L'Espadon et le Voilier : Anatomie, Habitats et Présence en Méditerranée, entre Confusions et Convergences

Le monde marin abrite une diversité fascinante d'espèces, parmi lesquelles l'espadon et le voilier se distinguent par leur prestance et leur rapidité. Bien que leurs noms se ressemblent, et qu'une confusion fréquente entre l'espadon et le marlin soit très ancienne, ces deux poissons n’appartiennent pas à la même famille. Une distinction fondamentale qui marque leurs caractéristiques et leurs comportements, bien qu'ils partagent certains milieux et stratégies de vie en tant que grands pélagiques.

Des Identités Distinctes : Espadon (Xiphias gladius) et Voilier (Istiophorus Platypterus)

Alors que l’Espadon fait partie de la famille des Xiphiidés, l’espadon voilier est de la famille des Istiophoridés. Il est ainsi plus proche des marlins qui font partie de cette famille que de notre Xiphias gladius. Le nom scientifique de l'espadon est Xiphias gladius, qui vient du grec ξίφος (xífos) et du latin gladius, signifiant tous deux « épée », une référence directe à son rostre. Le nom vernaculaire « espadon » provient de l'italien spadone, qui signifie également « grande épée ». Quant à l'espadon voilier, son nom scientifique est Istiophorus Platypterus, mais il est plus communément appelé voilier, voilier cosmopolite, voilier de l’Indo-Pacifique ou empereur éventail.

L'espadon (Xiphias gladius) est une espèce de poissons pélagiques des mers tropicales et tempérées, et il est l'unique représentant de la famille des Xiphiidés. Sa forme est allongée et cylindrique, et il se reconnaît aisément par son très long rostre (« épée ») caractéristique, dont la longueur est comparable à celle de son corps. Ce rostre est plutôt aplati, ce qui le distingue des Istiophoridés. La couleur de l'espadon varie d'un brun noir sur sa partie dorsale à un brun plus clair sur sa partie ventrale. Il peut atteindre des dimensions impressionnantes, mesurant jusqu'à 455 cm de longueur et pesant jusqu'à 537 kg. Il est capable de dépasser les deux mètres de long et de peser plus de cent kg.

Le voilier, de son côté, est une espèce tout aussi spectaculaire. Cet animal est vraisemblablement le plus rapide des poissons à rostre. Outre son rostre rond, fin et pointu, sa principale caractéristique est son immense dorsale. Cette nageoire, en forme de très grande voile, s'étend de l'encolure jusqu'à la queue et arbore une couleur bleue ardoise ou cobalt parsemée de points noirs. Le ventre du voilier est argenté, strié de rayures verticales bleuâtres. Son corps est longiligne et plat, ce qui favorise les nombreux sauts spectaculaires qu’il effectue en combat. Il possède aussi deux nageoires pelviennes très longues. Le voilier mesure en moyenne entre 1,7m et 2,3m (rostre non compris) et pèse environ 50 kg. Cette espèce mesure en moyenne 1,50 à 2,5 m pour un poids moyen de 30 à 40 kg, bien qu'il puisse néanmoins atteindre exceptionnellement les 100 kg. Sa taille peut être impressionnante, pouvant peser jusqu’à 58 kg pour 3 mètres de large.

Adaptations Physiques et Capacités Exceptionnelles

Les différences morphologiques entre l'espadon et les Istiophoridés vont au-delà de la forme du rostre. L'espadon se distingue des Istiophoridés par l'absence de dents et d'écailles visibles chez l'adulte, des nageoires dorsales et anales distinctement séparées chez l'adulte, l'absence de nageoires pelviennes et la présence d'une seule carène latérale de chaque côté du pédoncule caudal. La peau des espadons diffère beaucoup de celle des marlins, qui chez l'adulte présente des protubérances en forme de V (écailles osseuses), alors que la peau de l'espadon adulte apparaît lisse car ses écailles sont profondément encastrées dans le derme.

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Une adaptation remarquable de l'espadon réside dans sa capacité à réguler la température de certaines parties de son corps. Bien qu'étant un animal ectotherme, l'espadon possède un organe spécial près des yeux qui lui permet de réchauffer ses yeux et son cerveau de 10 à 15 °C par rapport à la température de l'eau. Ce réchauffement améliorerait grandement sa vision, et donc sa capacité de prédation, lui permettant de chasser efficacement dans une large gamme de profondeurs et de luminosités.

Le voilier présente également des adaptations uniques. Il tient son nom de sa large nageoire dorsale en forme de voile qu’il déplie ou replie. Il semblerait qu’ils déploient leur voile au-dessus de l’eau aussi pour réguler la température de leur corps, en plus de son utilité dans la chasse. Sa nageoire dorsale impressionnante ne sert pas uniquement à la régulation thermique; elle joue un rôle crucial dans sa technique de chasse, comme nous le verrons.

