La question du voile en Égypte est loin d'être simple, se manifestant comme un phénomène profondément ancré dans la société égyptienne, où il transcende la simple prescription religieuse pour toucher à des dimensions culturelles, identitaires et même politiques. Bien que le port du voile ne soit pas encore imposé par la loi, comme l'ont souligné à maintes reprises les organisations égyptiennes de défense des droits de l’homme qui répètent que le voile doit être un « choix personnel », il est souvent perçu comme une volonté collective « librement » consentie, voire comme un climat de terreur sociale. Cette complexité se révèle à travers des expériences personnelles, des évolutions historiques et des débats constants sur sa signification et sa place dans le paysage contemporain.
Entre Pression Sociale et Injonctions Quotidiennes
La présence du voile est une constante dans les rues égyptiennes, où l'injonction de le porter dans les lieux publics est souvent faite de diverses manières. Que de fois cette injonction est-elle entendue, dans le centre-ville, de la bouche d’hommes adultes ou de gamins chahuteurs. Mais elle peut aussi venir des femmes. Un jour, en approchant de la station de métro, une femme se souvient avoir reçu un coup sur la nuque et entendu un groupe d’adolescentes voilées criait : « O femme, voile-toi ! ». L’altercation qui a suivi cette agression et le scandale provoqué par l’attroupement des curieux témoignent de la force de cette pression.
Étonnamment, cette pression ne s'exerce pas de la même manière sur toutes les femmes. Une amie française aux longs cheveux blonds, par exemple, est restée imperturbable face à de telles situations, n’étant pas visée par les insultes et ne recevant pas de coup sur la tête. « C’est peut-être parce que je ne me sens pas concernée par ce qui arrive à cette société, sans doute parce que je suis une étrangère, parce que ma joie de vivre au Caire atténue les problèmes », lui a-t-elle dit. Bizarrement, personne ne s’est approché d’elle pour la questionner sur le voile, ni la bousculer. Cela suggère que l’apparence de Christine la range parmi les étrangers, les vrais khawagat (Européens), et donc parmi les personnes protégées, créant une distinction flagrante dans le traitement social.
Ces incidents ne sont pas isolés. Sur le quai du métro, des adolescents, des garçons cette fois, ont crié : « Perruca ! perruca ! » à une femme aux cheveux découverts, entraînant un « véritable festival de sermons » de la part des passagers. Des dizaines de regards étaient braqués sur elle, comme si elle était nue, illustrant l'intense surveillance sociale. Même dans des cercles plus intimes, comme un cours d’anglais où les élèves sont des femmes venant du monde entier (Japonaises, Espagnoles, Françaises), une Égyptienne voilée, prénommée Amal, a interpellé agressivement une autre femme musulmane non voilée : « Alors, pourquoi ne portes-tu pas le voile ! ? Pourquoi ? ». Les invectives d’Amal ont continué, gâchant la fête, malgré l’incompréhension des autres femmes qui demandaient : « En quoi cela la regarde-t-elle ? Qui est-elle pour te l’ordonner ? ». Ces témoignages mettent en lumière la prégnance d'une volonté collective et d'un climat social qui, pour beaucoup, est pire qu'une loi formelle.
Motivations Diverses Derrière le Port du Voile : Au-delà du Dogme
Interroger publiquement une femme voilée sur les raisons de son choix conduit souvent à des réponses standardisées : « Parce que Dieu l’a voulu ainsi », ou : « Parce que ma religion m’ordonne de le faire. » Cependant, en privé, dans une conversation entre deux femmes, les réponses sont aussi diverses que les personnes, révélant une multitude de motivations complexes, parfois éloignées de la stricte observance religieuse.
