Le voile, souvent désigné par le terme de « foulard », est un vêtement qui revêt de multiples significations. Il s'agit d'un tissu souple destiné à couvrir la tête, considérée comme la partie la plus noble du corps humain. Oissila Saaidia, historienne et membre du LARHRA (CNRS) et de l’ISERL, explore cette thématique dans son ouvrage intitulé Les voiles « islamiques » dans les sociétés musulmanes et européennes.
Introduction
L'Égypte, au carrefour des cultures et des religions, offre un contexte particulièrement riche pour étudier l'histoire et la législation du port du voile. Cet article se propose d'examiner l'évolution du voile en Égypte, depuis les influences religieuses et culturelles initiales jusqu'aux débats contemporains sur son rôle et sa signification.
Les origines et significations du voile
L'historienne Oissila Saaidia, dans son ouvrage, aborde l'histoire du voile en soulignant les transformations sémantiques du terme : « voile » à la fin du XIXe siècle, devenu « foulard islamique » dans les années 1990, puis de nouveau « voile islamique » concurrençant le niqab et la burqa dans les années 2000. Elle mentionne les textes religieux du Nouveau Testament et du Coran qui évoquent le voile, tout en soulignant la complexité de leur interprétation, exposée aux risques d'instrumentalisation et à la difficulté de cerner précisément la signification des termes de l'arabe du VIIe siècle.
Le hijab, plus qu'un simple vêtement pour les femmes musulmanes exprimant leurs convictions religieuses, fait partie intégrante du paysage sociétal égyptien. La société égyptienne a connu de nombreux changements, allant des circonstances politiques aux transformations sociales, en passant par les fluctuations intellectuelles et les convictions culturelles. Le hijab est intrinsèquement lié aux enseignements religieux qui sacralisent le corps, le considérant comme le lieu d'expression de la personnalité. Le religieux est une composante essentielle de l'identité égyptienne, façonnant ses coutumes et traditions.
Évolution culturelle et sociale du voile en Égypte
Jusqu'au début du XXe siècle, les Égyptiennes, quelle que soit leur religion ou leur classe sociale, portaient une forme de hijab (couvrant la tête et le visage) lorsqu'elles sortaient de chez elles. Avec le déclin du respect des cultes religieux, le « melaya laf », la « burqa », le « mouchoir abou ouya », le « yashmak » ou la « bisha » ont remplacé cette forme de voile, notamment dans les quartiers populaires. La burqa était quant à elle adoptée par les femmes de la classe moyenne.
Lire aussi: Plongée en Égypte : guide complet
La fin du XIXe et le début du XXe siècle ont été marqués par des transformations sociales et politiques qui ont conduit à l'émergence de mouvements réclamant d'abord le retrait de la burqa, puis du voile. L'arrivée de femmes européennes en Égypte, notamment pendant la Campagne française et sous le règne de Muhammad Ali, a contribué à introduire des « vêtements à l'occidentale ». Des appels au retrait de la burqa et du voile ont été lancés par des Égyptiens, hommes et femmes. La princesse Nazli Fadel a soutenu le mouvement de libération des femmes en organisant le premier salon culturel au Moyen-Orient en 1890, où des personnalités telles que Cheikh Muhammad Abdou, Saad Zaghloul et Qasim Amin ont débattu de ces questions.
Le rôle de Qasim Amin et les débats sur la libération des femmes
Qasim Amin, figure emblématique de la pensée réformatrice égyptienne, a joué un rôle central dans les débats sur le dévoilement des femmes. Dans ses ouvrages La Libération de la femme (1899) et La nouvelle femme (1900), il aborde le thème du dévoilement, plaidant pour que les femmes retirent la burqa afin de participer activement au progrès du pays. Amin considérait le hijab comme une coutume adoptée au contact d'autres nations, et non comme un vêtement religieux intrinsèque à l'islam.
Son appel à la libération des femmes a suscité de vives réactions, tant positives que négatives. Des magazines féminins tels que Al-Firdaws, Mirat Al-Hasnaa et Fatat Al-Sharq ont émergé pour discuter des questions relatives aux femmes. Des critiques, comme Talaat Harb dans son ouvrage L’éducation des femmes et le hijab (1899), et Mustafa Kamel, ont attaqué les idées de Qasim Amin, les jugeant étrangères à la culture égyptienne.
Le voile et la politique : de la révolution de 1919 à nos jours
En 1915, le magazine Al-Safur a lancé un appel direct aux femmes pour qu'elles retirent le voile. Cet appel a pris une tournure politique lors de la Révolution de 1919, lorsque Safia Zaghloul a mené une manifestation de femmes pour réclamer l'indépendance. En 1921, Hoda Shaarawi et Siza Nabrawi ont brandi la burqa devant la foule lors du retour d'exil de Saad Zaghloul.
La statue de « La renaissance de l’Égypte » de Mahmoud Mokhtar, installée en 1928, symbolise cette époque en représentant une femme soulevant le voile de son visage. Les appels au retrait du hijab se sont poursuivis, et dans les années 1940, le voile avait largement disparu de la société égyptienne.
Lire aussi: El Gouna : Plongée en Égypte
Le retour du hijab et les mutations contemporaines
Le hijab n'a pas fait un retour soudain en Égypte. Après la défaite de juin 1967 et le déclin du projet national, les Égyptiens se sont tournés vers la religion, ce qui a conduit à une augmentation progressive du nombre de femmes portant le hijab dans les rues, les universités et les lieux de travail.
Au début du troisième millénaire, de nouveaux prédicateurs ont émergé, attirant les jeunes avec un discours modéré et des méthodes modernes. Malgré l'augmentation du nombre de femmes voilées, le débat intellectuel sur le hijab s'est poursuivi.
Récemment, la société égyptienne a connu une diminution du nombre de femmes voilées, en particulier après la Révolution du 25 janvier 2011. Le sentiment de liberté a conduit à une remise en question des valeurs sociales, culturelles et religieuses. Les mouvements politiques islamiques ont échoué à tenir leurs promesses, ce qui a altéré leur image auprès des jeunes. Sur les réseaux sociaux, des femmes ont commencé à publier des photos sans voile, encourageant d'autres à faire de même.
Législation et restrictions
À compter du 30 septembre, le port du voile intégral sera officiellement interdit dans les établissements scolaires publics égyptiens. Cette annonce intervient dans un contexte de lutte contre l'idéologie des Frères musulmans et peut être comparée à la politique de Nasser à l'égard de l'islam.
Il est à noter qu'aucune loi officielle n'a été promulguée en Égypte interdisant le hijab de manière générale. Le port du voile reste un choix personnel.
Lire aussi: Guide kitesurf El Gouna