Au cœur de la cité bourguignonne de Tonnerre, un nom évoque intrigue et mystère : la Fosse Dionne. Bien que la ville ait déjà acquis une part de renommée avec la naissance du chevalier d’Éon, espion habile au "chromosome incertain", c'est la Fosse Dionne, puissante émergence vauclusienne aménagée en lavoir au XVIIIe siècle, qui garde jalousement le secret de son origine et captive l'imagination. Pour l'amateur d'eau douce, elle offre d'autres ivresses : les plongées au sein de ses profondeurs. Cette source vauclusienne, au débit varié mais perpétuel, a toujours intrigué, et malgré des siècles d'observations et d'explorations, elle a tout de même su garder son secret : l'origine précise de ses eaux lointaines.
Une Source Vauclusienne aux Multiples Facettes
La Fosse Dionne est le résultat d'un parcours complexe d'exsurgences et de résurgences. Elle forme une vasque, un bassin circulaire de 14 mètres de diamètre aux eaux émeraude, au fond de laquelle on aperçoit le départ d'une galerie noyée haute de 2,5 mètres. Dès l'Antiquité, les hommes se sont rassemblés auprès de ce lieu mystérieux et magique. Les eaux qui formaient un bassin sourdaient d'un marécage qui, par la suite, fut assaini.
La nature géologique de la Fosse Dionne est celle d'une exsurgence et résurgence, une source vauclusienne dont le réseau souterrain s'étend jusqu'à plus de 40 km de sa sortie au jour. Elle est alimentée par les infiltrations des précipitations dans le plateau calcaire avoisinant. Mais son alimentation ne se limite pas à cela. Des tests de colorant ont démontré que la Laignes, une rivière qui se perd dans le gouffre de la Garenne, à 43,5 km de Tonnerre à vol d'oiseau, se retrouve en infime partie dans l'eau de la Fosse Dionne. Plus de 80% du colorant versé dans la rivière souterraine passant à proximité d'Athée y a aussi été retrouvé, confirmant ainsi une connexion hydrologique complexe et lointaine.
Le débit de la Fosse Dionne est en moyenne de 311 litres par seconde, mais il peut atteindre plus de 3000 litres par seconde en période de crue, témoignant de la puissance de ce système karstique. Même en période de sécheresse, son débit reste constant aux alentours de 100 litres par seconde, ce qui la distingue des cours d'eau de surface. Les récentes périodes de canicule et de sécheresse, de changement climatique, ont cependant impacté la Fosse Dionne. En été, elle ne coule plus, ou presque plus, l'eau ne passant plus au-dessus du parapet et les pavés qui entourent le bassin étant secs, seul un petit filet d'eau circulant par-dessous. Ce phénomène, observé notamment lors d'étés très secs, voit la pression de l'eau diminuer et entraîner le glissement de la pente de galets, refermant ainsi certains passages. Heureusement, deux hivers avec de grosses crues ont permis de rouvrir un peu ces passages.
Des Racines Antiques : Alimentation et Culte
La Fosse Dionne, de l'ancien français "Fons Divina" (source divine), porte en son nom l'écho de son importance passée. Très certainement, elle fut l'objet d'un culte à une divinité des eaux par les Lingons, tribu celte locale. Cette interprétation est plus cohérente que toute association avec la rivière l'Yonne, dont le département n'existait pas encore à l'époque. D'autres explications font état de Divona, déesse celte des sources, un nom que l'on retrouve dans d'autres patronymes comme celui de Divonne-les-Bains.
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Dès l'Antiquité, les hommes se sont rassemblés auprès de ce lieu mystérieux et magique. À l'époque Gallo-romaine, la Fosse Dionne servait à l'alimentation en eau des habitants de l'oppidum de Tornodurum, situé sur le plateau qui la surplombe, dit "des Vieux Châteaux". Une série d'escaliers, dont il reste quelques vestiges, permettait de descendre au niveau de l'eau. Tornodurum était implanté sur un très vieux chemin, devenu voie romaine, reliant Agendicum (Sens) à Alesia. Ce bourg, que sa position naturelle fortifiait en partie, se maintint sur ce promontoire bien plus longtemps que notre Moyen Âge, puisqu'il ne devait être détruit, brûlé et rasé qu'en 1414, par les troupes du Duc de Bourgogne.
