L'expression "Et le ciel se voile de fureur", titre poétique d'un roman de Taï-Marc Le Thanh, capte immédiatement l'attention par sa résonance littéraire et sa puissance évocatrice. Ce titre, qui a d'abord attiré le regard par sa formulation même, fait écho à des œuvres majeures telles que "Le Bruit et la fureur" de William Faulkner et des vers de Racine, conférant dès l'abord une dimension tragique et épique au récit qu'il introduit. L'illustration de Taï-Marc Le Thanh, ajoutée à ce titre frappant, suggère une tragédie planant au-dessus d'une famille réunie autour d'un feu de camp dans l'Ouest américain, invitant le lecteur à plonger dans une aventure humaine d'une intensité rare. C'est d'abord le récit d’une époque et d’un continent, l’Ouest sauvage, les grands espaces, les bisons et les chevaux, le chemin de fer qui file vers la frontière, « là où la terre finit par disparaître dans l’océan », se présentant comme un authentique western de fureur et de feu.
Le Far West de 1865 : Un Cadre Impitoyable pour une Épopée Singulière
Le roman nous plonge dans une atmosphère poussiéreuse et dangereuse du Far West en 1865, une période charnière où la guerre civile vient de se terminer. Ce décor est loin d'être un simple arrière-plan ; il est un personnage à part entière, un lieu impitoyable où la durée de vie pouvait se raccourcir drastiquement en cas de mauvaise rencontre. La terre y est rude, loin de tout, et la civilisation y est très relative. Il faut cheminer longtemps pour trouver un médecin compétent, et les bourgades n’y ont rien de l’attrait des métropoles de l’est. Le monde que les personnages tentent de construire apparait d'ailleurs comme un petit Paradis, perdu dans la nature, soulignant l'âpreté de l'environnement extérieur. Le Far West est le décor idéal pour jouer cette nouvelle pièce, celle d'une quête de nouvelle vie, où les enjeux qui menacent les habitants dans cette période de l'histoire américaine sont palpables.
Dans ce contexte hostile, un chariot conduit par un homme mystérieux, se faisant appeler Hidalgo, chemine direction l’ouest. À l’arrière du chariot, on trouve cinq filles, Abigaël et Lisbeth, deux petites de quatre ans, Samantha, six ans, Ellen, huit ans, et Maureen, dix ans, ainsi qu'un tout petit garçon aveugle, Anton. Cette bande d'enfants, puis d'ados, est le cœur d'une famille pas comme les autres. Le roman du jour nous embarque dans le Grand Ouest américain, un continent et une époque que Taï-Marc Le Thanh dépeint avec une plume qui permet au lecteur de comprendre sans aucun problème les défis quotidiens.
Hidalgo, l'Ange Noir : Un Personnage Complexe et Contradictoire
Au centre de ce récit épique émerge le personnage énigmatique d’Hidalgo, complexe et pas rétif à la contradiction comme le récit le dit lui-même. Cet homme vient de France, ayant fui un passé cruel et teinté de morts, et il cache beaucoup de secrets. Cependant, il possède un don pour le maniement des armes, ce qui lui a valu le surnom d'« Ange noir ». Hidalgo est ce mentor aimant, rigoureux, moderne, qui inculque les bonnes valeurs à son clan et les prépare à se défendre face à un monde qui ne fait pas de quartier. La narratrice du prologue, une vieille dame de 116 ans, raconte son enfance et sa jeunesse pendant la conquête de l’Ouest, et son récit intéresse tellement un jeune journaliste car elle est l’un des membres d’une famille pas comme les autres, celle fondée par Hidalgo.
Ce qui rend Hidalgo si fascinant, c'est sa dualité intrinsèque. L'homme valorise la vie de chaque chose, mais est capable de tuer sans hésitation à la moindre provocation. L'éducation de leur père a été tout sauf cohérente pour les enfants, car pendant toute leur enfance, Hidalgo leur avait inculqué un respect absolu de toute forme de vie - animale, végétale et bien entendu humaine. En même temps, les enfants avaient été témoins de sa folie destructrice à l’égard de ceux qui avaient eu le malheur de se dresser sur sa route. Cette contradiction souligne la complexité du personnage, qui fuit son passé et tente de construire un futur heureux à ses enfants, une des plus belles réussites de ce récit. Sur le chemin de sa rédemption, il a pris sous son aile ces cinq filles et Anton, refusant de les abandonner à une vie de misère et de violence. Car Hidalgo veut leur offrir une nouvelle vie, et il a l’envie de faire quelque chose de sa vie et de rendre à ses enfants ce qu’il n’a pas pu avoir dans son passé.
