L'art total : de l'opéra lyrique aux installations contemporaines

L'idée d'un art total, ou d'une œuvre totale, évoque immédiatement l'ambition de Richard Wagner de créer une expérience artistique immersive et multisensorielle. Wagner souhaitait une fusion de la musique, de la scène, de la parole et du geste, le tout formant une vision cohérente du monde. Bien avant Wagner, au XVIIe siècle, Gian Battista Lulli (Lully en France) avait imaginé une nouvelle forme de tragédie lyrique. Dans cette forme, la musique était inextricablement liée à la scénographie, aux costumes et à l'attitude de l'acteur, reconnaissant ainsi la valeur expressive de chaque élément scénique. De nos jours, le stylisme pourrait bien être l'héritier le plus direct de cette aspiration, avec sa capacité à construire un cadre de vie entier, guidé par une vision esthétique originale.

La profondeur du "style"

Bien que souvent accusé de superficialité, le "style" en tant que geste global, synthèse de forme et de contenu, d'image et de comportement, a été étudié et défendu par des penseurs tels que Yuriko Saito, Gernot Böhme ou Christine Buci-Glucksmann. Ces derniers ont réévalué la profondeur des formes de l'apparence, de l'environnement et des atmosphères dans la culture contemporaine. Emanuele Arielli a même exploré la "coolness" comme une dimension fondamentale d'une nouvelle esthétique diffuse, capable de construire l'individualité et l'identité sociale.

L'imaginaire populaire colonisé par la mode

On peut se demander si l'œuvre totale rêvée par les romantiques ne trouve pas aujourd'hui une expression plus accomplie dans ces formes d'artificialisation diffuse qui ont aboli les frontières entre disciplines artistiques, les murs des théâtres, les distinctions entre art et commerce, et même les cadres des écrans. Cet imaginaire investit désormais l'espace public à travers des interventions multidisciplinaires, multimédias et multimodales, composées d'images, de couleurs, d'objets, de décors, de musiques et de parfums.

Dans l'optique totalisante de ces formes créatives, on assiste à une redéfinition progressive des rôles : artiste, créateur, directeur artistique, chef de la création se confondent dans une complexité opérationnelle qui reflète le processus d'évaporation de l'art décrit par Yves Michaud.

De l'opéra lyrique aux grands événements

Si l'opéra lyrique a représenté la première grande manifestation moderne de l'élan vers un art englobant, l'œuvre totale contemporaine se trouve plutôt dans la forme diffuse et spectaculaire des grands événements : cérémonies panurbaines d'ouverture des Jeux olympiques, des expositions universelles ou d'inauguration de monuments iconiques ; célébrations mises en scène par les grandes marques du luxe ; expériences immersives issues de la rencontre entre défilés de mode et univers vidéoludiques, donnant lieu à une fusion toujours plus fluide entre espace physique et espace numérique.

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Nicole Wermers : Interroger le quotidien à travers l'esthétique domestique

L'œuvre de Nicole Wermers interroge les relations sociales que nous dictent les objets du quotidien. À travers ses installations et sculptures, l'artiste met en lumière les contradictions qui séparent la sphère du privé et celle du public, et comment ses frontières produisent des situations parfois absurdes, parfois poétiques.

Puisant autant dans l'esthétique moderniste que dans le ready-made, son travail s'intéresse plus spécifiquement depuis plusieurs années aux hiérarchies sociales et politiques de genre, à des formes d'interactions sociales invisibles mais dont les échos sont bel et bien présents dans nos vies.

Les "Vertical Awnings" : Une réflexion sur l'espace public et privé

Les "Vertical Awnings" combinent un mécanisme d'auvent fabriqué en série, qui a été modifié, et des supports que l'artiste a conçus pour que le rouleau de tissu se dresse à la verticale. Ces sculptures prolongent une réflexion sur la place des textiles et des matières douces dans l'espace public, qui a débuté avec les "Untitled Chairs". Le tissu enroulé, rétractable de chaque auvent peut couvrir 20 m2, mais il est systématiquement présenté en rouleau, comme un espace potentiel abstrait. Les étoffes ont été fabriquées spécialement pour ces sculptures.

