L'Écho Profond : Histoire et Développement de la Musique Subaquatique

La musique, art des sons et des silences, trouve des voies de diffusion insoupçonnées, et l'une des plus fascinantes est sans doute celle qui s'aventure sous la surface des eaux. Ce domaine artistique et technologique, que l'on nomme musique subaquatique, invite à une immersion sensorielle inédite, transformant notre perception habituelle du son. Ce n'est plus seulement une question d'ondes voyageant dans l'air, mais une expérience où le corps tout entier devient un récepteur vibratoire. L'histoire et le développement de cette pratique sont intrinsèquement liés à la compréhension des propriétés acoustiques de l'eau et à l'ingéniosité de pionniers qui ont su adapter les technologies pour créer des œuvres spécifiquement conçues pour ce milieu singulier.

La Naissance d'un Genre : Michel Redolfi et les Premières Explorations Sonores Aquatiques

Le cheminement vers la musique subaquatique moderne a été jalonné par la vision d'artistes et de chercheurs audacieux. Au cœur de cette genèse, un nom résonne avec une clarté particulière : celui de Michel Redolfi. Né au bord de la Méditerranée en 1951, il a suivi une formation classique au conservatoire, posant les bases de son approche musicale. Son parcours le mènera ensuite à cofonder, en 1969, le Groupe de musique expérimentale de Marseille (GMEM), témoignant de son intérêt précoce pour l'expérimentation sonore.

Cependant, c’est son grand départ aux États-Unis qui marque un tournant décisif. Là-bas, il participe à l’émergence du premier synthétiseur numérique, le Synclavier, se familiarisant avec les technologies de pointe de son époque. Surtout, et c'est ce qui est crucial pour le développement de la musique subaquatique, il y collabore avec des océanographes, s’aventurant toujours plus loin dans les océans et les mystères de leur acoustique. En 1980, le compositeur et designer Michel Redolfi fonde, en Californie, la musique subaquatique, qu'il désigne également sous le terme anglophone "underwater music". Pour cette nouvelle forme d'art, il conçoit une lutherie électronique immergée permettant d’entendre clairement, pour la première fois, le son sous l’eau en haute qualité acoustique.

Ses premiers concerts subaquatiques remontent aux années 1980, en Californie, où il expérimente pour la première fois la transmission de musique sous l’eau pour de larges audiences. Le concert « Sonic Waters » dans la baie de San Diego, organisé dès juillet 1981, en est un exemple emblématique. Cette expérience fut une étape fondamentale, démontrant la faisabilité et le potentiel artistique de la diffusion musicale en milieu aquatique. En effet, dès ses premiers concerts avec l’Université de Californie, dans les années 80, Michel Redolfi conçoit ses diffusions subaquatiques en étroite collaboration avec des centres océanographiques dédiés à l’étude et à la protection de la faune. Aux États-Unis, dès les années 80, il collabore avec le Scripps Research Institute, soulignant ainsi le lien profond entre sa démarche artistique et la recherche scientifique.

Les Propriétés Singulières de l'Eau comme Milieu Acoustique

Comprendre la musique subaquatique implique de saisir les particularités de l'eau en tant que vecteur sonore, un milieu fondamentalement différent de l'air. Pourquoi le son se propage différemment sous l’eau ? La réponse réside dans ses propriétés physiques. L’eau est un milieu beaucoup plus dense que l’air, ce qui entraîne plusieurs phénomènes acoustiques distincts. Premièrement, la vitesse de propagation du son est d'environ 1500 m/s dans l'eau, contre seulement 340 m/s dans l’air. Cela signifie que le son se diffuse dans l’eau bien plus vite, environ quatre fois plus rapidement. Cette rapidité à diffuser des sons sous l’eau n’est pas sans répercussion pour le musicien qui tente l’expérience, car elle modifie la perception et le contrôle des notes.