Concernant la vitesse, les deux espèces sont des sprinters marins, mais avec des nuances. Comme souvent chez les grands pélagiques, l'espadon est prédisposé à la nage rapide. Toutefois, contrairement aux Thonidés qui possèdent un fort pourcentage de muscles rouges propices à une nage soutenue, l'espadon possède un plus fort pourcentage de muscles blancs, ce qui le rend plus apte à des pointes de vitesse. Cependant, la vitesse de pointe de l'espadon a été longtemps surestimée. Une étude sur des grands poissons proches de l'espadon, comme le marlin, a montré qu'elle pouvait au plus être de l'ordre de 40 km/h, ce qui est inférieur aux marlins qui peuvent atteindre 60 km/h. Par ailleurs, l'espadon ne pourrait dépasser des vitesses de 50 km/h sans expérimenter de cavitation. En comparaison, le poisson-voilier est souvent appelé espadon-voilier de part sa ressemblance avec son cousin l’espadon, et il est considéré comme le poisson le plus rapide du monde. C’est un sprinter hors pair, capable de se déplacer jusqu’à 110 km/h sur de très courtes distances.

Cycle de Vie et Reproduction du Voilier

Le cycle de vie du voilier est marqué par une croissance rapide et une reproduction prolifique. Le voilier atteint sa maturité sexuelle entre 2,5 et 3 ans, et il peut vivre jusqu’à 13 ans. La reproduction a lieu principalement dans les eaux côtières peu profondes. Pendant cette période, la femelle est généralement accompagnée par un ou plusieurs mâles, et elle nage lentement avec sa voile déployée hors de l’eau. Une femelle peut pondre jusqu’à 4 millions d’œufs en une seule ponte, et il a été observé que la femelle peut pondre jusqu’à 4,5 millions d’œufs. Ces œufs vont éclore rapidement, environ 36 heures après la ponte.

À la naissance, le poisson-voilier n’a pas la même mâchoire allongée que l’adulte. Le jeune voilier mesure seulement 0,3 cm à l'éclosion. Sa mâchoire, le rostre, ne se développera qu’à partir de 6 mm de longueur. Ce n’est que lorsqu’il aura atteint 20 cm qu’il affichera toutes les caractéristiques des adultes, devenant un joli petit voilier « miniature ».

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Habitats et Répartition Géographique

L'espadon est un poisson pélagique que l'on retrouve dans les eaux tropicales et tempérées des océans du monde entier. Sa présence est vaste et couvre de multiples latitudes.

L'espadon voilier est également un poisson pélagique, mais il est surtout présent dans les mers tropicales, comme au Sénégal, en Floride, dans l'Atlantique, l'Océan Indien et le Pacifique. On rencontre le poisson-voilier de l’Atlantique dans les eaux tropicales et subtropicales de l’océan Atlantique et en Méditerranée. Il est très abondant le long des côtes de Floride, dans le Golfe du Mexique et dans la Mer des Caraïbes, et plus au sud au Brésil et sur les côtes du Sénégal. Le voilier de l’Indo-Pacifique, lui, vit dans l’Océan Indien et Pacifique. L'IGFA (International Game Fish Association) reconnaît deux espèces de voiliers : le voilier Atlantique, qui est le plus petit, avec un record IGFA de 63 kg pris en Guinée Bissau le 29 novembre 2007 ; et le voilier Pacifique, qui est plus gros. Cependant, des études génétiques récentes montrent peu de différence, et il pourrait s’agir finalement d’une seule et même espèce.

Néanmoins, quelques spécimens d'espadon voilier ont pu être capturés en Méditerranée, notamment en Italie du Sud ou près des côtes du Maghreb, confirmant sa présence occasionnelle dans ces eaux. Dans la zone de Rodrigues, le voilier vit sur le plateau continental et proche du tombant, explorant la couche supérieure des océans en petits groupes. Les voiliers se rencontrent dans les eaux tropicales ou subtropicales, préférant des températures allant de 22 à 30 °C. Il est important de noter que les deux espèces reconnues de voiliers, celles de l'Atlantique et de l'Indo-Pacifique, ne se croisent pas et ne se mélangent pas, bien qu'elles partagent des caractéristiques générales.

Régime Alimentaire et Stratégies de Chasse Sophistiquées

L'espadon est un prédateur redoutable qui se sert de son excellente vision, adaptée à un large spectre de luminosité, pour chasser ses proies aussi bien la nuit que le jour, et jusqu'à des profondeurs importantes. Il se nourrit essentiellement de poissons, mais aussi de crustacés et de calmars.