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Chaque nuit, les enfants bombardent Hidalgo de questions : pourquoi cet homme a décidé de les sauver ? De leur donner un futur ? Pourquoi parle-t-il si peu de ses origines, pourquoi a-t-il fui son pays, la France, pour arriver dans ce désert américain plein de dangers ? Ces interrogations constantes des enfants soulignent le mystère qui entoure leur protecteur et la quête de sens de leur propre existence.
La Famille Atypique : Liens Forgés et Sororité Émergeante
Hidalgo et les enfants qu'il a recueillis forment une « drôle de famille », tous issus de situations très difficiles et d’endroits peu convenables. Abigail, Lisbeth, Samantha, Ellen, Maureen et Anton ne sont pas frères et sœurs, et Hidalgo n’est pas leur père. Mais il les a recueillis, les traitant comme si c'étaient ses enfants. L’idée de famille est ici bâtie au-delà de toute notion de sang ou de génétique, les liens qui l’unissent aux six enfants étant tangibles et profonds. Le lecteur a l'impression de faire partie d’un groupe, d’une famille complètement recomposée, qui donnera des forces à chacun de ses membres pour se protéger entre eux et se soutenir pour toujours.
Hidalgo va élever ces cinq filles et ce petit garçon en leur apprenant tout ce qu’il sait : le français, la lecture, mais aussi le maniement des armes et à se défendre dans n’importe quelle situation. Selon Hidalgo, se prémunir du danger offrait la meilleure chance de survie, car il existait des milliers de façons de mourir dans l’Ouest sauvage. Son enseignement va au-delà des compétences pratiques, incluant les bonnes manières mais aussi et surtout l’art d’observer les tensions humaines, la boxe, la chasse et la poésie. Ce qu’il construit avec eux, et elles en particulier, c’est leur indépendance et leur autonomie. Comme il le dit lui-même : « - Pour l’instant vous êtes des petites filles, poursuivit Hidalgo, mais plus tard, lorsque vous atteindrez l’adolescence et l’âge adulte, vous attiserez la convoitise d’un nombre incalculable d’individus fort peu fréquentables. Et là…? - Combat de rue ! s’écrièrent Abigaël et Lisbeth de concert. - Parfait, dit Hidalgo dans un sourire. » Cette scène illustre la préparation rigoureuse qu'il offre à ses protégés.
Le roman met en lumière la puissance des personnages féminins, bien loin des clichés. Ces cinq jeunes femmes apportent un sens profond à la notion de sororité et d'héritage familial. C'est la légende d'une drôle de famille, un homme et une ribambelle de filles qui jamais n’accepteront la domination des hommes, faisant du roman une sorte d’anti-western féministe. Le résultat est éblouissant, l’intrigue pétaradante, le rythme galopant. L’évolution d’une fratrie atypique, presque un anachronisme pour l’époque tant les caractères des filles sont affirmés, est au cœur du récit, naviguant entre un aspect psychologique et un roman d'action. La solidarité et l’amour qui les attachent sont particulièrement touchants, créant un équilibre dans un monde de violence.
La Violence Omniprésente : Une Vengeance de Sang
Dans ce roman, la violence est omniprésente. Ça tire dans tous les coins, ça égorge, ça décapite à tout va, rendant difficile de croire qu’il puisse s’agir d’un roman pour ados. L’hémoglobine coule à flot, les scènes d’action sont frénétiques, il y a quelque chose de Tarantino dans l’écriture. Le propos est sanglant, et ces scènes de violence où parfois une quarantaine de personnes y passent d’un coup servent une vendetta, une vengeance de sang que les cinq filles, bientôt rejointes par le garçon aveugle, obtiendront en héritage. Cet engrenage de violence dévastatrice est une histoire de vengeance et de rage chevillées au corps, de celles qui vous brûlent l’âme et la raison.