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Deuxièmement, l’eau présente une impédance acoustique élevée, une caractéristique très proche de celle du corps humain. Cette similitude joue un rôle crucial dans la manière dont nous percevons le son. Enfin, l'eau se caractérise par une faible atténuation du son sur de courtes distances, ce qui permet aux ondes sonores de conserver leur intensité sur des trajets relativement courts, contribuant à une expérience immersive. Le résultat de ces particularités est que les ondes sonores traversent le corps, qui devient un véritable récepteur vibratoire. Cette conduction corporelle, ou conduction solidienne, fait que notre corps résonne comme un cristal sous les ondes qui sont diffusées, offrant une expérience pure et cristalline. La musique résonne alors à la fois en soi et tout autour de soi, dès l’entrée dans l’eau, où il suffit que le buste et la tête affleurent la surface pour entrer immédiatement en résonance corporelle avec les ondes musicales diffusées sous la mer.

Ces spécificités posent des défis considérables pour les instruments traditionnels. Les « instruments classiques », tels que le piano, le violon, l'accordéon ou la clarinette, n’ont jamais été conçus pour aimer l’humidité, et les plonger dans l'eau mènerait à des conséquences imprévues et souvent désastreuses. En cause, les matériaux utilisés, surtout le bois, qui est employé pour amplifier les vibrations des cordes. Or l’eau, par sa masse et sa densité, réduit les vibrations, altérant fondamentalement le son produit. On imagine dès lors qu'un matériau comme le cuivre conviendrait davantage, mais même dans ce cas, immergés dans l'eau, les instruments à vent n’émettent que des bulles ou des fausses notes.

La question de la justesse et du contrôle du son est une autre difficulté majeure. Ce qui sonne beau et clair à l’air libre peut devenir assez incontrôlable dans l’eau, une question de vibration et d’amplitude. Par exemple, la tenue prolongée d’une note au violon s’entendra bien mieux qu’une corde jouée pizzicato, car la vibration continue est mieux transmise. La hauteur des notes a aussi son influence ; les graves étant moins déformés que les aigus, ce qui oriente les choix compositionnels vers des textures sonores plus profondes. Au regard de ces différentes difficultés, le seul moyen de créer une musique subaquatique serait de concevoir des instruments en mesure de contrer les paramètres naturels de l’eau, ce qui est très difficile, ou à défaut d’en prendre le contrôle, ce qui est plus facile et a été la voie privilégiée par les pionniers du genre.

Innovations Technologiques et Approches Artistiques Diversifiées

Face aux contraintes du milieu aquatique, le développement de la musique subaquatique a nécessité des innovations technologiques significatives et l'émergence d'approches artistiques variées. Michel Redolfi a été un acteur central de cette évolution. Il a mis au point des technologies très longtemps avant de les adapter pour l'écoute humaine. Il a travaillé pendant 15 ans à San Diego, auprès d’un institut océanographique qui utilise des émetteurs sous-marins. Il les a adaptés avec les constructeurs ; tandis que ces derniers avaient développé des systèmes pour de très hautes fréquences, destinés par exemple aux dauphins, Redolfi les a transformés pour l’écoute humaine, en modifiant leur spectre de diffusion. Ces technologies, issues de l’océanographie, permettent d’envoyer des signaux vers le vivant, non seulement pour l'étude mais aussi pour l'art. Son laboratoire de conception sonore, Audionaute, qui étudie la sonification des matériaux - comment rendre sonores les objets, même en mer - a breveté ces technologies. Dans l'eau, l’oreille humaine ne perçoit pas le son de la même manière que dans l'air, car sous l’eau le son se propage dans le corps via la conduction osseuse. De cette façon, les ondes sonores se transforment et s'amplifient, nous permettant de percevoir les vibrations. Des haut-parleurs subaquatiques spéciaux de haute technologie (sonar), initialement utilisés par les sous-marins, ont été conçus avec un design organique pour ces applications.

D'autres inventeurs et artistes ont également exploré des voies uniques. Steve Mann, par exemple, tente de démontrer que l’eau n’est pas forcément un ennemi, mais plutôt un allié. Son invention, l’hydraulophone, n’est pas placé dans de l’eau, mais par contre, il utilise sa puissance comme source d'énergie et de vibration. Son principe de fonctionnement est à rapprocher du souffle qui permet de jouer d’un instrument à vent, sauf qu’ici, le débit constant de l’eau permet de tenir la note aussi longtemps que souhaité, comme avec un orgue, créant ainsi des sons riches et continus.

