L'aventure, dans sa forme la plus pure et la plus déconcertante, ne se planifie pas toujours dans les bureaux d'études. Parfois, elle naît d'une rencontre fortuite sur un quai, d'une intuition de jeune marin, et d'un grain de folie qui transforme l'impossible en une routine quotidienne. À 33 ans, le skipper breton Guirec Soudée incarne cette soif de défis extrêmes qui pousse l'humain à repousser ses propres limites. Il a fait voyager une poule sur la banquise, ramé seul à travers l’Atlantique et bouclé un Vendée Globe en moins de 90 jours. Pourtant, avant les records chronométrés et les multicoques de compétition, c'est une image singulière qui est restée dans les mémoires collectives : un jeune marin barbu et sa poule Monique, posée à l’avant d’un voilier au milieu de la banquise groenlandaise.
La genèse d'une amitié inattendue
Tout commence véritablement en 2013. À 18 ans, Guirec décide de tout arrêter car il voulait découvrir le monde. À peine majeur, il part en Australie avec 200 € en poche, avec un objectif en tête : rassembler l'argent nécessaire à l'acquisition d'un bateau. Deux ans et plusieurs petits boulots plus tard, il rentre en France et achète un voilier abîmé de dix mètres en acier, qu'il surnomme Yvinec, du nom de la petite île où il vit.
C’est aux îles Canaries que l'aventurier croise la route de la désormais célèbre poule rousse. « J'ai eu un coup de foudre quand on me l'a proposée ! Je voulais un animal avant d'embarquer, je trouvais qu'une poule c'était sympa. Mais on m'avait dit qu'une poule stressée ne pondait pas d'oeufs, et qu'elle ne survivrait pas ». C’était sans compter que Monique était tout sauf une poule mouillée. Dès son arrivée à bord, Monique est tout de suite très à l’aise : elle va et vient sur le voilier, et si elle prend souvent l’eau, elle n’a pas peur de s’approcher du bord du voilier pour observer les poissons volants. Une grande complicité naît entre les deux coéquipiers. Monique répond à son nom, elle boit dans un bol à son nom également, et elle a une petite cabane aménagée dans le cockpit, même si elle préfère dormir dans le lit de Guirec.
L’épreuve du Grand Nord et la survie en autarcie
L'aventure prend une dimension dramatique lorsqu'ils atteignent le Groenland. Alors qu’ils longent la côte, les glaces se referment autour du bateau, emprisonnant Yvinec dans la banquise. Le voilier reste bloqué pendant 130 jours d'hivernage en autarcie totale. Dehors, il fait nuit en permanence, le ressenti est régulièrement de -60 degrés. Il faut aussi compter sur les pannes de chauffage, qui font chuter le thermomètre à -4° dans l’habitacle. Le bateau tient finalement le choc, résiste aux glaces qui viennent se fracasser contre la coque.
Pendant cette longue période, Monique joue un rôle crucial. Pour l’aider à affronter le froid, Guirec fabrique un pull pour son amie à plumes en cousant deux gants ensemble. Il ne la laisse sortir que très peu de temps chaque jour, déplace sa cabane près du chauffage, et aménage pour elle une petite lumière, car avec les nuits polaires, Monique risquerait d’être déboussolée. Elle continue de pondre chaque jour, en sachant que leur vie en dépendait. « Sans toi, je serais devenu fou pendant nos 130 jours d’hivernage », confiera plus tard le marin. Elle était sa confidente, sa source de rire dans la solitude glacée.
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Du passage du Nord-Ouest aux horizons lointains
En avril 2016, la fonte de la banquise les délivre. Cette expérience a été la plus dure, mais aussi la plus magique. L’été qui suit, Guirec devient le plus jeune marin à traverser le fameux passage du Nord-Ouest en solitaire. S’ensuivent l’Alaska, le Canada, la Californie, puis la traversée du Pacifique jusqu’en Antarctique en 80 jours de mer, en passant par le mythique Cap Horn. Au programme : des tempêtes, des creux vertigineux, mais aussi des rencontres inoubliables avec les albatros et les manchots qui dansaient sur les icebergs.
En juin 2018, ils remontent l’Atlantique jusqu’aux Caraïbes avant de regagner la Bretagne en décembre. L’équipage reçoit un accueil digne des plus grands héros au port de Paimpol, accueillis par une foule d’admirateurs qui avaient suivi les aventures sur les réseaux sociaux. Monique est devenue une star. Elle a été invitée sur des plateaux télé, a inspiré des livres et sensibilisé des milliers d'écoliers au respect de l'environnement et à la cause animale.
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