L'AMX 30, char de bataille emblématique de l'armée française, est connu pour avoir privilégié la mobilité par rapport au blindage dans sa conception. Cette philosophie s'est traduite par une capacité opérationnelle distinctive et exigeante : le franchissement subaquatique. Cette aptitude, qui permettait au char de traverser des cours d'eau en immersion complète, a représenté un aspect fondamental de sa doctrine d'emploi et de l'entraînement de ses équipages, marquant profondément l'expérience des tankistes français pendant des décennies. La maîtrise de la submersion était en effet une démonstration de la robustesse technique de l'engin et de la résilience de son équipage, face à des conditions extrêmes.
L'Art du Franchissement en Submersion : Exigences et Entraînement Pratique
Pour les équipages de l'AMX 30, le franchissement subaquatique n'était pas une simple formalité, mais une compétence stratégique exigeant une formation rigoureuse et une préparation mentale et physique intense. Les anciens se rappellent avec précision des "formations sub" effectuées, par exemple, au camp de Satory. Ces entraînements, destinés à préparer les tankistes à opérer en environnement immergé, étaient loin d'être anodins et se déroulaient souvent en plusieurs phases progressives, visant à habituer l'équipage à un milieu hostile et potentiellement très stressant.
Les "premiers pas" de cet apprentissage commençaient généralement en piscine, où les équipages se familiarisaient avec les principes de base et l'utilisation de l'équipement individuel. Par la suite, le "stage caisson" à Mourmelon, dont certains se souviennent en hiver 87, représentait une étape cruciale. Il s'agissait alors de s'exercer dans un char spécifiquement aménagé, souvent dépouillé de certains de ses équipements intérieurs pour faciliter les manœuvres d'entraînement. Au début, chaque membre de l'équipage était doté d'une bouteille d'oxygène individuelle et portait une combinaison néoprène, dont l'état pouvait parfois être qualifié de moyen. Le processus consistait à descendre le char dans une fosse, l'eau montant progressivement au fil de la descente du char dans la pente. Cette immersion progressive permettait une acclimatation graduelle à l'environnement.
Cependant, l'entraînement évoluait rapidement vers des scénarios de plus en plus complexes et réalistes. La complication suivante impliquait une seule bouteille d'oxygène pour l'ensemble de l'équipage. Puis, dans la phase la plus exigeante et la plus "stressante", une seule bouteille était allouée pour les quatre membres de l'équipage, avec tous les orifices du char fermés. Le summum de la difficulté intervenait soudainement, une fois le char immergé, lorsqu'un plongeur venait ouvrir la trappe supérieure. À ce moment, l'eau froide s'engouffrait très, très rapidement, créant un stress assuré pour les occupants. L'eau s'infiltrait avec une violence saisissante, submergeant l'habitacle et mettant à l'épreuve le sang-froid des tankistes.
Les témoignages d'anciens combattants, tel un membre de la 86/10 du 12e RC à Mulheim qui partage ses photos prises à cette période, illustrent parfaitement les conditions difficiles. Il se rappelle de "l'eau froide, le truc pour respirer qui reste dans la bouche du copain alors que toi tu as besoin de respirer..et tout cela dans l'eau trouble voir dans la nuit car char fermé dans l'eau verte ça fait brrrr…". Cette description vividie souligne la tension et l'inconfort inhérents à ces exercices. Malgré les difficultés et le froid, ces souvenirs sont souvent qualifiés de "biens bons souvenirs", même si la perspective de refaire cela à un âge plus avancé (comme à 60 ans) est perçue comme un défi insurmontable.
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Pour les équipages, le franchissement subaquatique était une épreuve annuelle. Comme chaque escadron effectuait un franchissement annuel, et que les équipages étaient principalement des appelés du contingent, c'était souvent leur première fois en tant que tireurs, radio-chargeurs et souvent pilotes. Il fallait donc recommencer tous les exercices et entraînements chaque année pour assurer la qualification de chaque nouvelle promotion. En revanche, pour les cadres et les engagés volontaires (EV), c'était presque une routine, bien que cela ne diminue en rien la complexité et l'importance de la tâche.