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Le groupe danois Between Music a quant à lui abordé la musique subaquatique d'une manière très performative. Ils ont retroussé leurs manches, si l’on peut dire, pour concevoir et adapter de la musique aux impératifs du milieu aquatique. Immergés dans des aquariums, leur spectacle baptisé 'Aquasonic' permet d’entendre une musique subaquatique crédible. Pour jouer dans des conditions aussi difficiles, notamment avec les percussions, ils ont dû tenir compte de la résistance naturelle produite par l’eau et agir en conséquence en effectuant préalablement des séances de musculation, soulignant l'aspect physique et exigeant de cette forme d'art.

L'Exploration des Sons du Vivant Marin et la Bioacoustique

La musique subaquatique ne se limite pas à la création de sons artificiels ; elle embrasse également les sonorités fascinantes du monde marin, ouvrant la voie à la bioacoustique artistique. Michel Redolfi, en tant que bio-acousticien, a depuis longtemps intégré les sons du vivant marin dans ses compositions et performances. Pour lui, jouer de la musique dans la mer-même, c’est apporter une note artistique claire dans un élément chahuté sans vergogne. L'emblème du concert qu'il propose est une sirène tendant la fourche caractéristique, permettant de s’accorder, de trouver la justesse, comme si l'humain se mettait à l'unisson avec la mer.

Dès les années 80, Michel Redolfi s'est engagé dans une voie scientifique. Il a beaucoup travaillé sur le son des cachalots et des baleines, démontrant que la mer, loin d'être un "monde du silence", est en réalité un univers sonore d'une richesse incroyable. Du cliquetis de la minuscule crevette jusqu’aux mélopées des baleines mastodontes, pas moins de 20 000 espèces animales font sonner les océans du globe. Cependant, il rectifie certaines idées reçues concernant les sons des cachalots. Le "cliquetis" est justement une erreur d’approche. Jusqu’à récemment, on croyait qu’ils faisaient des cliquetis parce qu’on les enregistrait avec des hydrophones depuis un bateau. Avec un hydrophone seul, on ne sait pas où est le sujet. Comme le son se transmet quatre fois plus vite dans l’eau que dans l’air, le bruit semble proche et on entend « clic clic ». Grâce à un système sophistiqué de chez Ifremer, Michel Redolfi porte sur lui les enregistreurs et l’hydrophone. Quand il enregistre, il voit le sujet qu’il enregistre et cela change tout. Entre lancer un micro par-dessus bord, en restant au sec, et être en approche et n’enregistrer que le moment dont on a besoin, il y a un monde. Alors, quand il enregistre, ça ne fait pas « clic clic », ça fait « baoum ». Il a mesuré des explosions de 212 décibels, une puissance sonore bien plus impressionnante.

Son hypothèse est plutôt que chaque explosion émise par ce sujet (qui peut faire facilement 25 mètres de long) est une capsule acoustique qui, si vous l’ouvrez, contient d’autres sons. Ce serait un système fractal, gigogne, de son dans le son dans le son. Le cachalot, qui est un animal furtif, ayant besoin de chasser sans se faire remarquer, utiliserait de manière très économique des signaux encapsulés dans un seul signal et il aurait la capacité cérébrale de décompresser ce signal et de recevoir toutes les informations.

Les performances subaquatiques de Redolfi intègrent souvent ces éléments bioacoustiques, comme les grands chorus de baleines polynésiennes, restitués grandeur acoustique nature et accompagnés d’une polyphonie de sons du vivant marin : dauphins de Tahiti, orques de Norvège, bruissements des poissons de Méditerranée. Ces concerts offrent un voyage parmi les plus beaux chants de baleine qu'il a enregistrés en Polynésie, où il a pu s’approcher des baleines et les enregistrer au cours de petites apnées, car il est interdit de plonger avec des bouteilles à proximité des mammifères. Il a ainsi pu capter des sons de baleines sans les truquer en ajoutant des échos, cherchant à restituer une illusion acoustique formidable, celle de se baigner, comme en Polynésie, au milieu des chants et sons des mammifères. Il inclut aussi des sons d’orque ramenés par des amis et des sons d’autres petits poissons qui font des chants intéressants. C'est un engagement profond avec le monde marin.