Wermers s'intéresse beaucoup à la façon dont les tissus sont utilisés dans les lieux publics, par exemple pour séparer des espaces, les affecter à un usage, les privatiser, les ombrager, les domestiquer, les protéger et, d'abord et surtout, les créer. Le fait que les textiles conviennent à ces usages tient à leurs propriétés : ils sont souples, perméables, extensibles. Cela tient aussi à la perception que nous avons de ce matériau comme inoffensif et non menaçant.

Grandir dans une exposition de matériaux de construction

L'artiste a grandi dans une exposition de matériaux de construction, ce qui a influencé son travail. La notion d'exposition et la question de l'environnement bâti participent de son travail depuis toujours.

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"Proposal for a Monument to a Reclining Female" : Humour et sérieux

La série "Proposal for a Monument to a Reclining Female" se compose d'esquisses de sculptures représentant de languides corps féminins, dans la grande tradition des odalisques, posées en équilibre sur des empilements d'objets du quotidien relevant aussi bien d'une iconographie pop que d'une représentation de la charge mentale spécifique aux femmes.

Dans l'exposition "Day Care" présentée à Glasgow en 2024, ses œuvres prennent des dimensions plus grandes et les corps reposent sur des chariots. Ces sculptures sont créées à partir de matériaux pauvres et non pas de bronze. Les grandes sculptures intitulées "Reclining Females" sont le résultat d'une réflexion sur la figure récurrente dans l'histoire de l'art du nu de femme allongée, généralement exécuté par des hommes.

Wermers a beaucoup travaillé sur les personnages allongés pendant la pandémie, non pas en relation avec l'idée de maladie, mais parce qu'elle s'intéressait à l'horizontalité comme état actif. Bien que représentant en apparence la passivité féminine, ce genre a toujours été lié au travail au sens où les modèles, en peinture comme en sculpture, étaient des prostituées ou des modèles rémunérés.

Les chariots de service ou de ménage, sur lesquels reposent ces figures en plâtre un peu plus grandes que nature, sont les outils qui connectent le corps en travail du personnel d'entretien au bâtiment dont il a la charge. L'artiste a photographié des chariots, en l'absence de personnel, dans des hôtels, des musées et des aéroports pendant presque dix ans avant qu'ils trouvent une place dans son œuvre.

La série "Proposal for a Monument to a Reclining Female", les œuvres de plus petites dimensions, sont faites en terre renforcée séchée à l'air libre. Il s'agissait au départ de simples études pour tester sa capacité à faire de la sculpture figurative, chose entièrement nouvelle pour elle. Mais elle les aimait beaucoup et ne voulait pas les placer sur des chariots miniatures. Pour elle, elles ont une fonction de modèle, comme le suggère le titre. Elle a fini par les mettre sur de petits socles composés d'un empilement de boîtes de différents produits de consommation.

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Les grandes "Reclining Females" reposent sur leurs "outils", remettant le travail à plus tard. La notion de travail invisible participe également de ces propositions au sens où, dans une certaine mesure, la consommation a remplacé le travail dans le système capitaliste tardif. Les piles de boîtes (vides) de chocolats, anti-inflammatoires, DVD de séries télé, lait d'amande, gels hormonaux, etc., représentent les bases de la vie quotidienne, mais aussi la façon dont le corps féminin est relié au capitalisme et épuisé par ce système.

Wermers apprécie l'humour noir de Robert Gober ou de Sigmar Polke, qui a été son professeur dans son école d'art à Hambourg.

Les "Untitled Chairs" : Appropriation et transformation

Les chaises de la série "Untitled Chairs" rappellent le goût de Wermers pour l'esthétique moderniste et son utilisation de structures tubulaires en acier chromé dont elle s'était déjà emparée avec son "Wasserwandregal". Elle a cousu des manteaux de fourrure au dos de chaises, transformant les formes épurées de Breuer en objet décoratif hybride. Ce vêtement symbolique du féminin devient lui-même un élément décoratif.

