Dounia Bouzar et le voile islamique : Un débat complexe au cœur de la société française

La question du voile islamique en France est un sujet de débat récurrent et passionné depuis plus de deux décennies. L'annulation récente du licenciement d'une employée voilée travaillant dans une crèche associative a relancé la discussion sur la laïcité et la place de l'islam dans la société française. L'actuel gouvernement souhaiterait rouvrir le débat sur la laïcité après l’annulation du licenciement d’une employée voilée qui travaillait dans une crèche associative.

La laïcité à la française : un principe en question

La « laïcité à la française », promulguée en 1905, stipule que seuls les fonctionnaires et les agents des services publics sont soumis à une obligation de neutralité politique et religieuse. Cependant, la question du port de signes religieux ostentatoires, en particulier le « voile islamique », a suscité de nombreuses controverses et divisions au sein de la société. En effet, cela fait vingt-cinq ans que les affaires de signes religieux ostentatoires, surtout concernant le port du « voile islamique », agitent la société française. On se souvient de l’affaire des trois collégiennes voilées de Creil en 1989.

La loi de 2004 et ses limites

En 2004, à la suite des travaux de la Commission Stasi, une loi a été adoptée interdisant le port de signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires du secondaire (voile, kippa, grandes croix…). Cette loi visait à réaffirmer les principes de la laïcité et à garantir la neutralité de l'enseignement public. Alors pourquoi une nouvelle loi sur le voile ? Volonté de réaffirmer les principes fédérateurs de la laïcité mis à mal par les communautarismes diviseurs ? Stigmatisation de minorités qu’on ne veut pas voir ? Racisme déguisé ?

Dounia Bouzar : une voix singulière dans le débat

Dounia Bouzar est une anthropologue, spécialiste du fait religieux et de la radicalisation, et ancienne éducatrice de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Elle est une figure importante du débat sur l'islam en France, notamment en ce qui concerne la question du voile islamique. Elle a travaillé, de 1991 à 2008, dans les quartiers difficiles autour de Lille. Avec des racines maternelles corses et paternelles algéro-marocaines, c'est un peu mère Méditerranée, une matriarche qui a élevé seule ses trois filles, et que ses «anciens gosses», comme elle dit, de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) appellent toujours «Tata Dounia».

Elle s'est fait connaître pour ses positions nuancées et critiques à l'égard des discours simplistes et des amalgames entre islam et terrorisme. Elle a été nommée au Conseil français du culte musulman (CFCM) en 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, mais a claqué la porte de cette institution en 2005, dénonçant la superficialité du dialogue avec les politiques. Cette promotion, à 39 ans, l'avait projetée sur le devant de la scène politique et médiatique. C'était une voix féminine de l'islam, musulmane de foi et en même temps chercheure, déjà auteure de deux livres. L'expérience du CFCM est, dit-elle, sa «première déception» à l'égard des politiques. «Mon job, c'était d'aller manger avec des députés pour montrer que les musulmans étaient civilisés», raconte-t-elle.

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Les groupuscules sectaires et la radicalisation

Dounia Bouzar s'intéresse particulièrement aux groupuscules sectaires qui utilisent l'islam pour radicaliser les jeunes. Elle souligne que ces groupes prétendent détenir le « vrai islam » et profitent de l'ignorance occidentale pour se présenter comme un groupe purifié détenant la vérité. Elle insiste sur le fait que les jeunes qui se laissent endoctriner sont souvent ceux qui ne connaissent pas leur religion. Elle a fondé le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI) pour lutter contre ce phénomène.

Le voile intégral : une pratique récente et controversée

Dounia Bouzar considère le voile intégral comme une pratique récente et sectaire, qui n'est pas conforme à l'islam traditionnel. Elle souligne que le Coran ne parle pas de voile, mais bien d'un drap cachant tout le corps. Elle estime que les femmes portant le voile intégral sont souvent victimes d'un endoctrinement et sont considérées comme des adeptes d'une secte.

