Eva de Vitray-Meyerovitch : De la quête de l'Absolu à la traduction universelle de Rûmî

Eva de Vitray-Meyerovitch est née dans une famille bourgeoise et catholique de Boulogne-sur-Seine au début du XXe siècle et va suivre, au fil de sa vie, une double quête d’expérience et de réflexion religieuses qui l’amèneront de la mystique chrétienne, à la philosophie néoplatonicienne, aux sagesses hindoues, l’agnosticisme et à la pensée islamique et littérature soufie. Cette pérégrination menée au long de sa vie amène cette femme à franchir le pas de la conversion en allant du catholicisme vers l’islam à presque 50 ans, à la fin des années 1950. Cette adhésion à l’islam s’inscrit de manière durable dans son parcours puisqu’elle suit cette voie jusqu’à ses derniers jours, à la toute fin du XXe siècle.

Eva Meyerovitch est principalement connue pour avoir étudier la mystique musulmane de manière générale et l’œuvre de Mevlāna, surnom honorifique de Djalāl al-Dīn Rūmī (1207-1273), théologien de l’islam et poète mystique persan auquel on associe la fondation de la confrérie éponyme, Mevleviyye - connue également sous le nom de l’ordre des derviches tourneurs. Meyerovitch est la première a avoir traduit l’œuvre de Rumi en langue française et a ainsi ouvert l’accès de ce pan de la poésie persane au lectorat francophone. Elle s’attache particulièrement à lui, au point que l’évocation de son nom ne soit désormais plus dissociable du sien.

À travers ces quelques lignes, nous entendons proposer quelques éléments de réflexion autour de la question de la réception de l’islam par cette femme parisienne, catholique et universitaire à partir des années 1950 et ainsi suivre le fil de son cheminement jusqu’à ses derniers jours. Comment cette femme, élevée dans une famille catholique boulonnaise et instruite au sein des institutions catholiques parisiennes, est-elle devenue une musulmane observante ayant réalisé plusieurs pèlerinages à La Mecque et dont le corps repose actuellement au pied du mausolée de Rumi à Konya ? Il est donc question du « passage » d’une rive à l’autre des frontières confessionnelles dans une démarche de « quête de l’Absolu ».

Une jeunesse boulonnaise et l'éveil d'une insatiable curiosité

Rien en réalité ne prédestinait Eva Lamacque de Vitray à devenir musulmane. Née en 1909, à Boulogne-Billancourt, dans une famille catholique, elle suit sa scolarité dans un pensionnat à Boulogne, puis dans une institution catholique près de Notre-Dame, à Paris. Eva Mary Cécile Liliane Lamacque est née le 5 novembre 1909 à Boulogne-sur-Seine, dans la banlieue ouest de Paris. Le nom de famille « De Vitray » ne figure pas dans son dossier de carrière au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) où elle est systématiquement dénommée Eva Lamacque. De Vitray est en quelque sorte le nom de plume qu’elle va adopter adulte, auquel elle choisira d’accoler celui de son mari, Meyerovitch. Ce nom de famille est néanmoins attesté dans l’acte de mariage de ses parents, le 22 mai 1911. Il s’agit d’un élément du nom de jeune fille de sa grand-mère paternelle, Amanda Ursule Alfonsine Cécile Bouché de Vitray (1858-1878).

L’enfance d’Eva est semée de difficultés. Eva adoptera donc le nom de jeune fille de sa grand-mère paternelle, décédée prématurément. Mais un autre personnage féminin marque profondément sa petite enfance, sa grand-mère maternelle, Mary Theodora Wood, qui vivra chez sa fille Yvonne après le décès de son propre mari. Son histoire est surprenante à un plus d’un titre. D’origine écossaise Mary Theodora avait fait le choix de se convertir au catholicisme pour épouser son mari. Eva de Vitray se décrit comme une petite fille pieuse élevée dans un milieu pratiquant, et qui, à 18 ans, s’imagine devenir carmélite. Le personnage clé de son enfance, celle qui lui transmettra les valeurs auxquelles elle restera attachée toute sa vie est sa grand-mère maternelle. Ecossaise et anglicane, celle-ci s’était convertie au catholicisme pour épouser l’homme qu’elle aimait. « Pour elle, le mensonge le plus innocent était considéré comme quelque chose de très grave », disait Eva de Vitray.