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Hoda, par exemple, porte le voile pour des raisons non religieuses, car elle ne considère pas que les versets du Coran l’imposent comme un devoir, mais pour une question d’identité. Elle estime qu’elle se trouve dans une confrontation culturelle avec l’Occident, faisant du voile un symbole de résistance ou d'affirmation culturelle. Rania, quant à elle, a commencé à porter le voile quand elle vivait en Arabie Saoudite. Là-bas, porter le voile est « naturel », explique-t-elle, soulignant l'importance de ne pas se distinguer des autres dans un contexte où c'est la norme. Nourane, militante dans une association, porte le voile parce qu’elle sent que les gens ne l’écouteraient pas si elle n’était pas voilée, percevant ainsi le voile comme un outil de crédibilité et d'acceptation sociale.
Dina s’est voilée pour trouver un mari. Elle raconte : « Toutes mes amies étaient voilées sauf moi, sans doute parce que ma famille est libérale. Un jour, je me suis aperçue qu’elles s’étaient toutes mariées. J’ai donc décidé de me voiler pour trouver un mari. » Ce témoignage met en évidence une motivation pragmatique et sociale, liée aux attentes du mariage dans une société où le voile est souvent perçu comme un signe de respectabilité. D'autres motivations incluent l'activisme politique, comme Kawthar, une militante de l’islam politique qui s’oppose aux États-Unis et à Israël. Mounira s’est réveillée un beau matin et a pris la décision de porter le voile de manière spontanée. Enfin, Loubna, une ancienne gauchiste, le porte « en attendant que la tempête islamiste passe », ce qui suggère un choix temporaire ou stratégique face à un climat social et politique donné.
Ces divers récits soulignent que, si le religieux constitue une composante de première importance de la personnalité égyptienne façonnant ses coutumes et ses traditions sociétales, les raisons du port du voile sont loin d'être monolithiques. Le Coran lui-même reste flou sur le sujet du port du hijab (voile). La prédicatrice Ghada Metaal, répondant à une question d'une journaliste, précisait : « À une jeune fille française, vivant en France, je lui dirais de ne surtout pas le porter… ». De plus, l'incident impliquant le cheikh Tantaoui, dont la nomination relève du Président de la République égyptienne, lors d’une inspection de la mosquée d’Al-Azhar, est révélateur. Il a interpellé une adolescente au visage masqué d’un niqab et a tonné : « Ce n’est pas de la religion mais une simple tradition », l'obligeant à le retirer. Cela met en lumière les tensions et les interprétations variées au sein même des institutions religieuses.
Une Histoire Complexe du Voile en Égypte : Fluctuation et Réinvention
L'histoire du port du hijab en Égypte est celle d'un long cheminement marqué par des circonstances politiques, des transformations sociales, des fluctuations intellectuelles et des convictions culturelles. Jusqu’au début du XXe siècle, les femmes égyptiennes portaient une forme de hijab, couvrant leur tête et leur visage, lorsqu’elles quittaient leur foyer, et ce, indépendamment de leur croyance religieuse ou de leur niveau social. Ces couvre-chefs incluaient la « melaya laf », la « burqa », le « mouchoir abou ouya », le « yashmak » ou la « bisha », des vêtements pour femmes dans les quartiers populaires, tandis que la burqa était adoptée par les femmes de la classe moyenne.
Le tout début des transformations coïncide avec la Campagne française en Égypte, où il est devenu courant de voir des Françaises se promener dans les rues portant des « vêtements à l’occidentale », tête nue et avec des tenues différentes de celles des Égyptiennes, selon Al-Jabarti. Puis, avec le règne de Muhammad Ali, le nombre de femmes européennes en Égypte a augmenté, car il les a fait venir pour enseigner à ses filles dans le palais, un exemple suivi par l’aristocratie. Ce phénomène est resté l’apanage des femmes européennes dans les rues en Égypte jusqu’à ce que commencent des appels réitérés pour retirer la burqa, puis le voile, lancés par un certain nombre d’Égyptiens hommes et femmes.