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La vie dans le Far West n’est pas facile, et cette singulière famille doit faire face non seulement aux bandits et aux voleurs, mais aussi au fameux passé caché d’Hidalgo, aux fantômes qui resurgissent en cherchant à se venger. C’est d’ailleurs un premier groupe de bandits qui lance le récit de la destinée singulière de cette famille hors du commun. Alors qu’ils ont recueilli un jeune garçon aveugle, la famille se trouve confrontée à trois bandits qui veulent l’éliminer car il a été le témoin d’un massacre. Les rencontres y sont souvent de mauvais augures. Alors qu’Hidalgo et ses filles pensent s’être débarrassés avec efficacité des trois hommes et qu’ils se réfugient à Crimson Creek, ils se retrouvent pris en otages à leur tour par la bande de Virgil, l’homme qui dirige la ville. Dès lors, Hidalgo n’a d’autre choix que d’accepter de faire ce qu’on attend de lui pour sauver ses enfants, mais cela ne signifie pas qu’il va s’y soumettre bien longtemps. Pris dans un tourbillon de violence et de vengeance, la famille tente d’avancer et de construire la paix et la vie dont elle rêve.
L’irruption d’enfants dans un décor de western où la violence règne en maître place ce drame en trois actes sous tension. L’atmosphère est électrique : un silence trop appuyé, un geste inattendu semble pouvoir mettre le feu aux poudres. Et la moindre étincelle peut déclencher des réactions en chaîne, car la violence est une onde de choc qui se transmet par la loi du talion. Le début est particulier, alors qu’une journaliste rencontre une vieille dame qui veut lui raconter son histoire. La violence est gardée en périphérie au départ, mais elle frappera de toute sa fureur en cours de récit, faisant naître en chacun des enfants une rage dévorante qui les mènera à une vengeance sanglante. Et pourtant, elle n'est jamais dénuée de douceur dans les relations entre les personnages, ce qui est surprenant.
Construction Narrative et Éléments Artistiques
Le roman est construit à la fois comme une pièce de théâtre en trois grandes parties, et comme un grand western épique. Le lecteur est balloté.e par les péripéties et s’accroche aux valeurs que Hidalgo s’efforce d’inculquer dans un monde sauvage et déboussolé. Les moments de poésie et d’émotion alternent dans le roman avec des scènes d’action intenses et des flashbacks révélateurs du passé d’Hidalgo. La narratrice qui ouvre le prologue est une vieille dame de 116 ans, prête à raconter une histoire qui lui tient à cœur. « Mon récit est celui d’un continent. Celui d’une vengeance également. Ce que j’ai à vous confier, je ne l’ai jamais partagé avec personne. Êtes-vous prête, jeune fille ? Mon histoire a traversé un siècle entier et, avant qu’elle ne disparaisse dans le chaos de ma mémoire, je tenais à la révéler. J’ignore si vous réalisez la responsabilité qui vous incombe, car ma demande n’a rien d’une formule de politesse. Il s’agit plutôt d’un avertissement. » Cette introduction place le récit sous le sceau d'un témoignage essentiel et urgent.
Taï-Marc Le Thanh est un grand conteur, et son roman emporte littéralement. On aura également plaisir à découvrir des croquis qui illustrent ponctuellement le récit. Le bonus réside dans le fait que l’auteur fait aussi place par moments à l’illustrateur, parsemant son texte de carnets graphiques offrant des portraits, de brefs textes rédigés par les personnages. Autant de trésors qui viennent ajouter une couche supplémentaire à un récit déjà généreux en sens et en surprises. Le roman se lit comme une magnifique aventure humaine. Les paysages sont grandioses, la nature sauvage et les personnages, qu'ils soient bons ou animés de mauvaises intentions, pures brutes ou méchants complexes, contribuent à donner une ampleur particulière à cette fresque familiale. La très belle plume de l’auteur, combinée à des personnages qui doivent faire face à des situations peu évidentes, crée un texte captivant.
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