Trimaran Sodebo Ultim 3 et IDEC Sport : Une Analyse Technique et Comparée de Deux Géants des Mers

Le monde de la course océanique, et plus particulièrement celui du Trophée Jules Verne, a été le théâtre d'évolutions technologiques majeures au fil des ans. Au cœur de cette progression fulgurante se trouvent des machines extraordinaires, conçues pour défier les éléments et repousser les limites de la vitesse sur l'eau. Parmi elles, deux noms résonnent avec une force particulière : IDEC Sport et Sodebo Ultim 3. Ces maxi-trimarans, chacun à leur époque, ont incarné l'apogée de la performance en équipage autour du monde, sans escale ni assistance. Leur confrontation, au travers des chronomètres et des records, offre une opportunité unique d'analyser l'évolution architecturale et technique des multicoques de course au large. L'un d'eux vole, l'autre non, soulignant ainsi que, à vrai dire, leur conception n’avait pas les mêmes objectifs dès le départ. Cette comparaison met en évidence près de vingt ans d’évolution, un laps de temps durant lequel les principes de design ont été profondément réinventés.

L'Héritage d'IDEC Sport : Un Précurseur aux Multiples Victoires

Le maxi-trimaran IDEC Sport, dont la mise à l’eau remonte à 2006, accuse son âge en matière de design, mais son palmarès témoigne de sa robustesse et de sa polyvalence exceptionnelles. Initialement baptisé Groupama 3, il a ensuite été renommé Maxi Solo Banque Populaire VII en 2013, avant de devenir en 2015 IDEC Sport. Il est le fruit d’une ambition claire de Groupama, annoncée en décembre 2004, de construire un trimaran géant destiné à battre les plus grands records océaniques, avec pour objectif ultime le mythique Trophée Jules Verne. À une époque où la course à l’armement maritime battait son plein, Groupama décida de concevoir un bateau de taille raisonnable, se positionnant comme le « plus petit » trimaran capable de rivaliser avec des géants comme Orange II.

Franck Cammas et son équipe optèrent pour une longueur de 31,50 mètres (soit 105 pieds), un choix audacieux confié aux architectes Marc Van Peteghem et Vincent Lauriot-Prévost du cabinet VPLP. La construction débuta en 2005 au chantier Multiplast à Vannes, nécessitant près de 130 000 heures de travail avant sa mise à l’eau le 7 juin 2006. Franck Cammas souligna alors l’orientation conceptuelle : « Nous avons décidé de concevoir un trimaran de puissance moyenne. Groupama 3 est léger mais suffisamment long pour assurer la sécurité dans les mers du Sud. Sa puissance provient de sa largeur, tandis que sa légèreté résulte de l’optimisation de la structure, de la rationalisation de l’équipement et de la qualité de construction. » Ce trimaran innova par son concept, se rapprochant davantage des trimarans Orma de 60 pieds, à l’image de Groupama 2, que des géants précédents, qui étaient plus lourds et spécifiquement conçus pour affronter les conditions extrêmes du Grand Sud. Si Orange II (36,80 mètres) excellait dans les mers formées mais peinait dans les vents légers, Groupama 3 se révéla beaucoup plus polyvalent, performant aussi bien dans le gros temps que par conditions modérées.

Ce multicoque polyvalent, douze ans après sa mise à l’eau, a continué de démontrer sa fiabilité et ses performances, alliées à l’expertise d’équipages de renom. IDEC Sport a été deux fois détenteur du Trophée Jules Verne, en 2010 et 2017, établissant le record en 40 jours, 23 heures, 30 minutes et 30 secondes, un exploit qui est resté inégalé pendant neuf ans. Le bateau a également remporté les trois dernières éditions de la Route du Rhum, parmi de nombreuses autres performances, confirmant ainsi son statut de légende de la course au large.