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La Conception d'Expériences Immersives et les Défis Opérationnels

La musique subaquatique, au-delà de la prouesse technique et artistique, vise à créer des expériences sensorielles uniques pour le public. Les événements "Sea of Sound" de Michel Redolfi en sont un parfait exemple, invitant nageurs et baigneurs à découvrir un univers sonore littéralement inouï, en s’immergeant dans une mer exceptionnellement mise en son. La perception est pure, cristalline, car avec Sea of Sound, dès lors que le buste et la tête affleurent la surface, c’est le corps entier qui entre en résonance avec les ondes musicales diffusées sous l’eau. C'est une expérience sensorielle, ludique et poétique.

Ces concerts sont complexes à monter. Il faut d’abord des autorisations administratives, un aspect logistique non négligeable. Aujourd'hui, Michel Redolfi est soutenu par la municipalité de Villefranche-sur-Mer, qui a fait toutes les démarches pour ses concerts. Chaque fois qu'il fait un concert en mer, comme ceux réalisés à Nice à la fin des années 1980 ou récemment sous la direction de Charles Berling au théâtre Châteauvallon-Liberté de Toulon, cela correspond, très modestement, au travail que faisait Christo, lorsqu’il faisait du land art. Il faut aller sur le terrain, parler aux gens, s’assurer que ça marche techniquement, demander des autorisations. C'est un événement de très grande dimension, réalisé quand les moyens et, surtout, le site sont adéquats, car la qualité du concert est liée à la qualité du site.

Le choix des lieux est crucial. La baie de Villefranche-sur-Mer, avec sa plage emblématique des Marinières, constitue un amphithéâtre idéal ouvert sur la mer, non seulement par sa dimension, sa biodiversité et la qualité de ses plages, mais aussi parce qu'au large se trouve le site des records du monde d’apnée, lequel aura vu passer les grands noms de la discipline, immortalisés par Luc Besson dans son film culte "Le Grand Bleu". C'est un cadre marin d’exception. Redolfi transforme même les piscines olympiques en théâtres de l'opéra surréalistes, où, outre la musique, il dirige l'éclairage subaquatique, la température (à 33°C), et l'interaction avec le soliste, qu'il s'agisse de la soprano japonaise Yumi Nara ou de l'acteur français Jean-Marc Barr, évoluant au-dessus et sous l'eau. Il a tenu des concerts underwater en Europe, en Asie et en Australie (dans la baie de Sydney), dans des piscines olympiques, dans les canaux de Venise, des lieux spécialement choisis pour leur excellente qualité acoustique et environnementale.

Un autre aspect important est le respect de l'environnement marin. Le problème militaire était une préoccupation il y a quatre ans, quand des concerts étaient organisés près de la rade de Toulon. La Marine avait été consultée, et notamment ses « oreilles d’or », qui sont toujours vigilants à bord des sous-marins, même en rade. Ils ont répondu que, par rapport à ce que Michel Redolfi souhaitait émettre, il n’y avait aucun problème. Quant aux habitants de la mer, des tests ont été faits volontairement avec l’Ifremer, l’institut français de recherche marine, sur les poissons communs dans l’étang de Thau, où ils ont une base, et sur les mammifères à Brest. Ils ont mis 12 caméras sous l’eau pour regarder le comportement des animaux, avec et sans la musique, et il n’y avait pas de différence. Cela est dû au fait que Redolfi se restreint dans ce qu’on appelle la « bande de fréquence », c’est-à-dire le spectre qu'il diffuse, pour n’être ni dans le grave (ce qui gênerait les poissons) ni dans l’aigu. Il s’arrête à 9 000 hertz, alors que les dauphins communiquent autour de 150 000 hertz, se positionnant ainsi dans une bande insignifiante pour le vivant. Il coupe spécifiquement les basses fréquences. C’est un engagement qu'il a pris dès les années 1980, quand il travaillait avec le centre d’océanographie Scripps de San Diego, grâce à une bourse « Lavoisier » du Ministère des Affaires étrangères, lui permettant un an de financement pour mener à bien l’étude acoustique préalable au concert. Cet engagement scientifique le pousse à travailler moins avec des musiciens qu'avec des océanographes. À ce titre, il réalise tous les ambiances musicales du centre Nausicaá à Boulogne-sur-Mer depuis 1991. Là-bas aussi, on s’est souvent posé la question du bien-être des poissons, et on s’est demandé s’ils entendent - ou pas - à travers les vitres.

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