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Dès son enfance, Eva de Vitray se montre d’une curiosité peu conventionnelle et surprend son confesseur par ses questions. Les réponses qu’elle reçoit lui semblent vagues et ne la satisfont guère. Jeune fille, elle s’interroge sur le mystère de la connaissance et sur le phénomène des vies antérieures. Quels mécanismes entrent en jeu dans l’acquisition d’une nouvelle connaissance ? Elève brillante, elle fait des études de droit. Première de sa promotion, elle se dirige ensuite vers la philosophie.

Le parcours universitaire et les tourmentes de la guerre

Eva rencontre son futur mari, Lazare Meyerovitch, au cours de leurs études et alors qu’il souhaite devenir ingénieur, elle décide de se diriger vers la philosophie et les lettres. Tous deux ont à peine 23 ans lorsqu’ils se marient à Paris le 23 juillet 1932, dans le 6e arrondissement. Eva n’a pas connu ses beaux-parents qui étaient déjà décédés au moment de son mariage. Les années qui suivent sont heureuses même si financièrement leur situation était difficile car il leur fallait subvenir à leurs besoins tout en continuant leurs études et en élevant leur premier enfant. Elle trouve un travail dans le milieu des assurances pour faire vivre leur foyer, puis en 1937 elle occupe un poste de contractuelle en tant que rédactrice auxiliaire au Ministère de l’Éducation nationale, avant d’intégrer en 1939 le laboratoire de Frédéric Joliot-Curie, situé dans le Collège de France. Son objectif était alors de passer le concours de rédacteur civil mais le départ de son mari à l’armée, puis le déclenchement de la seconde guerre mondiale l’empêcheront de le préparer.

Elle exerce en parallèle un emploi administratif dans le laboratoire de Frédéric Joliot qui obtient, avec sa femme Irène Curie, en 1935, le prix Nobel de chimie en récompense de leurs travaux communs sur la radioactivité artificielle. Elle qualifie cette période d’avant-guerre d’extraordinaire. Littéraire, elle se passionne pour tous les sujets et décide de suivre des études de psychiatrie durant trois années, en même temps que sa thèse de doctorat. Son but était « d’effectuer une discrimination entre la pensée symbolique normale et la pensée symbolique pathologique ». Le sujet qu’elle choisit dans le cadre de son doctorat est dans la continuité de ses interrogations : « La symbolique chez Platon ». Elle pouvait ainsi se consacrer à l’étude de la théorie de la réminiscence, l’anamnesis : l’âme, selon Platon, se souvient, ayant séjourné dans d’autres mondes où elle a pu contempler et acquérir des connaissances dans un état de perfection.

La Seconde Guerre mondiale éclate, interrompant ses recherches. Frédéric Joliot l’appelle le 11 mai 1940, l’exhortant à quitter Paris au plus vite, et met une voiture à sa disposition. Elle part précipitamment dans le Loiret avec son tout jeune fils. Son mari, qui effectuait alors son service militaire, s’engagea par la suite dans les Forces françaises libres. La détermination et le courage dont a fait preuve Eva de Vitray-Meyerovitch forcent le respect lorsque l’on sait les épreuves qu’elle a dû surmonter : quatre ans de séparation d’avec son mari pendant la guerre sans aucun contact, une fuite hors de Paris en 1940 avec son fils âgé de 2 ans et bien des péripéties. Lorsqu’ils se retrouvent à Paris, les époux ont tout perdu et leur appartement du 72 rue Claude Bernard dans le 7e arrondissement a été vidé par la Gestapo. Celle-ci, racontera la concierge de l’immeuble, était venue à cinq reprises, sans doute à la recherche de Lazare qui avait fui en Espagne puis intégré la Résistance dans les Forces libres. Il revient blessé et elle-même tombe ensuite longuement malade.

De la reconstruction personnelle à la découverte de Mohamed Iqbal

Dans l’immédiat après-guerre, elle se dit toujours assoiffée d’absolu et mal dans sa peau. Durant cette période qu’elle qualifie « d’assez dure », très anémiée, ayant tout perdu, son mari étant blessé, elle a son second enfant et doit faire des travaux alimentaires pour subvenir aux besoins de la famille. Eva est une femme qui ne renonce pas. Pendant la longue parenthèse de la guerre, elle réussit le concours de secrétaire d’administration, et travaille ensuite pendant quelques années rue de Rennes au Ministère de l’Éducation nationale qu’elle a réintégré. Cette fonction va lui permettre de reprendre son travail doctoral après la naissance de son second fils, en 1946.