Des détails historiques concernant l'aménagement de la Fosse Dionne telle qu'on la connaît aujourd'hui nous proviennent du chanoine Cerveau, Maître de l’Hôpital, dans une histoire de la ville rédigée vers 1775. Le bassin était autrefois entouré d'une double enceinte de pierre de taille. Elles étaient séparées pour qu'on puisse en faire le tour. Une tradition rapporte que l'enceinte la plus proche des terres était ornée d'une statue de Neptune. Ce Neptune inattendu paraît bien être du domaine de la fantaisie, peut-être s'agissait-il tout au plus d'une grosse pierre vaguement sculptée. Mais en 1731, cela donna au Maire de l'époque, Louis d'Éon de Beaumont, grand-père du chevalier d'Éon tout juste âgé de 3 ans, l'idée de remplacer Neptune par une éphydriade, sorte de nymphe des eaux, plus au goût des lettrés du siècle des Lumières. Ce projet ne vit jamais le jour, mais l'histoire se souvient de cette statue de Neptune, dont le tronc informe fut d'ailleurs trouvé dans la Fosse Dionne en 1731. Une légende raconte que cette statue aurait coûté la vie à l'intrépide plongeur Hervas, qui l'aurait découverte.
Le Lavoir de la Fosse Dionne : Un Patrimoine Vivant et Social
C'est en 1758 que Louis d'Éon, gentilhomme de petite noblesse et maire de Tonnerre, fit aménager la source en lavoir. Il demeurait alors à l'hôtel d'Uzès, et était le père du fameux chevalier d'Éon. Avec sa toiture semi-circulaire et sa double enceinte, elle prit son aspect actuel, afin de la rendre plus accessible aux "pauvres laveuses de lessive". La Fosse Dionne devint ainsi le quartier général des lavandières tonnerroises.
Le lavoir est composé d'un bassin circulaire de 14 mètres de diamètre, entouré d'une auge dans laquelle les lavandières lessivaient les linges, et d'un appentis semi-circulaire percé de hautes cheminées pour faire chauffer les eaux. Cinq foyers munis de cheminées, situés contre le mur du fond, permettaient de produire la cendre utilisée pour le lavage du linge. Armées de leurs battoirs (tacottes), agenouillées dans une caisse garnie de paille (le carrosse), elles travaillaient de midi à la tombée de la nuit pour un salaire qui, en 1920, n'excédait pas 3 F de l'heure, étendant leur linge sur les poutres de la charpente. En mai 1908, le Conseil Municipal fit installer des madriers servant d'égouttoir et de petites cheminées aménagées dans le mur, permettant de "cuire" la lessive. Jean Pierre Fontaine rapporte que des garnements collaient l'oreille contre leur conduit afin de recueillir les potins truculents des laveuses, la première édition des radios locales.
La préparation de la lessive à ces époques était longue et compliquée. Selon le témoignage de Mme Trosselot à Epineuil : "Dans un cuvier posé sur un tréteau à trois pattes, on déposait des sarments de javelle (où il faut peut-être voir l'origine de l'eau du même nom). Puis, tamisées, les cendres du foyer étaient séparées d'avec le linge avec une toile assez rude, le chanvrie. L'eau bouillait et était recueillie par le haut. On recommençait l'opération toute une matinée." Avant 1900, le linge n'était lavé qu'une ou deux fois par an. Dans les familles aisées, une grande buée pouvait compter, en moyenne, 70 draps, autant de chemises, et des dizaines de torchons et de mouchoirs. Les petites lessives, ou "petites buées", avaient lieu une fois par semaine, généralement le lundi, pour de petites quantités de linge, essentiellement les vêtements. Les grandes lessives, appelées "grandes buées", duraient trois jours.