Le voilier est également un prédateur vorace. Il se nourrit principalement de poissons, de calmars ou de pieuvres. Il aime particulièrement les bancs de sardines et sa technique de pêche est impressionnante. Sa grande voile lui sert à rassembler les petits poissons en boule. Il prélève alors sa nourriture en bordure du banc, se délectant de petits poissons tels que des juvéniles de thons jaunes, des bonites, des poissons volants, des crevettes ou des céphalopodes. Des dizaines d’espadons voiliers œuvrent en commun pour former les boules de sardines et s’en délecter.

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La Pêche : Entre Sport, Commerce et Conservation

L'espadon est l'un des poissons les plus recherchés dans le monde pour sa chair. Il est catégorisé dans les poissons semi-gras, et est l'un des poissons préférés des pêcheurs.

La pêche à la traîne hauturière est certainement une des techniques les plus utilisées pour rechercher l’espadon voilier. Cette grande traîne se pratique généralement à une vitesse de traîne assez élevée, entre 6 et 15 nœuds. Afin de pouvoir traîner de nombreuses lignes simultanément, certaines sont écartées par des tangons. Les pêcheurs utilisent des leurres Big Game qui nagent en surface ou juste sous la pellicule de l’eau. Ces leurres sont généralement constitués d’une tête dure, souvent en résine ou en métal, et d’une jupe en plastique souple, en plumes ou en fibres synthétiques. Ces têtes peuvent avoir des formes diverses pour des nages différentes : les "Pusher" ont une face plate qui pousse beaucoup d’eau, les "Swimmer" sont des leurres à tête biseautée comme pour un plug (à « pan coupé »), et les "Plumes" sont des leurres constitués de plumes et/ou de matériaux synthétiques. Ces derniers peuvent être couplés avec des vifs vivants ou morts (comme le hareng ou le ballyhoo), ou un ventre de bonite placé sous la jupe de ces leurres. Afin de créer un effet de banc visant à exciter les poissons, ces leurres sont généralement précédés de teasers d’appel.

Si la traîne reste une des techniques de prédilection pour la recherche de l’espadon voilier, des pêcheurs tentent de la pêcher différemment. Ainsi, des pêcheurs à la mouche attendent de faire monter un sailfish sur des chaînes de teasers pour le tenter au streamer.

Pour les amateurs de la pêche sportive, le voilier ou espadon-voilier mérite une ligne fine pour un combat équitable. On le recherche pour sa beauté et son comportement acrobatique. Lorsqu'il saute, ses contorsions nerveuses en C ou en S ne laissent pas insensible devant tant d’élégance. Il reste souvent sur place, à s'épuiser dans ces sauts aériens, facilitant le travail du pêcheur. Différentes techniques peuvent être employées : la pêche en traîne rapide ou semi-rapide aux leurres de surface, et la pêche en traîne lente aux appâts vivants, qui est considérée comme la plus efficace, utilisant de petites bonites, des maquereaux, des ballyhoos et d'autres petits pélagiques.

Enjeux de Conservation et Réglementations

La pêche intensive a eu un impact significatif sur les populations de ces grands migrateurs. Depuis 1991, la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l'Atlantique (CICTA) a multiplié les recommandations et établi des quotas de prises par pays, ainsi que des minima de taille et d'âge pour l'espadon.

En ce qui concerne les istiophoridés, la commission de la CICTA a adopté quatre nouvelles réglementations relatives à leur conservation, en raison de l’état actuel du stock qui connaît un fort épuisement. Ces stocks sont sous surveillance. Pour l'espadon voilier, des mesures de conservation strictes sont mises en place : seul le pêcher-relâcher vivant et immédiat est autorisé. Seule la pêche à la canne est autorisée, et la taille minimale des hameçons autorisés est de 7 cm. Le voilier est souvent pêché par erreur dans les larges filets de pêche à la palangre ou par des adeptes de la pêche sportive. Aux États-Unis, les pêcheurs doivent impérativement les remettre à l’eau, et il est interdit de les vendre. Même si la chair de ce poisson n’est pas très appréciée (contrairement à son cousin l’espadon), l’espèce pourrait bien devenir en danger à cause de cette pêche accidentelle.