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Après avoir passé un concours en 1948, elle intègre le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), comme administratrice civile, dans le service des sciences humaines où elle devient l’adjointe de Georges Jamati, alors directeur du département de 1949 à 1954. Malade, ce dernier quitte ses fonctions en septembre 1953 et elle assure l’intérim durant 18 mois jusqu’à la nomination d’un successeur, en la personne de Michel Lejeune, au printemps 1955. À cette époque, ses activités administratives ne lui permettent guère de travailler sur sa thèse de doctorat sur Platon.

La destinée fait alors entrer dans son bureau un ami indien, musulman, perdu de vue depuis 15 ans, qu’elle avait rencontré en prenant des cours de sanskrit. La Bhagavad Gîta étant son livre de chevet, elle s’intéressait alors à la philosophie indienne et au bouddhisme. Cet homme qui, dit-elle, avait été l’élève d’Einstein et exerçait la fonction de recteur de l’université d’Islamabad lui confie un ouvrage en anglais de Mohamed Iqbal intitulé The reconstruction of religious thought in islam. Dès 1955, très impressionnée par son contenu, elle traduit l’ouvrage de Mohammed Iqbal, qui est publié à Paris chez Adrien Maisonneuve. Dès les premières pages, en effet, il a déclenché en elle un véritable bouleversement. « Je dirais qu’il a été un rappel. Pour moi, la découverte de l’islam a été comme des retrouvailles », écrit-elle.

Poète, homme politique et philosophe, Muhammad Iqbal (1877-1938) est considéré comme le père spirituel et le concepteur de l'Etat islamique du Pakistan. Ce penseur, qui avait séjourné en Europe, a voulu faire dialoguer le monde musulman et la pensée européenne dans les domaines de la théologie, de la philosophie sociale, de la philosophie du droit, et de la philosophie des sciences. Il a été l’ami de Bergson, du Père Teilhard de Chardin et de Louis Massignon, avec lequel Eva de Vitray tisse elle aussi des liens d’amitié. Dans cet ouvrage, elle trouve la réponse à toutes les questions qu’elle continuait de se poser. C’est, pour elle, une véritable révélation. Elle est profondément touchée par la recherche d’unité dans la vision du monde que Muhammad Iqbal expose et elle dit avoir une grande affinité de pensée avec l’auteur. « Sa grande idée, disait-elle, c’est que tout ce qui monte converge. » Elle citait souvent cette phrase extraite de son ouvrage : « Il n’y a ni Afghan, ni Turc, ni fils de Tartarie. Nous sommes tous les fruits d’un même jardin, d’un même printemps ».

La bifurcation vers les études islamiques et l'apprentissage du persan

La lecture d’Iqbal chez Meyerovitch se fait en filigrane de cette quête d’une sagesse pérenne et universelle. Il peut être identifiés trois effets importants qui résultent de la découverte de cet ouvrage. Le premier est le fait d’avoir remis à l’ordre du jour une question religieuse laissée jusque-là en suspens, voire relayée à l’arrière-plan de ses préoccupations. Le second point est qu’il s’agisse de sa première traduction d’un ouvrage sur l’islam qui marque le début d’une recherche de longue haleine sur ce champ et amenant à une œuvre volumineuse. Le troisième est d’avoir fait découvrir à Meyerovitch l’existence de Rumi, considéré par Iqbal comme son maître, et d’avoir suffisamment suscité sa curiosité pour étudier, traduire et écrire sur ses textes pendant les quarante années qui suivent.

Au fil du texte d'Iqbal, ce nom qu’elle ne connait pas encore apparaît souvent et l’intrigue. Sur cet auteur, à l’œuvre considérable, considéré comme l’un des grands maîtres de la spiritualité et de l’ésotérisme en islam, il n’existait au milieu du XXe siècle presqu’aucun écrit en Europe, si ce n’est quelques passages en allemand et des éléments de traductions en anglais par Reynold Nicholson. Sa curiosité intellectuelle la pousse à commencer l’apprentissage du persan, langue dans laquelle Rumi a écrit la majorité de ses œuvres, au XIIIe siècle. Elle demande à être détachée au CNRS en 1955 où elle fera toute sa carrière sans chercher à gravir les grades et échelons administratifs. Ce n’est à l’évidence pas une femme carriériste. Elle va se consacrer dorénavant entièrement à la recherche, dans le corps des chercheurs du CNRS. Son objectif est de revenir aux sources manuscrites les plus proches de l’œuvre originale de Rumi dans le but de les comprendre avant de les traduire.