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Laver son linge ou le linge des autres n'était pas chose facile. C'était une tâche dure, longue, fastidieuse, éprouvante, car le linge s'était accumulé au cours de l'année. Le deuxième jour, le baquet était vidé grâce à une bonde, et le linge était lessivé dans ces mêmes baquets. Enfin, le troisième jour, le linge refroidi et alourdi par l'eau était transporté en brouette au lavoir pour y être battu avec le battoir, puis il était rincé et essoré. À cette époque, le lavoir, dans toutes les communes de France, était le lieu de réunion des femmes. Là, on était libre, on échangeait, sans craindre les remarques, les jugements des époux, des hommes. Mme Adam, l'une des dernières lavandières qui habite toujours une maison dominant la Fosse Dionne, évoque la convivialité de ces moments. Ces pratiques d'antan, bien que rudes, offrent un bel exemple de "recyclage" et de "produit vert", et évoquent une image biblique de baptême pour ces linges souillés, lavés dans l'eau neuve d'une source prolixe.
La partie à l'air libre de la Fosse Dionne va bientôt connaître de grands changements. Le bassin, aménagé en lavoir en 1758, sera rénové. Il bénéficiera d'une enveloppe de la Mission Patrimoine 2026, dont le montant sera dévoilé lors des Journées du Patrimoine en septembre. Parmi les moments forts du chantier : le toit du lavoir doit être déposé intégralement.
Le Mystère du Basilic et les Légendes Populaires
Ce parfum de mystère a, depuis toujours, alimenté les légendes et les entreprises d'exploration. Trois légendes, transmises de génération en génération, circulent autour de la création de la Fosse. Ces légendes anciennes, qui se transmettaient et où se combattaient le Mal et le Bien, reflètent en premier lieu une crainte ancestrale des Tonnerrois envers leur source. La raison en est simple : pendant des siècles, les alentours de la source étaient humides et marécageux, conditions idéales pour le développement du paludisme. Et Tonnerre n'est pas un cas isolé : de nombreuses légendes mettant en scène le Basilic traitent en réalité de cette maladie qu'elles figurent sous les traits du serpent malin. Le paradoxe vient du fait qu'elle a été un jour adorée, ainsi que le prouve son nom : Source Divine.
La plus ancienne légende, ou du moins celle qui est ancrée le plus loin dans le temps, remonte au Ve ou VIe siècle après J-C. Elle fait référence à un serpent, le basilic, qui terrorise les habitants de Tonnerre. Lorsqu'il sort de sa cachette, ce serpent tue toutes les personnes qui se trouvent dans les parages par la seule force de son regard. Saint Jean l'Aumônier, retiré dans un ermitage non loin de là, est averti de l'affaire. Il décide de se confronter à la bête et, muni d'une pelle et d'une pioche, se rend à l'endroit où le serpent a été vu la dernière fois. Il trouve son repaire et creuse pour l'en déloger. Le chroniqueur PetitJehan rapporte au début du XVIIe siècle que deux charpentiers remettant en état les boiseries furent encore foudroyés par le basilic et se noyèrent mystérieusement.