Elle critique la manière dont le gouvernement aborde la question du voile intégral, estimant qu'en le présentant comme une pratique musulmane, il donne du pouvoir aux radicaux et crée une segmentation entre les citoyens français. «Je fais partie des gens qui pensent qu’il faut réagir contre le niqab. Ne rien faire revient à le considérer comme une simple pratique religieuse, alors que les groupes radicaux endoctrinent les jeunes. Mais le gouvernement, en reprenant les postulats de ces groupuscules, a confessionnalisé le débat. Mon problème, ce n’est pas la loi, mais la façon dont on nomme les choses. Le niqab est une création récente des groupuscules sectaires. Si le gouvernement en parle comme d’une pratique musulmane, il donne du pouvoir à ces radicaux puisqu’il reprend leur définition. Donc, au final, les groupuscules gagnent. Leur objectif est atteint : créer une segmentation entre les citoyens français. Les nonmusulmans se disent que l’Islam est archaïque et les musulmans se sentent persécutés.»

La loi sur le voile intégral : une solution ?

Dounia Bouzar est favorable à une loi interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public, mais elle estime que cette loi ne doit pas être présentée comme une loi contre l'islam. Elle propose une loi qui explique que le visage doit être visible, sans burqa, sans cagoule, sans casserole, sans faire référence à la religion.

Elle critique également les mesures préconisées par certains, comme l'interdiction d'obtenir un titre de séjour pour les femmes portant le voile intégral, soulignant qu'il s'agit souvent de Françaises, quelles que soient leurs origines.

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L'islamophobie et les amalgames

Dounia Bouzar s'inquiète de la montée de l'islamophobie en France et des amalgames entre islam et terrorisme. Elle estime que les musulmans pratiquants se sentent pris en otage par les discours radicaux et par la stigmatisation dont ils sont victimes. Elle souligne que les musulmans ordinaires se sont opposés à ces mouvements sectaires, y compris dans les mosquées lorsqu'ils sont apparus en France il y a une quinzaine d'années. Mais, étant donné l’actualité politique, et la façon dont l’islam est politisé et stigmatisé, les musulmans ont peur des amalgames entre intégristes et musulmans. Du coup, ils ont tendance à être contre le principe d’une interdiction du voile intégral renvoyé explicitement ou implicitement à une pratique islamique, même s’ils sont contre le voile intégral lui-même… Il faut dire qu’effectivement, dans le débat public, les musulmans, lorsqu’ils sont pratiquants, sont systématiquement pris pour des intégristes, et les intégristes sont, eux, pris pour des musulmans.

Elle dénonce la tendance à islamiser les problèmes sociaux et à présenter l'islam comme le nouvel ennemi de l'Occident. «On veut montrer l’islam comme le nouvel ennemi de l’Occident, avec une vision du monde bipolaire : la modernité d’un côté, apanage de tout ce qui n’est pas musulman, face à un islam archaïque par essence. Ça fait dix ans que des musulmanes se battent pour arracher aux hommes le monopole de l’interprétation. Elles se battent pour dire que la polygamie n’est qu’une interprétation machiste de certains pays arabes. Elles ont montré leurs valeurs communes avec les féministes en revendiquant le droit à disposer de leur corps, avec l’avortement et la contraception. Tout ce travail est foutu à l’eau en 48 heures parce qu’on parle de la polygamie comme si elle appartenait à l’islam et qu’il n’y avait même pas de débat.»

Le travail avec Farid Benyettou

Dounia Bouzar a suscité la polémique en travaillant avec Farid Benyettou, un ancien mentor des frères Kouachi, et en l'embauchant dans son cabinet de consultants. Elle justifie ce choix en expliquant que le discours des repentis est essentiel pour déconstruire l'idéologie de Daech auprès des jeunes en voie d'embrigadement. Elle croit à sa rédemption.

Un parcours marqué par les épreuves

La vie de Dounia Bouzar a été marquée par les épreuves et les conflits. Elle a été veuve à 20 ans, a divorcé d'un second époux violent et a dû faire face à de nombreuses menaces en raison de ses engagements. Elle a été veuve à 20 ans d’un mari adoré, un grand sportif emporté en quelques mois par une tumeur au cerveau. Elle a divorcé d’un second époux violent qu’elle a fui en quittant sa ville natale, Grenoble, ses deux premières filles sous le bras. C’est à ce moment-là de sa vie qu’elle embrasse l’islam après avoir été élevée sans aucune référence religieuse.

Malgré les difficultés, elle reste attachée à ses convictions et continue de se battre pour un islam libéral et éclairé.

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