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Renonçant donc à finir sa thèse sur Platon, elle s'oriente vers la mystique musulmane avec, comme sujet, « Thèmes mystiques dans l’œuvre de Djalal al-Dîn Rûmî ». Durant ce long travail de recherche doctorale, Eva de Vitray fait ses premiers pas en islam, mais son perpétuel souci de sincérité la retient. Comme elle le dit elle-même, « on ne change pas de tradition comme on change de chemise ». Avant de s’engager dans l’islam, par souci d’honnêteté intellectuelle, elle suit, durant trois années, des cours d’exégèse chrétienne à la Sorbonne, notamment avec Oscar Culmann, théologien luthérien, professeur à la Sorbonne et à Bâle. Elle étudie la question des araméismes et des locutions hébraïsantes dans les Evangiles et celle de leur compréhension et de leur traduction. Finalement, elle dira que cette exégèse lui a posé plus de problèmes qu’elle n’en a résolus.

Hésitations théologiques et passage vers l'islam

Elle continue de se heurter aux dogmes catholiques, en particulier celui de l’Assomption, adopté en 1950 par le pape Pie XII. Elle débat avec franchise de ces thèmes avec Louis Massignon, rencontré peu de temps après la Seconde Guerre mondiale, dont elle se sent proche. Louis Massignon, professeur au Collège de France et à l’EPHE, avait été agnostique avant de se convertir au catholicisme. Eva de Vitray fait part à Louis Massignon de son attirance pour l’islam et de ses hésitations. Il lui conseille alors de rencontrer l’évêque de Strasbourg, théologien et professeur à la Faculté de théologie catholique. Monseigneur Nédonselle lui fait remarquer qu’elle pourrait devenir protestante, sa grand-mère ayant été anglicane, ce qui serait un moindre bouleversement que de devenir musulmane, ce à quoi elle répond : « Mais Monseigneur, ce serait trop facile ! ». Après l’avoir regardé longtemps, il lui dit alors : « Je comprends, vous avez raison, faites ce que vous voulez ! ».

Entrer dans l’islam, déclare Eva de Vitray dans un article, signifie une longue ascèse. Selon elle, il faut d’abord s’y préparer. « Deux pas en avant et un pas en arrière » fut longtemps la caractéristique de son cheminement. Pourtant sur un plan strictement formel, la démarche est fort simple. La profession de foi qui suffit, sans aucun intermédiaire ni sacrement, à faire entrer dans la communauté musulmane, est un témoignage (chahada) : « J’atteste qu’il n’y a de dieu que Dieu », formule qu’elle préfère traduire par : « Il n’y a pas de réalité si ce n’est la Réalité. » Ce à quoi il faut ajouter : « J’atteste que Mohammed est son Prophète. » Elle insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’adorer Mohammed. En le reconnaissant, on reconnait de fait tous les autres prophètes, puisqu’il est leur continuateur. Elle précise qu'elle peut continuer à croire en la mission de Jésus et à la Vierge Marie.

Lorsqu’elle se sent pleinement musulmane, elle a près de 50 ans. Rares sont les musulmans « convertis » à cette époque, plus rares encore les femmes qui entrent en islam. Nous sommes au début des années 1960. Son mari, Lazare Meyerovitch, décède brutalement en 1961. Il avait été indifférent à sa démarche spirituelle mais, dit-elle, « il savait respecter la différence ». Commence alors la seconde étape de son cheminement vers l’islam de l’intérieur ou l’islam du cœur, celui du soufisme.

Entre exégèse et convergences philosophiques

Pour elle, aborder ainsi Rumi était une continuité dans sa quête du mystère de la réminiscence, fondée selon Platon sur le postulat de l’immortalité de l’âme. Elle transpose ainsi différents concepts platoniciens comme celui de la réminiscence (anamnesis) avec d’autres coraniques comme l’invocation ou la remémoration de Dieu (dhikr) pour en faire des consonances. Cet état, appelé dhikr par les soufis, et qu’Eva de Vitray traduit par « mémoration » peut être mis en lien avec l’anamnesis platonicien, le souvenir de l’état d’Unité originel. La danse et la musique sont, pour Rumi, les moyens pour l’âme de renouer avec sa source.