Une autre histoire, légèrement postérieure, se déroule au mois de juillet 700. Un petit garçon, prénommé Pierre, se promène dans les alentours de la source. Il entend une cavalcade et voit venir à lui un cavalier aux habits aussi sombres que son cheval, dominé par un panache rouge. Ce dernier s'arrête à sa hauteur et lui demande où il peut faire boire sa monture ; Pierre lui montre du doigt la Fosse Dionne. Le chevalier s'y dirige aussitôt et, dans sa course, fait tomber une bourse bien remplie. Le garçon s'en saisit, contemple d'un œil émerveillé les sous étincelants. Après un rapide regard autour de lui, il fourre les pièces dans sa poche et retourne chez lui. Le lendemain est jour de fête à Tonnerre. Pierre, d'un pas guilleret, se promène au milieu des forains, faisant jouer les pièces entre ses doigts. Sur un coup de tête, il achète une cage pleine d'oisillons, mais ces derniers parviennent mystérieusement à s'échapper. Bien qu'attristé, le garçon poursuit son chemin et se laisse prendre à l'ambiance festive de la ville. Il achète un bouquet pour sa mère, mais les fleurs se fanent immédiatement au contact de sa main. Plus loin, il dépose une pièce dans la paume d'un aveugle qui faisait l'aumône, mais ce dernier la refuse. Sur le chemin du retour, Pierre rencontre des camarades et ensemble, ils se délectent de gâteaux et sucreries achetés avec les sous du cavalier. Mais quelques temps plus tard, ils sont tous pris de violents maux de ventre que rien n'arrive à soulager, auxquels s'ajoutent d'incontrôlables crises de rires aux échos démoniaques. Penaud, malade et pris de remords, Pierre décide de retrouver le mystérieux inconnu pour lui rendre son bien. Mais, devant la Fosse Dionne, il ne trouve évidemment personne. Dans un geste de désespoir, il jette les pièces dans l'eau et s'apprête à s'y jeter lui-même lorsqu'un évêque, saint Pallade, l'en empêche. L'enfant, en pleurs, lui confie toute l'histoire. L'homme le console et lui accorde son pardon. Puis, sachant que les terribles douleurs de l'enfant sont dues aux pièces diaboliques, il jette son manteau dans l'eau claire de la source, afin de recouvrir la bourse qui gît dans le fond. Le cavalier sombre, tapis dans les taillis, avait observé la scène et surtout l'échec de son plan. Fou de rage, il jaillit de sa cachette et lança furieusement sa monture dans la source. L'eau bouillonna pendant un long moment puis s'apaisa progressivement.
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La dernière légende est toute aussi inquiétante, mais plus proche de nous dans le temps, puisqu'elle se déroule alors que le quartier de Bourbérault était déjà construit. Par une nuit sans lune, une jeune fille se hâte de regagner sa maison. Ses souliers frappent le pavé d'un pas pressé, et c'est avec des regards inquiets qu'elle sonde les rues et ruelles alentours. Alors qu'elle arrive à proximité de ce qui n'était qu'un marais à l'époque, elle sent une présence dans son dos. Qu'elle accélère le pas ou qu'elle le ralentisse, elle entend son poursuivant faire de même. Saisie par la peur, elle se met à courir aussi vite qu'elle le peut, mais le Diable derrière elle, car il s'agit bien du Diable, court bien plus vite et la rattrape en quelques enjambées. Elle sent son souffle rapide sur sa nuque et, dans un sursaut de désespoir, supplie la Vierge Marie de lui venir en aide. Aussitôt, la nuit semble se déchirer pour laisser passage à une Dame d'une beauté saisissante, vêtue d'une robe et d'une cape couleur émeraude. Cette dernière, afin de soustraire la jeune fille à l'agresseur, dépose son manteau au sol qui se transforme en une vaste mare circulaire aux eaux transparentes, la Fosse Dionne, dans laquelle elle se jette avec la jeune fille.
Ces mythes fondateurs d'eau-serpent, eau-lézard, se retrouvent souvent au gré des pérégrinations aquatiques : en Afrique, où un python sacré garde les grottes à eau ; un lézard sur le fronton d'une église, au fin fond d'une forêt polonaise habitée de bisons préhistoriques ; ou encore le "Taniwha", gravé à même le tuf volcanique des berges d'un lac pacifique, par les Maoris de Nouvelle-Zélande. Sans oublier la Vouivre nationale, chère à Marcel Aymé ou au Pape des escargots d'Henri Vincenot.
Les Premières Tentatives d'Exploration : Lever le Voile sur l'Inconnu
La Fosse Dionne, comme mentionné dans "Grottes et Gouffres de l'Yonne", pages 266 à 271, a suscité des explorations dès la fin du XIXe siècle. Les premières explorations remontent au XIXe siècle, vraisemblablement après 1878, comme l'indiquait Camille Rouyer en 1908 : "On rapporte qu'une exploration par scaphandrier aurait été tentée." Dès la fin du XIXe siècle jusqu'en 1908, des plongées en scaphandre ont lieu, mais elles ne permettent pas de dépasser la vasque d'où sourd la source.