Quelques années plus tard, à l'invitation de Balenciaga, elle a revisité ces œuvres. Les "Untitled Chairs" modifient l'espace temporaire, le geste de l'appropriation temporaire d'une chaise, dans un lieu public, au dos de laquelle on suspend une veste : ces œuvres le transforment en objet, le vêtement devient partie intégrante et permanente du siège, il est cousu à la chaise et ne forme qu'un seul et même objet avec elle.

Wermers a utilisé des manteaux en fourrure vintage car ils ont une présence particulière, ils sont souvent customisés voire créés pour une cliente, et, plus important encore, leur doublure permet de masquer le dossier. Elle a choisi la chaise Cesca de Breuer pour son esthétique, mais aussi parce qu'elle aime le geste qui consiste à s'approprier, grâce à des manteaux de femme, une chaise créée par un homme.

En 2019, elle a été contactée par Balenciaga pour une intervention autour de pièces de leur collection. La marque, tout particulièrement à ce moment-là, s'intéressait comme elle à la condition urbaine, aux hiérarchies matérialisées, aux phénotypes. Elle a réalisé une série de sculptures servant de mannequins de présentation aux doudounes oversize de Balenciaga et à un manteau en cuir verni. Plutôt que des chaises isolées, elle a travaillé avec des chaises empilables qui condensent parfaitement l'espace (potentiel) pour s'asseoir, formant des tours une fois superposées. Elle a mis au point, pour chaque modèle de siège, une technique permettant de fusionner les éléments séparés en une pile que l'on ne peut plus désolidariser. Les chaises empilables meublent des espaces publics ou de travail, elles révèlent une utilisation de l'espace comme marchandise flexible.

Les collages : Déconstruction et reconstruction de l'espace

Le collage joue un rôle important dans l'œuvre de Wermers. Le fait de fixer deux éléments l'un sur l'autre ou côte à côte engage un dialogue. Elle a commencé à créer des collages de papiers à l'ancienne, à partir de magazines de mode et de décoration intérieure, en 1997. Cela l'intriguait de substituer des images aux tissus et aux décors bien réels.

Les collages déconstruisent et reconstruisent l'espace et les décors imaginés pour la photographie de mode et publicitaire. Elle était particulièrement attirée par la gradation de couleurs obtenue en studio grâce à des arrière-plans courbes éclairés avec soin, par ces non-lieux sans fin, aux surfaces dépourvues de leurs propriétés, où les produits semblent flotter, mais projettent néanmoins un semblant d'ombre.

Quand on élimine le produit, ces espaces, déjà fictifs, achèvent de perdre toute forme de gravité ou d'échelle. Les matières représentent une bonne part des fragments qu'elle choisit : bois ou métal aux surfaces lustrées, béton, écrans réfléchissants, détails de mobilier en surimpression. Même découpés, ils continuent de véhiculer une impression de luxe et de vastes espaces intérieurs associés à la modernité.

Si les collages finaux se composent d'éléments multiples provenant de différentes revues, le résultat doit former une image homogène. Wermers travaille à partir d'importantes archives de pages classées par catégories telles que des nuances de coloris, des reproductions de bois, béton, métal, etc. La relation entre volume et surface constitue une interrogation récurrente dans les collages avec un premier plan et un arrière-plan : ils se distinguent parfois mal l'un de l'autre, le sens de l'espace en est troublé.

Wermers n'a pas fait beaucoup de collages ces dernières années, ce qui tient sans doute en partie au développement de la représentation numérique de l'espace.

Architecture et mobilier urbains : Souligner l'absurdité ou la poésie

Dans le même registre, quantité d'œuvres de Wermers ont pour point de départ l'architecture et le mobilier urbains et soulignent l'absurdité ou la poésie de certaines réalisations. Elle apprécie vraiment les différences de mobilier urbain d'une ville à l'autre et les spécificités locales, les strates historiques de Londres, Paris et particulièrement Rome.

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