L’éveil d’une conscience poétique entre deux mondes
La trajectoire de Jules Supervielle, né le 16 janvier 1884 à Montevideo, en Uruguay, d’un père béarnais et d’une mère basque, est indissociable d’une géographie de l’absence et du déracinement. Bernard, son oncle, fonde une banque en Uruguay avec sa femme Marie-Anne de 1880 à 1883. Cette entreprise devient rapidement familiale : Bernard demande à son frère Jules, père du poète, de venir le rejoindre en Uruguay. La même année, ses parents et lui rentrent en France pour rendre visite à leur famille. C’est à Oloron-Sainte-Marie que se produit un tragique accident : son père et sa mère meurent brutalement, sans doute empoisonnés par le vert-de-gris d’un robinet en cuivre, ou victimes du choléra. Né à Montevideo, il perd ses parents à l’âge de huit mois. Ce traumatisme originel, cette perte irréparable, scelle le destin d’un homme qui, toute sa vie, cherchera à habiter un monde qu’il sent fragile, éphémère et sans cesse menacé par l’oubli.
Le recueil Comme des voiliers, publié en 1910, s’inscrit dans cette période de formation où le jeune poète cherche encore sa voix, après avoir découvert Musset, Hugo, Lamartine, Leconte de Lisle et Sully Prudhomme lors de son installation à Paris avec son oncle et sa tante en 1894. À l’âge de neuf ans, Jules Supervielle apprend, par hasard, qu’il n’est que le fils adoptif de son oncle et sa tante. Cette révélation vient confirmer une intuition profonde d’étrangeté au monde. Le titre même du recueil, Comme des voiliers, porte en lui cette image de la mobilité, du passage et de l’incertitude. Le voilier n’est jamais tout à fait ancré ; il est un trait d’union entre deux rivages, une figure de transition.
La genèse d’une esthétique du mouvement
Le poète, en 1900, publie à compte d’auteur une plaquette de poèmes intitulée Brumes du passé. Cette précocité montre déjà son désir de nommer ce qui s’efface. De 1902 à 1906, il poursuit ses études, depuis le baccalauréat jusqu’à la licence de lettres. En 1907, il épouse Pilar Saavedra à Montevideo. En 1910, il dépose un sujet de thèse sur le sentiment de la nature dans la poésie hispano-américaine. Des extraits paraîtront dans le Bulletin de la bibliothèque américaine. Cette immersion dans la nature, loin d’être une simple contemplation, est une manière d’interroger le lien entre le sujet et l’espace.
Comme des voiliers témoigne d’une volonté de saisir ce qui, dans le paysage, résonne avec le sentiment intérieur. Le poète, attentif à l’univers qui l’entourait comme aux fantômes de son monde intérieur, commence à tisser une toile où le réel se transmue en songe. Si, dans ses œuvres ultérieures, il se tiendra à l’écart des surréalistes, on perçoit déjà dans ce deuxième recueil une vigilance, ce contrôle que les générations suivantes, s’éloignant du mouvement surréaliste, ont mis à l’honneur. Le voilier devient, sous la plume de Supervielle, le symbole d’une existence qui navigue entre la mémoire des disparus et la nécessité de continuer à vivre.
La structure du vide et la persistance du souvenir
Les textes de cette période, tout comme ceux issus de Boire à la source, livre aujourd’hui quasiment introuvable, évoquent le retour à la terre natale qui fut aussi celle où ses parents moururent tragiquement. C’est en 1926 que le poète effectue ce « pèlerinage » dans les rues, les maisons de sa petite enfance. Cette hantise de l’origine se cristallise dans une écriture qui refuse le pathos pour privilégier la fluidité. La métaphore du voilier, dans le recueil de 1910, est révélatrice de cette incapacité à se fixer, à se dire « chez soi ». Tout est transitoire.
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La poésie de Supervielle, dès ses premières publications, s’attache à rendre compte de cette « haute mer » où les êtres flottent, isolés. S’il publie en 1922 son premier recueil important de poèmes, Débarcadères, puis en 1925 Gravitations, le socle de cette pensée se trouve déjà dans Comme des voiliers. Le poète ne cherche pas à décrire le monde, mais à en laisser passer le souffle. Il s’adonne à de nombreuses activités littéraires et acquiert la reconnaissance de la critique, y compris en Uruguay, tout en remaniant sans cesse ses textes, donnant lieu à de multiples rééditions, et les faisant passer souvent d’un genre littéraire à un autre. Cette instabilité formelle est le miroir de son instabilité existentielle.
L’art de la métamorphose et la vigilance intérieure
L’importance de la traduction, de Guillen à Shakespeare, souligne également cette ouverture au monde qui caractérise Supervielle. Durant la Première Guerre mondiale, il est mobilisé de 1914 à 1917. Il travaille notamment au ministère de la Guerre, en raison de ses compétences linguistiques. Dès 1917, il lit beaucoup et découvre Claudel, Rimbaud, Mallarmé, Laforgue et Whitman. Ces lectures vont nourrir cette capacité à faire basculer le réel vers le fantastique, une dimension qui deviendra centrale dans L’Enfant de la haute mer, son premier recueil important de nouvelles fantastiques, publié en 1931.
Dans Comme des voiliers, le poète amorce cette transition où la nature cesse d’être un décor pour devenir une présence vivante, parfois inquiétante, souvent consolatrice. Il est l’un des premiers à préconiser cette vigilance, ce contrôle de l’imagination qui permet de ne pas se laisser submerger par les fantômes. Le poète n’est pas un visionnaire passif ; il est un explorateur de sa propre conscience. En 1955, il publie un récit autobiographique intitulé Boire à la source, ainsi que quelques pages précieuses sur sa conception de la poésie : en songeant à un art poétique, à la suite de son recueil poétique Naissances. Cette quête de la source est déjà présente, en germe, dans les poèmes de 1910.
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