Sodebo Ultim 3 : L'Avènement d'une Nouvelle Génération

Face à cet illustre prédécesseur, Sodebo Ultim 3 incarne la nouvelle ère des maxi-trimarans. Après trois tentatives avortées depuis 2020, la quatrième a été la bonne, permettant au Maxi Trimaran Sodebo Ultim 3 de s’adjuger le Trophée Jules Verne ce dimanche matin, battant le record de 2017 d'IDEC Sport. Il a franchi la ligne d’arrivée à 07h46 et 55 secondes (heure française) ce dimanche 25 janvier 2026, en 40 jours, 10 heures et 45 minutes et 50 secondes, améliorant le temps de référence de 12 heures, 44 minutes et 40 secondes. Patrice Lafargue, président d’IDEC SPORT et du Groupe IDEC, a tenu à féliciter l'équipage : « Je tiens à féliciter, au nom d’IDEC SPORT et du Groupe IDEC, Thomas Coville et l’ensemble de son équipage à bord de Sodebo Ultim 3 pour cette victoire exceptionnelle au Trophée Jules Verne. Il aura fallu attendre neuf ans pour voir notre record être battu - de peu, mais avec panache. Jusqu’au dernier mille, vous avez tenu en haleine non seulement nos équipes, mais aussi tous les passionnés de voile. Votre audace, votre persévérance et l’expérience patiemment acquise au fil des années vous ont menés à ce sommet. Nombreux sont ceux qui s’y sont essayés à maintes reprises avant de ramener le Trophée Jules Verne à la maison. Cette victoire est pleinement méritée. Bravo à vous tous. »

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Ce succès est le fruit d'une conception résolument tournée vers la performance et l'innovation. Benjamin Schwartz, à la table à cartes du trimaran Sodebo Ultim 3, lancé à une vitesse indécente, avec le sifflement caractéristique en bruit de fond sur une mer plutôt bien rangée, semblait serein. Il décrivait les conditions de navigation, notamment la température de l'eau : « On a perdu trois degrés ces dernières 24 heures sur la température de l'eau ; on va rester dans des mers relativement chaudes jusque là, et là on commence à avoir de l'eau à 13 degrés, nous explique-t-il en montrant le dégradé de couleurs correspondant sur son écran. Et là, on a de l'eau à 8 degrés - quand on se rapproche des Kerguelen ça se refroidit… Donc on va sortir les couches au fur et à mesure, les shorts et les tee-shirts vont être remisés jusqu'au retour dans l'Atlantique. » Ces performances s'inscrivent dans un contexte où le trimaran continuait de tenir des moyennes affolantes, avec près de 780 milles parcourus sur les dernières 24 heures, maintenant une avance assez régulière sur les temps du record actuel détenu par l'équipage de Francis Joyon à bord d'IDEC Sport depuis 2017. Récemment, avec 728 milles parcourus en 24 heures, Sodebo Ultim 3 s'approchait du Horn avec 540 milles d'avance sur le record de 2017, une progression impressionnante malgré la prudence de la cellule de routage, surveillant l'angle du vent (TWD) qui pouvait devenir défavorable. Les routages du matin incitaient à conserver une route nord-est, en ligne directe, sans empannage.

En comparaison, Alexia Barrier et son équipe à bord d'Idec Sport, bien qu'ayant passé le Cap Horn et remontant désormais l'Atlantique Sud, se trouvaient avec 5 320 milles de retard sur la trace de référence, le record du Jules Verne étant hors de portée depuis un moment. Leurs chiffres de progression restaient honorables, avec 567 milles parcourus en 24 heures sur le fond dans des conditions médium, une belle performance malgré ses problèmes de grand-voile.

Innovations Architecturales et Centrage des Masses

La différence de treize ans entre les conceptions de ces deux Ultim se traduit par une évolution majeure dans la philosophie architecturale. Les designers ont fait évoluer les formes de ces Ultim en diminuant la prise au vent sur l’avant, et l’impact du voilier dans les vagues, tout en optimisant l'aérodynamisme et l'hydrodynamisme.

L'option originale de Sodebo Ultim 3 réside de manière significative dans la position de la cellule de vie, placée en avant du mât. Cette disposition entraîne un centrage des poids optimal par rapport à un roof situé classiquement en avant du bras arrière. Pour contrebalancer cet équilibre et garantir la stabilité générale du bateau, le mât de Sodebo est placé très en arrière, au-delà de la section 6, se distinguant comme le mât le plus en arrière de toute la flotte des Ultim. Un avantage majeur de cette configuration est la libération de la zone située sous la grand-voile, ce qui permet de créer sur l’arrière une plaque à l’image des voiliers de l’America’s Cup, optimisant les flux aérodynamiques et potentiellement le support pour les appendices de vol.