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La princesse Nazli Fadel a soutenu le mouvement de la libération des femmes en organisant le premier salon culturel au Moyen-Orient en 1890, où des pionniers comme Cheikh Muhammad Abdou, Saad Zaghloul et Qasim Amin ont pu discuter. Le premier appel explicite à retirer le voile comme une forme de libération des femmes revient à l’ouvrage « Les femmes en Orient » de Morcos Fahmy en 1894, qui invitait les femmes à se libérer du voile pour devenir égales aux hommes. De nombreux magazines féminins, tels Al-Firdaws, Mirat Al-Hasnaa et Fatat Al-Sharq, sont apparus dès 1896 pour discuter de ces affaires.
Cependant, c’est Qasim Amin qui a eu la plus grande influence avec son ouvrage « La libération des femmes » en 1899, ayant eu une large résonance et provoquant un débat intense. Il appelait à un programme global de réforme et de progrès national qui incluait la libération de la femme en l’incitant à retirer la burqa pour découvrir son visage, lui permettant ainsi de participer activement au « progrès » du pays. Il pensait que le hijab, signifiant alors se couvrir le visage avec une burqa, était une coutume que les musulmanes avaient adoptée au contact d’autres nations, avant de le considérer par la suite comme un vêtement religieux. Son approche a suscité des soutiens et des oppositions, notamment de Talaat Harb avec « L’éducation des femmes et le hijab » et de Mustafa Kamel dans le journal Al-Liwaa.
En 1915, le magazine Al-Safur lançait un appel direct aux femmes pour retirer le voile. Cet appel a pris une tournure politique majeure lors de la Révolution de 1919, lorsque Safia Zaghloul a mené une manifestation de femmes pour réclamer l’indépendance. En 1921, Hoda Shaarawi et Siza Nabrawi ont brandi la burqa devant la foule en recevant Saad Zaghloul à son retour d’exil, un acte symbolique fort. Des magazines spécialisés pour femmes comme Al-Masryah et La Nouvelle Femme, parus en 1925, ont poursuivi ces discussions. La statue de « La renaissance de l’Égypte » de Mahmoud Mokhtar, installée depuis 1928, représente une femme soulevant le voile de son visage, incarnant cet esprit d'émancipation.
Les appels au retrait du hijab se sont poursuivis, et la troisième décennie du XXe siècle a vu une généralisation de son absence. Aucune loi officielle n’a été promulguée interdisant le hijab, mais il a progressivement disparu de toutes les classes de la société égyptienne pour trouver son retrait général depuis le début des années 1940. À cette époque, le hijab ne faisait plus partie de la composante religieuse pour devenir plutôt un simple héritage culturel, tout comme le tarbouche pour les hommes.
Cependant, après la défaite de juin 1967 et le déclin du projet national, les Égyptiens ont trouvé dans la religion un moyen de surmonter cet échec, entraînant un tournant de la société vers plus de piété. Durant cette période, le nombre de femmes portant le hijab, initialement peu important, a augmenté progressivement dans les rues, les universités et les lieux de travail. Le hijab a continué à se répandre sans être affecté par les restrictions imposées par l’État face aux groupes islamiques ni par l’arrêt de leur activité politique après l’assassinat de Sadate, s’enracinant dans la société grâce aux efforts des cheikhs d’Al-Azhar et aux programmes religieux diffusés à la radio et à la télévision.
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Au début du troisième millénaire, le nombre de femmes voilées parmi le public et les célébrités a encore augmenté grâce aux nouveaux prédicateurs et leur capacité à attirer les jeunes avec un discours modéré, un style simplificateur, une terminologie moderne et des méthodes puisées dans la veine du développement humain, ciblant particulièrement les femmes des classes supérieures. Malgré cette augmentation, le débat intellectuel sur le hijab a persisté à travers des penseurs et des journalistes comme Iqbal Baraka avec son ouvrage « Le hijab : une vision moderne ».