Un plan de reconstitution sur 15 ans (2017-2031) de la population d'espadon méditerranéen a été mis en œuvre. Dans ce cadre, le quota sera réduit de 3 % par an de 2018 à 2022. En novembre 2016, suite à la clôture de la 20ème réunion spéciale de la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l'Atlantique (CICTA) à Vilamoura, au Portugal, le WWF a salué les efforts des 51 parties contractantes, dont les États-Unis, le Japon et l'Union européenne, pour convenir d'un plan de gestion de l’espadon méditerranéen sur les 15 prochaines années. En accord avec une proposition de la Commission européenne, les parties contractantes de la CICTA ont convenu d'une limite de capture fixée à 10 500 tonnes en 2017 et d'une réduction progressive des captures de 15 % sur 5 ans. Le volume de pêche passera ainsi de 10 185 tonnes en 2018 à 8 925 tonnes en 2022. C’est "un pas décisif vers la préservation du stock", a estimé l’Union européenne, à l’origine de ce plan. Selon les ONG, il était temps d’agir : en 30 ans, la population de ce poisson très prisé a chuté de 70 %.

Comme la plupart des poissons, l'espadon est l'hôte de nombreux parasites, dont des cestodes, digènes, monogènes, nématodes et copépodes. Treize taxa de parasites ont été identifiés sur ou dans les espadons de Méditerranée, dont certains parasites, en particulier les larves d’Anisakis spp.

Témoignage d'une Passion pour l'Espadon en Méditerranée

Samuel Urbain, spécialiste des poissons à rostre de Méditerranée, nous a raconté une pêche exceptionnelle au cours de laquelle il a fait un quadruplé d’espadons dans la grande bleue. Le 19 juillet 2020 restera une date mémorable. Ce jour-là, avec son père, ils ont capturé, marqué et relâché quatre espadons au large de Sainte-Maxime. Après quelques années à traquer les espèces communes de Méditerranée (barracuda, liche, loup, thon…), l’envie de rencontrer un Xiphias gladius était forte. Ils étaient, avec son père, obnubilés par cette idée. N’ayant aucune information fiable, ils ne savaient ni où, ni comment les trouver. C’est alors qu’en août 2015, ils ont touché leur premier spécimen. Dès les mois suivants, Samuel a adapté et amélioré encore un peu plus la technique de pêche pour devenir plus régulier en nombre de prises, et la saison 2020 a démarré plutôt bien, avec de belles sorties et une confiance renouvelée.

Ce matin du 19 juillet, ils ont quitté le port de Sainte-Maxime de bonne heure, avec une légère brise dans le visage et le chant des goélands dans les oreilles, excités et impatients de passer une agréable journée de pêche et d’en découdre avec ces gladiateurs. Ils étaient fin prêts à se diriger vers le large, après avoir pris les derniers avis météo, et celle-ci était au beau fixe. Après avoir continué leur route quelques temps, ils sont enfin arrivés sur l’un de leurs endroits habituels. Le moment était venu pour la mise en place du bateau et la préparation du matériel. Samuel a esché le premier appât de la journée - les appâts favoris des espadons étant des bonites, chinchards, calamars - sur un hameçon J de 10/0. Le bas de ligne était en 250Lb afin de résister aux coups de rostre imposant et à l’usure qui en découle.

Le combat n’a pas été très long, environ une vingtaine de minutes. Une fois le bas de ligne proche du bateau, la plus grande attention a dû être de mise afin qu’il puisse anticiper les déplacements et les sauts éventuels du poisson à proximité de l’embarcation. Comme expliqué dans un article sur le taggage, Samuel s'est fait une spécialité dans le marquage de l’espèce : il a donc rapidement placé une balise « spaghetti » sur la partie supérieure du corps de l'espadon à l’aide d’un applicateur conçu à cet effet. Le poisson étant toujours maintenu fermement dans l’eau à côté du bateau, ils ont pris le temps d’établir une carte d’identification avec ses mesures, une estimation de son poids, etc. La journée ne faisait que commencer, car trois autres captures, taggages et relâches d’espadons ont suivi, plus ou moins semblables, tant au niveau de la configuration de pêche que des conditions météo, avec toujours ce temps clair et un vent calme. La température de l’eau à 24 °C ce jour-là était vraiment favorable pour les traquer. Avec l’expérience de ces dernières années, Samuel a pu notamment remarquer que les espadons présentaient cette particularité d’être assez indociles à manger les appâts.

Samuel Urbain est pro-team pour la célèbre marque de vêtements PELAGIC Gear et Hooker Elec. L’espadon, pour Samuel, est « le » poisson roi que tous les pêcheurs sportifs rêvent de pêcher un jour, un poisson mythique à la défense légendaire. Leur engagement pour la conservation est concret : ils balisent tous leurs poissons pour une fondation américaine qui se nomme « The Billfish Foundation ». Samuel a d’ailleurs remporté en 2017 et en 2019 leur grande compétition internationale annuelle en tant que Top Tagging Angler Swordfish (meilleur pêcheur et tagueur d’espadon) pour avoir identifié le plus grand nombre d’espadons, Xiphias gladius.

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