Les franchissements réels avaient lieu dans divers sites, souvent emblématiques pour les régiments. Certains se souviennent du 5e Régiment franchissant soit le Doubs à Thoraise, soit l'étang d'Haspelschiedt à Bitche. D'autres évoquent des manœuvres terrain libre dans la région de Château-Thierry-Soissons, ou à Courceroy, à côté de Sourdun, en 1990. Un franchissement majeur et symbolique était également celui du Rhin à la Hardt, en été 87, que l'AMX 30 était capable de traverser par ses propres moyens. Ces images d'un char sortant de l'immersion étaient si marquantes qu'elles ont même été immortalisées dans une série des années 70, comme le rappelle un ancien.
Les Spécialistes du Génie : Les SAF et le Maintien de la Capacité Subaquatique
La capacité de franchissement subaquatique de l'AMX 30 ne reposait pas uniquement sur la bravoure et l'entraînement de ses équipages, mais aussi sur le soutien indispensable d'unités spécialisées, notamment les Sections d'Appui au Franchissement (SAF). Ces unités du Génie jouaient un rôle crucial dans la sécurisation et la facilitation de ces opérations complexes.
De 1967 à la fin des années 1990, la mission principale des SAF était d'assurer la sécurité et l'aide au franchissement des engins blindés de l'armée française. Leur expertise technique et leur équipement spécialisé étaient essentiels pour garantir le succès de ces manœuvres risquées. Ainsi, ils ont fait franchir en submersion une variété d'engins, allant des AMX 30 et AMX 30B2, aux Engins Blindés du Génie (EBG), et même les AMX 30 de dépannage. Il est à noter que, lors de ces opérations, il s'agissait souvent d'un B2 classique sans briquettes de blindage réactif, ce qui soulignait la robustesse structurelle du char dans sa configuration de base face à l'immersion. Le matériel qu'ils utilisaient était souvent marqué par des homologations spécifiques, telle que l'indication "Homologué GS 48 (erreur de gravure au dos)", témoignant de la nature réglementée et technique de leur rôle.
Les SAF incarnaient l'interface entre l'ingénierie militaire et la pratique opérationnelle, permettant aux unités blindées d'exploiter pleinement les capacités de franchissement de leurs matériels, y compris l'AMX 30. Leur présence était une garantie de sécurité pour les équipages et une assurance pour la chaîne de commandement que ces opérations périlleuses pouvaient être menées à bien.
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L'AMX 30 : Une Conception Axée sur la Mobilité et la Flexibilité
L'AMX 30 est né d'une volonté européenne de se doter d’un engin en propre, une aspiration forte dès l'après-guerre. À cette époque, la majorité du corps blindé de l’Otan en Europe se composait de chars M47 Patton d’origine américaine. Cependant, l'évolution des technologies du Pacte de Varsovie et le désir d'autonomie européenne ont conduit les gouvernements français et allemand à s’entendre, le 27 octobre 1956, sur le développement d’un char de bataille européen. Le projet, bien que lancé suite à cette décision franco-allemande de construire un char européen en 1956, a connu des aléas. Malgré un différend initial sur la largeur du char, le cahier des charges fut émis dès juillet 1957. La même année, l’arrivée de l’Italie dans le projet bouscula la programmation et les données techniques, ce qui conduisit à l’établissement des caractéristiques définitives du futur blindé en octobre 1961. En France, les prototypes furent fournis par les Ateliers d’Issy-les-Moulineaux (AMX).
Des essais comparatifs furent menés au début des années 1960, mais les Allemands se retirèrent du projet en juillet 1963, suite à une décision de leur commission de défense fédérale : le "projet A" porté par Porsche allait devenir le Léopard 1. L'AMX 30, blindé né d’une volonté contrariée d’un char de bataille franco-allemand, poursuivit alors sa propre voie. La solution technique française vint de l’adoption d’un groupe moteur propulseur Hispano-Suiza, garantissant la mobilité nécessaire. En novembre 1965, l’AMX 30 A sortit des chaînes de montage. Il fut rapidement remplacé par une version modifiée destinée à être le cheval de bataille de l’arme blindée française : l’AMX 30 B, dès juin 1966.