En contraste, IDEC Sport présente un mât relativement centré, une caractéristique de conception courante dans les années 2000. Cette approche, bien qu'efficace pour sa génération, n'intègre pas les mêmes impératifs de centrage des masses pour la performance à grande vitesse et le vol partiel que l'on retrouve sur Sodebo Ultim 3.

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Caractéristiques des Coques Centrales

La coque centrale est l'épine dorsale de tout trimaran, et les différences entre IDEC Sport et Sodebo Ultim 3 illustrent parfaitement l'évolution des carènes.

La coque centrale d'IDEC Sport présente une forme en V qui s’ouvre progressivement de l’avant à l’arrière. Ses fonds de forme sont ovales sur l’avant, s’arrondissent au centre et s’aplatissent sur l’arrière. Contrairement aux Ultim plus modernes, la coque d'IDEC Sport reste large jusqu’à l’arrière, une caractéristique qui confère une bonne stabilité à l'époque de sa conception mais qui peut générer plus de traînée à très haute vitesse et dans les mers formées. Les étraves sont hautes et les formes simples, reflétant les pratiques de conception du début du millénaire.

En revanche, la coque centrale de Sodebo Ultim 3, à l'image de ses flotteurs, possède une étrave inversée, une tendance clairement perce-vague. Cette conception permet au trimaran de moins ralentir dans les houles de front, et surtout, en retombant de ses vols, minimisant l'impact et la décélération. La coque présente des sections très tulipées, une forme qui favorise une finesse accrue de la ligne de flottaison, ce qui réduit la résistance à l'avancement, tout en offrant une excellente réserve de flottaison dans les hauts, essentielle pour la sécurité et la performance en cas de forte gîte ou d'enfournement. La carène est ronde sur tout l’avant, puis s’aplatit progressivement à partir de la dérive, une transition qui optimise la portance et la glisse à différentes vitesses et assiettes.

Morphologie des Flotteurs

Les flotteurs jouent un rôle crucial dans la stabilité, la puissance et la capacité à "voler" des trimarans, et ici aussi, la divergence entre les deux bateaux est significative.

Les flotteurs d'IDEC Sport sont caractéristiques des années 2000, avec des formes rondes tant sur le dessus que dans les fonds. La proue s’avère haute et fine, une conception qui était à la pointe à l’époque, en 2006. Cependant, il est important de noter qu'à ce moment-là, il n’y avait pas encore d’étraves inversées généralisées sur ces grands multicoques, bien que les petits Classe C commençaient tout juste à les adopter. Cette absence d'étraves inversées rend les flotteurs d'IDEC Sport plus sujets à l'enfournement dans les vagues de face, un phénomène que les designs plus récents cherchent à minimiser.

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Les flotteurs de Sodebo Ultim 3 représentent une avancée majeure. Tronqués de 3,35 mètres sur l’arrière pour la saison 2021 et équipés de safrans relevables, ce sont les flotteurs qui présentent le moins de volume par rapport à tous les Ultim actuels. Cette réduction de volume est une stratégie pour réduire la traînée et le poids, permettant d'optimiser le "vol" ou le soulèvement du bateau. Leurs sections sont assez originales, bien tulipées, avec un fond plat à l’avant et à la poupe, mais arrondi au centre. Les flancs sont évasés et le pont est en pointe sur la moitié avant, des formes complexes visant à optimiser à la fois la pénétration dans l'eau et la portance aérodynamique. Malgré un creux réduit et des fonds étroits, ces flotteurs offrent une relative bonne réserve de flottaison, un équilibre délicat entre la finesse pour la vitesse et la capacité à supporter les charges. Cette conception permet à Sodebo Ultim 3 de tirer parti de l'effet de surface et de la portance hydrodynamique, contribuant à sa capacité à maintenir des vitesses élevées et à "voler" sur l'eau.

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