La première exploration connue a été effectuée en 1955 à l'aide de deux scaphandres Cousteau, suivie, en 1961, de plongeurs du Touring Club de France. Il faut attendre les progrès techniques et une nouvelle plongée en 1962 pour atteindre la cote de -28 mètres. L'année suivante, la même équipe se rassemble et poursuit l'expédition. Mais elle tourne mal et deux plongeurs trouvent la mort le 15 juillet 1962. Les eaux bleues de la Fosse ont déjà été endeuillées par trois décès. L'explication la plus plausible de ce drame serait une fausse manœuvre lors du gonflage des bouteilles, la présence dans celles-ci de vapeurs d'huile et d'oxyde de carbone. Peut-être aussi une sorte de narcose due à des plongées successives et à l'excès de gaz carbonique provenant des efforts effectués par les plongeurs qui tentaient de remonter une pierre sculptée qu'ils avaient repérée le jour même. Ce fut un émoi immense, et ma grand-mère, qui avait eu si peur, racontait souvent cette histoire.
Suite à ce drame, les plongées sont interdites et ne seront réautorisées qu'en 1976. L'exploration n'a repris qu'en 1976, suite à l'avis favorable de la mairie et du conseil des secours souterrains de l'Yonne.
Les Grands Explorateurs de l'Abîme : De 1970 à Nos Jours
Profitant d'une période d'étiage en septembre 1977, les spéléologues de la Société Dijonnaise de Plongée Souterraine franchirent la chatière qui s'était révélée infranchissable. Ils s'arrêtèrent peu après 31 mètres. Un témoignage de l'époque, datant d'octobre 1977, dépeint l'ambiance et les motivations de ces spéléonautes : "Nous étions jeunes, désargentés, pleins d'espérance. Formés aux lectures d'Herzog et de Lachenal, il nous fallait à notre tour un Annapurna, un terrain de jeux où user nos nerfs inemployés. Je trouvais dans les rivières sans soleil matière à toutes mes aspirations. Qu'il s'agisse d'Everest à l'envers, de face cachée de la terre, ne me troublait pas : après tout, quelle montagne de vide et d'eau ne découvririons-nous pas sous nos pieds ? Nous avions en 1977 les phrases toutes faites des hommes sans enfants : 'la vie ne vaut que si on sait la risquer', et autres certitudes du même tonneau. Et nous les avons pris ces risques, marquant de nos bulles d'air les voûtes encore inviolées de cette Fosse Dionne ; bulles silencieuses et pourtant pleines de cris émerveillés, jalons d'une puberté impétueuse."
En 1979, le Spéléo-Club Universitaire de Paris-Sud tente de franchir l'étroiture terminale. Le 1er décembre, Pierre Morel atteint la cote 280 m. à 360 m de l'entrée. Mais on doit aux frères Le Guen l'exploration la plus complète jusqu'à 360 mètres de l'entrée. Elle a duré plus de 3 heures, dont 1h40 en paliers de décompression. Dix ans plus tard, en 1989, P. Jolivet prolonge l'exploration et atteint la côte de -70 mètres (370 mètres de l'entrée). C'est le record ultime, qui perdure de nos jours.
En juin 1996, deux plongeurs franchirent à leur tour les étroitures. L'un d'eux y laissa la vie par manque d'expérience et matériel inadapté. Suite à ce nouvel accident, les plongées sont de nouveau interdites et très réglementées (autorisations du maire et du préfet). En 1997, un effondrement se forme sur les Plateaux, à moins de trois kilomètres au sud de Tonnerre. Chablis déverse 1 kg de fluorescéine, montrant la relation entre ce nouveau gouffre et la résurgence.