Dans cette confrérie soufie fondée par Mevlana mais dont les rites ont été codifiés par son fils Sultan Valad, les disciples tournoient sur eux-mêmes au son de la flute de roseau, le ney, une main levée vers le ciel, l’autre vers la terre. Ils sont toujours 9 ou un multiple de 9, en rapport avec la cosmologie, science très avancée dans cette période dite de l’Âge d’or de la civilisation islamique. Ce rituel giratoire est le symbole de la danse des astres dans le cosmos. La musique crée un état où le temps est suspendu et l’âme peut alors se souvenir. Il existe, dans les environs de Konya, une caverne citée par Aflaki, le biographe de Rumi. Il rapporte que cet endroit était appelé le monastère de Platon et que Rumi y séjourna sept jours et sept nuits. Eva de Vitray, dans son ouvrage Konya ou la danse cosmique, parle du « monastère de Platon, situé au pied d’une colline, avec une caverne d’où sortait un ruisseau d’eau froide ».

Sa thèse principale est soutenue en juillet 1968 à la faculté de Lettres de la Sorbonne. Après cette thèse principale, intitulée Thèmes mystiques dans l’œuvre de Djalāl ud-Dīn Rūmī, elle soutient une thèse complémentaire, la traduction de Fihi ma fihi (le Livre du dedans) de Rumi, puis une troisième thèse à l’École pratique des hautes études (EPHE) sous la direction de Maurice de Gandillac sur la christologie chez Rumi.

Eva de Vitray-Meyerovitch devra renoncer en 1960 au diplôme de l’École Pratique des Hautes Études pour se consacrer pleinement à la rédaction de sa thèse de doctorat en Lettres qu’elle soutient en juillet 1968. Les membres de son jury notent dans leur rapport : « Nous reconnaissons à la candidate d’avoir beaucoup lu et médité, et d’avoir écrit son livre avec amour et foi. » Ce travail de grande envergure, entrepris dans les années d’avant-guerre a occupé 30 années de sa vie.

L'universalité et l'actualité de l'islam soufi

À l’instar de Massignon, la découverte de l’islam va jouer une sorte de miroir réfléchissant et revitaliser son catholicisme durant quelques années. Mais lasse de ce qu’elle considère être un « dogmatisme » et « conformisme ambiant », Meyerovitch trouve dans l'islam cet universalisme tant désiré. Elle relate son regard sur l’islam selon ces termes : « L’islam répondait pour moi, avant tout, à un souci d’universalisme. La grande idée de l’islam c’est qu’il se veut le rappel de ce qu’a d’essentiel la révélation abrahamique. Être musulman, c’est s’en remettre dans la paix à un absolu tout en récusant ce qui est relatif par rapport à cet absolu. »

Iqbal et Rumi lui donnent accès à une version familière mais nouvelle du monothéisme. Elle y retrouve ainsi des lignes de constance de la tradition judéo-chrétienne tout en découvrant une autre forme d’expression du monothéisme. Elle voit avant tout dans l’islam une religion profondément judéo-chrétienne et abrahamique. L’islam comme réactualisation du hanifisme est le point saillant de l’universalité et de l’unité du principe de révélation divine qu’elle cherchait. « Sans le savoir très clairement, c’est cela que je cherchais, un œcuménisme qui ne soit pas un syncrétisme » dit-elle à propos de cet universalisme qui la fascine chez Rumi. Elle définit l’islam comme « une attitude à l’égard du Créateur et, partant, des créatures » mais surtout comme le lieu de cette « religion fondamentale de l’être humain, c’est-à-dire à sa capacité innée de reconnaître ce qui le relie à Dieu. » C’est donc les contours d’une religion naturelle qui se dessinent dans sa vision de l’islam remontant à l’innéité de l’être humain (fiṭra).

Dans cette œuvre de poésie persane, l’amour divin permettant la réalisation de l’homme (insan al-kamīl) est un thème qui saisit toute son attention. Pour elle, l’œuvre de Rumi ne correspond pas à l’idée d’une œuvre dédiée à l’art pour l’art. Ici, la poésie est entendue comme un vecteur, un reflet, autrement dit, une forme d’expression mystique. Elle se veut être un relai donnant accès à l’expérience du divin. Les ghazals contiennent des images, des paraboles, des allusions qui ont pour but d’« éveiller l’âme endormie ». Ainsi, la poésie revête une fonction mystique. C’est pourquoi le Mesnevi-e Ma’navi de Rumi est principalement considéré comme une théodicée.

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