Plus récemment, la société égyptienne assiste à une nette diminution du nombre de femmes voilées, tout particulièrement après la Révolution du 25 janvier 2011. Le sentiment de liberté après la Révolution a eu des répercussions, dont la plus marquante a été la remise en question de certaines valeurs sociales, culturelles et religieuses. L’échec des mouvements politiques islamiques à tenir leurs promesses a altéré leur image auprès des jeunes, ouvrant la voie à des mouvements exigeant le retrait du hijab, évoquant une nostalgie des années 40 et 50. Les réseaux sociaux ont amplifié ces idées, transformant le retrait du hijab en un acte de défi, avec des publications de photos et des récits personnels. La scène sociétale actuelle est complexe : le nombre de femmes voilées reste assez élevé, constituant même une majorité, mais leur nombre diminue significativement, surtout parmi les jeunes. Un certain nombre de femmes voilées oscillent d’ailleurs entre la forme traditionnelle et celle moderne du hijab (turban ou à l’espagnol), tandis que d’autres se couvrent la tête sans respecter une tenue vestimentaire jugée décente. Le port et le retrait du hijab est un indicateur qui révèle l’écart des Égyptiens de leur référence religieuse, fondement de la personnalité égyptienne et de son système de valeurs.
Le Niqab et les Récentes Réglementations Éducatives
La distinction entre le hijab (voile qui couvre les cheveux et le cou) et le niqab (voile intégral qui couvre le visage, ne laissant apparaître que les yeux) est cruciale, d’autant plus que le niqab est souvent perçu comme « le voile en pire ». En France, le débat sur le port du voile est récurrent et la question est tranchée, tous les signes ostentatoires exprimant l’appartenance à une religion étant proscrits par la loi, concernant initialement le voile, puis le niqab. Les parlementaires français pourraient même s’inspirer de ce qui se produit en Égypte, comme l’incident du cheikh Tantaoui mentionné précédemment.
En Égypte, le ministère de l’Éducation a interdit le port du voile intégral, le niqab, dans les écoles publiques et privées, une décision qui a fait débat sur les réseaux sociaux. Un décret sur l’uniforme scolaire, publié par le journal gouvernemental Akhbar Al-Youm, interdit aux élèves du primaire et du secondaire de « se couvrir le visage », tandis que le voile reste « facultatif », selon « l’envie de l’élève, sans pression ni coercition de qui que ce soit mis à part du tuteur légal, qui doit être informé de ce choix ». Cette décision a suscité la colère de certains, comme Mohammed sur X, qui a réagi en déclarant que le gouvernement n’a « donné aucune justification, c’est une décision tyrannique qui empiète sur la vie privée ». Un autre internaute a accusé les autorités de « violer les droits des humains », affirmant : « Si une personne veut porter le niqab, elle doit pouvoir le faire ».
Cependant, la décision a également été saluée par d’autres. Ahmed Moussa, animateur d’un talk-show et fervent partisan du régime d’Abdel Fattah Al Sissi, y a vu « un premier pas d’importance vers la destruction de l’extrémisme et la correction de la situation de l’éducation devenue le repaire des groupes terroristes Frères musulmans ». Yazzie, une autre internaute, a déclaré que « l’Égypte doit en faire plus pour se débarrasser des Frères musulmans ». Ce débat s'inscrit dans un contexte où la confrérie des Frères musulmans a été déclarée « terroriste » et interdite, avec des centaines de ses membres et dirigeants tués et des milliers emprisonnés depuis la prise de pouvoir d’Abdel Fattah Al Sissi. Pour de nombreux internautes, le problème de l’éducation dans ce pays de 105 millions d’habitants, écrasés par l’inflation et la dette publique, est ailleurs. « Est-ce le niqab qui est responsable des classes surpeuplées, de la vétusté du matériel et des difficultés des enseignants ? », s’interroge ironiquement un autre internaute, déplaçant le débat vers les défis structurels du système éducatif.
Dans le secteur privé, la plupart des chefs d’entreprise se refusent à embaucher des monaqqabates, a fortiori dans le domaine commercial, arguant que le niqab est un obstacle pour communiquer avec la clientèle. Cela souligne que les répercussions du port du niqab s'étendent au-delà de la sphère religieuse et éducative, influençant également les opportunités professionnelles.