Hormis la version A, qui est à considérer comme une version de présérie, l’armée française fut dotée de l’AMX 30 B. Ce char était doté d’une protection contre les menaces NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique) et d’un puissant canon de 105 mm. Sa conception privilégiait clairement la mobilité par rapport au blindage, une caractéristique fondamentale qui le distinguait de certains de ses contemporains plus lourdement protégés. Cette approche tactique reposait sur la capacité du char à se déplacer rapidement et à manœuvrer efficacement sur le champ de bataille, et le franchissement subaquatique s'inscrivait parfaitement dans cette logique. Être capable de traverser le Rhin par ses propres moyens était une illustration parfaite de cette doctrine de mobilité et d'indépendance opérationnelle, essentielle dans le contexte géostratégique de la Guerre Froide.
Évolutions et Adaptations du Char AMX 30 au Fil des Décennies
La carrière opérationnelle de l'AMX 30 s'est étendue sur plusieurs décennies, nécessitant des adaptations et des modernisations pour maintenir sa pertinence face aux évolutions technologiques et aux nouvelles menaces. L'AMX 30 B fut ainsi amélioré, donnant naissance à l'AMX 30 B2 à partir de 1982. Cette nouvelle version se différenciait de la précédente par l'intégration d'un télémètre laser, d'une conduite de tir automatisée, d'une motorisation plus puissante et de suspensions améliorées, accroissant significativement ses performances sur le terrain.
Son ultime version, l'AMX 30 Brennus, vit l’adoption d’un blindage réactif composé de 112 briques réactives, offrant une protection accrue contre les menaces cinétiques. Initialement destiné à combattre durant la Guerre froide, l'AMX 30 connut son baptême du feu lors de la Guerre du Golfe en 1990. Cet engagement démontra la nécessité de disposer d’un engin blindé de déminage, ce qui conduisit à la réalisation d'une conversion ad hoc de chars téléguidés sur lesquels furent montés des rouleaux de déminage d’origine est-allemande (KMT).
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Le char de bataille de l’armée française se déclina aussi à l’export, avec notamment des versions destinées au Venezuela (AMX 30 V) et à l’Arabie Saoudite (AMX 30 S pour Sahara, une variante tropicalisée de la version B française). La licence fut vendue à l’Espagne, et l’arsenal de Santa Barbara produira l’AMX 30 E en trois versions différentes, témoignant de son succès international.
Par ailleurs, dans le but de simplifier la chaîne logistique et de capitaliser sur un châssis éprouvé, son châssis servit de base à d’autres engins spécialisés. On peut citer l’AMX 30 D (pour dépannage), le Pluton (un lanceur de missile balistique tactique), toujours dans l’artillerie, le Roland (un système d'artillerie sol-air de moyenne portée) et le 155 AU F1 (un automoteur de 155 mm modèle F1). Cette polyvalence du châssis AMX 30 en fit une plateforme centrale pour de nombreux systèmes d'armes de l'armée de Terre.
Toujours considéré dans les années 1980 comme un très bon char, l'AMX 30 marqua pourtant le pas sur le plan technologique par rapport aux blindés plus récents mis en service à l’étranger. De la nécessité d’intégrer des évolutions technologiques au sein de l’arme blindée moderne allait naître un programme de revalorisation, amenant l’AMX 30 au niveau des chars de dernière génération. La mobilité et la souplesse de l’AMX 30 B2 progressèrent de façon significative grâce à la mise en place d’une boîte de vitesse automatique et d’un nouveau moteur plus puissant. L’autre bond technologique majeur concerna la conduite de tir qui vit le télémètre à coïncidence remplacé par un télémètre laser, et intégra les dispositifs de visée nocturne de dernière génération, améliorant considérablement sa capacité de combat de nuit.
L’AMX 30 B2 connut l’épreuve du feu en 1991 au sein de la division Daguet, dont les 44 blindés du 4e régiment de Dragons furent modifiés par l’adjonction de nouveaux lance-pots fumigènes, d'un dispositif de leurre infrarouge et de jupes de protection du train de roulement. Les AMX 30 B2 engagés dans la guerre du Golfe firent feu à 270 reprises, démontrant leur efficacité opérationnelle malgré leur conception plus ancienne. L’AMX 30, blindé né d’une volonté contrariée d’un char de bataille franco-allemand, a ainsi poursuivi une carrière opérationnelle complète au sein de l’armée de Terre.