Suite à la reprise de l'exploration de la Fosse Dionne par Pierre-Éric Deseigne en septembre 2018, de nouvelles perspectives se sont ouvertes. Pierre-Éric Deseigne, plongeur spéléologue professionnel, a obtenu l'autorisation d'entrer dans la fosse afin de poser un nouveau fil d'Ariane permettant de retrouver son chemin, nettoyer la fosse des déchets jetés là, cartographier le réseau et revenir avec des images. En 2019, il avait atteint le point connu le plus éloigné de l'entrée, poussant l'exploration à près de -80 mètres. Ancien moniteur de plongée et professionnel de la maintenance des équipements de plongée, Pierre-Éric Deseigne est reconnu par ses pairs et n'a plus à prouver ses compétences dans le milieu. On lui donne toujours la possibilité d'aller dans la Fosse Dionne, mais les demandes de plongée pour le loisir sont refusées car la plongée spéléo est très engagée et obtenir des garanties est compliqué.
Le 27 mai, Pierre-Éric Deseigne est descendu dans la Fosse Dionne dans le cadre d'une plongée de repérage. Il compte reprendre les explorations prochainement, afin de terminer la topographie de la partie profonde de la cavité, de -40 à -80 mètres. Cette mission s'annonce ardue et engagée, comme toute plongée au cœur de la Fosse. Tout est filmé, des objets ont été retrouvés et remontés avec émotion, comme cette pipe jetée ou tombée dans les profondeurs de la terre. Au-delà, l'inconnu règne encore en maître, même si, aujourd'hui, avec les nouvelles techniques, les plongées sont plus sûres.
Les Dangers de l'Exploration Souterraine : Un Tribut Humain
Les explorations de la Fosse Dionne ont été jalonnées de tragédies, soulignant la dangerosité inhérente à la plongée souterraine dans ce site exigeant. Ainsi, les trois décès survenus en juillet 1962 et en 1996 ont conduit à des réglementations strictes. On sait maintenant que la galerie s'enfonce d'abord selon un angle de 45° jusqu'à la profondeur de 32 mètres. Pour continuer l'exploration, il faut franchir une chatière de 0,80 m sur 0,40 m.
Une fois à l'intérieur de cette cavité immergée, dont le cheminement est ponctué par plusieurs cloches d'air, plusieurs difficultés se présentent : des étroitures, des variations de profondeur et peu de visibilité. La visibilité se trouble vite, car il y a beaucoup d'argile au sol. Et la cavité présente un profil "yoyo" (enchaînement de montées et descentes), ce qui n'est pas évident. Surtout, il faut passer trois étroitures redoutables : deux au début et une dans la partie profonde de la Fosse. C'est une grande faille qui part de 15 à 40 mètres, vraiment pas large : 30 ou 40 centimètres. Avec tout l'équipement sur soi, c'est très sélectif. Le conduit s'est resserré à -29m, la voûte a rejoint le sol d'éboulis, ne ménageant qu'une mince fente d'un bleu prometteur où un courant invisible repousse le plongeur. Les bulles d'air qui remontent jusqu'en surface le long de la galerie pentue produisent un fracas d'enfer. Au prix d'acrobaties délicates, le scaphandre doit être ôté et insinué dans le laminoir en le poussant devant soi, la pente étant à 45 degrés. Il faut déplacer de gros galets d'albâtre polis par le courant. Des fontaines de sable s'écoulent, silencieuses. Parfois, le passage est si bas qu'il faut avancer à tâtons, tête en bas, le corps faisant corps avec la terre. Une barre de rocher peut écraser le torse, obligeant à expirer l'air contenu dans les poumons pour diminuer l'épaisseur.
Une fois franchie, une rotonde gothique s'offre, pierre taillée d'ocre rouge, lisse, noyée d'eau émeraude. Mais quelques mètres devant, une nouvelle étroiture se présente : un cône de galets blancs obture presque complètement la galerie à -39m. La pression d'air baisse rapidement dans les petites bouteilles. Parfois, des éboulis peuvent glisser et emprisonner le plongeur, le forçant à se frayer un chemin dans une mâchoire de roche, au pied d'une dune de sédiments de trente mètres de haut prête à rouler.
Les difficultés ne s'arrêtent pas là. Les mouvements des plongeurs soulèvent de grandes quantités d'argile qui troublent l'eau et réduisent la visibilité. À certains endroits, il faut passer dans des zones où les parois sont instables et proches de s'ébouler. Enfin, il faut défier le courant de l'eau qui est d'autant plus dangereux aux étroitures.