'est pas sans danger, avec la possibilité de noyade, et certains observateurs extérieurs qualifient les pratiquants de "jeunes attardés qui conjuguent vie active à leur façon." Malgré ces perceptions, l'engagement est total, comme Mika qui "sort après quatre heures de bain régénérant," pour se refaire et y retourner. La persévérance est une clé pour "réussir des blunt, des airscrew, des hélix," ou affronter "le Mur" à ses meilleurs degrés.
Le Cadre Réglementaire et les Enjeux Juridiques
La question de l'interdiction d'Hawaï-sur-Rhône met en lumière des enjeux juridiques complexes et la tension entre la liberté de pratiquer un sport et la sécurité publique. La Fédération française de canoë-kayak et le comité départemental du Rhône ont déjà fait face à des situations similaires par le passé. Un précédent notable est rappelé : il y a quelques années, un arrêté préfectoral en Haute-Loire interdisait le kayak sur toutes les rivières du département en hiver. La FFCK est allée au tribunal administratif, et l'arrêté a été cassé. Le compte rendu du jugement incluait même un commentaire du juge exprimant son souhait de ne plus avoir ce genre d'affaire sur son bureau.
Ce précédent suggère une voie d'action pour la FFCK concernant Hawaï-sur-Rhône. Si le site sur l'eau "n'appartient à personne" et qu'il n'y a pas de centrale hydroélectrique ou de barrage (du moins visible ou directement en cause), un arrêté préfectoral peut potentiellement être cassé au tribunal. Il revient donc à la fédération "de se bouger" pour défendre les droits des kayakistes.
Le fossé entre l'affirmation d'une "pratique fortement déconseillée" par les autorités et la "libre circulation" sans "aucune interdiction de navigation" selon la CNR, est frappant. Cette divergence d'interprétation des règles rend la situation particulièrement confuse pour les pratiquants. Les rédacteurs des topos rivières et les créateurs de sites web, conscients de la nature changeante des environnements fluviaux et des aménagements permanents, ne peuvent en aucun cas être tenus pour responsables en cas d'inexactitude, d'omission ou d'erreur dans leurs informations.
Le conflit autour d'Hawaï-sur-Rhône symbolise un rejet plus large des tentatives de domestiquer l'eau pour le jeu. "L'eau n'est pas faite pour jouer. Confisquée. fournir toutes les soifs. contentés des restes." Cette réflexion poétique illustre une confrontation entre l'utilisation utilitaire et le plaisir récréatif du fleuve, où les kayakistes se voient comme profitant des "restes" d'une ressource par ailleurs contrôlée.