L'avarice, terme dont l'étymologie remonte au latin avaritia, désignant dès Plaute un « désir de garder l'argent amassé » et une « avidité, soif d'accumuler de l'argent », est un comportement caractérisé par une réticence excessive à se séparer de ses biens ou de ses richesses. Ce trait de caractère, profondément ancré dans l'imaginaire collectif et maintes fois dépeint à travers les âges, se manifeste de diverses manières. Elle peut se manifester par la thésaurisation de l'argent et le refus de toute dépense, y compris lorsque les ressources disponibles permettraient de subvenir aux besoins essentiels. Bien plus qu'une simple gestion parcimonieuse, l'avarice dévoile une facette sombre de la psyché humaine, souvent perçue comme un vice destructeur.
I. Définition et Manifestations du Comportement Avare
Au cœur de sa définition, l'avarice est la rétention. Un avare entasse, non pour consommer, non pour reproduire, mais pour entasser ; c'est un instinct, un besoin machinal et honteux, comme l'a souligné Say dans son Traité d'économie politique en 1832. L'économie, fille de la sagesse et d'une raison éclairée, sait se refuser le superflu pour se ménager le nécessaire, tandis que l'avare se refuse le nécessaire afin de se procurer le superflu dans un avenir qui n'arrive jamais. Alors que l'économie ne veut rien consommer en vain, l'avarice ne veut rien consommer du tout. La première est l'effet d'un calcul louable, en ce qu'il offre seul les moyens de s'acquitter de ses devoirs, et d'être généreux sans être injuste. Un avare n'a point de famille, point d'amis ; à peine a-t-il des besoins, et l'humanité n'existe pas pour lui.
Ce comportement est souvent représenté visuellement pour souligner sa nature excessive. On peut ainsi trouver l'avarice représentée sur un chapiteau sculpté orné d'un animal fantastique en train de s'attaquer à un homme ayant thésaurisé. L'Avarice est également personnifiée de manière saisissante : les cheveux épars sous un lambeau d'étoffe, la main droite crispée, crochue, elle est assise sur un coffre qu'elle a fermé de la main gauche ; sous ses pieds, des sacs pleins d'écus. Ces images traduisent une obsession pour la possession, une emprise physique sur la richesse accumulée.
Les qualificatifs pour désigner l'avare sont nombreux et peu flatteurs : grippe-sou, radin, ladre, pingre. La connotation de ces synonymes annonce un triste constat pour les avares : ils sont en général peu appréciés ! Et ça ne date pas d'hier : La Bruyère allait jusqu'à les qualifier d'« âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et de l'intérêt ». Pour le cupide, le radin, le grippe-sou, l'argent cesse d'être un moyen et devient une fin en soi. Balzac, dans Eugénie Grandet (1834), décrit également cette obsession en mentionnant que "L'avarice de ces trois vieillards était si passionnée que depuis longtemps ils entassaient leur argent pour pouvoir le contempler secrètement." Cette forme de rétention est, selon Mounier (1946), un état nettement pathologique, bien que n'évoluant pas vers des troubles mentaux, se greffant généralement sur une hérédité morbide. En psychanalyse et psychologie, il s'agit d'une perversion de l'instinct de conservation consistant dans une hypertrophie de la tendance à l'épargne, comme le note Ch. Bardenat.
II. L'Avarice à Travers l'Histoire et les Conceptions Culturelles et Religieuses
La réprobation de l'avarice n'est pas un phénomène moderne ; elle traverse les époques et les cultures. L'avarice était vue négativement chez les philosophes grecs de l'Antiquité, qui privilégiaient la modération et la vertu. Le théâtre tourne les avares en ridicule depuis l'Antiquité, témoignant de cette désapprobation séculaire. L'avarice est sans doute le plus détestable des sept péchés capitaux et rares sont ceux qui se portent à sa défense.
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Dans le judaïsme, la perspective sur l'argent et sa gestion est profondément ancrée dans des principes éthiques et religieux. Le judaïsme a pour principe religieux celui de la justice ou droiture, désignée par le vocable hébraïque Tsedaka qui peut partiellement être traduit en français par le mot « charité » ou « aumône », toujours dans un objectif de justice. L'Éternel, en donnant la terre, impose un devoir d'altruisme. Ainsi, dans Deutéronome 15,7-8, il est clairement stipulé : « S'il y a chez toi quelque indigent d'entre tes frères, dans l'une de tes portes, au pays que l'Éternel, ton Dieu, te donne, tu n'endurciras point ton cœur et tu ne fermeras point ta main devant ton frère indigent. Mais tu lui ouvriras ta main, et tu lui prêteras de quoi pourvoir à ses besoins. » Ce commandement met en lumière l'importance de l'ouverture et de la générosité, rejetant explicitement le comportement avare.
Le 19e chapitre du Lévitique traite des prescriptions données afin de s'élever vers la sainteté, tout comme l'Éternel est Saint. Pour cela, l'homme doit participer au projet divin de la perfection en essayant notamment de corriger les inégalités dues à la pauvreté et ainsi réaliser une partie du Tikoun olam, la réparation du monde, à travers des actes récurrents de justice et tsedaka. Cette vision holistique place la charité non pas comme une simple bienfaisance, mais comme un pilier de la justice sociale et de l'élévation spirituelle. Le judaïsme enseigne que Dieu est l'ultime propriétaire, l'homme n'étant qu'un locataire temporaire ou un serviteur sur Terre. Les biens produits et les richesses obtenues n'appartiennent pas à l'homme mais lui sont attribués par Dieu qui est juste et généreux. Cette conception radicale de la propriété remet en question toute thésaurisation égoïste. Moïse Maïmonide, une figure emblématique du judaïsme, a d'ailleurs distingué huit niveaux de Tsedaka, selon la proximité entre le donateur et le récepteur, de façon spontanée ou sollicitée, en répondant partiellement ou totalement aux besoins du nécessiteux, démontrant la subtilité de cette pratique.
Intéressante nuance, pour le rabbin Nahman de Bratslav, l'homme doit se nourrir en dessous de ses moyens (avarice), s'habiller selon ses moyens, et nourrir et habiller son épouse et ses enfants au-dessus de ses moyens (prodigalité), parce que sa famille dépend de lui, alors qu'il dépend de Dieu. Cette perspective met en évidence que l'avarice, dans certains contextes et appliquée à soi-même pour le bien d'autrui, peut prendre une dimension de sagesse, contrastant avec l'avarice comme péché lorsque l'argent est accumulé pour l'argent, et qu'il prend le pas sur soi-même et les relations avec les autres.
III. Représentations Littéraires et Culturelles de l'Avare
L'avarice a toujours été une source d'inspiration inépuisable pour les artistes et les conteurs. Éric-Emmanuel Schmitt observe que les personnages avares sont fréquents dans la littérature du XIXe siècle mais plus rares au XXe siècle, ce qui n'empêche pas leur présence marquante dans la culture populaire moderne.
Les légendes et les récits regorgent d'exemples, à l'image de Midas, dont la légende rapporte qu'il souhaita et obtint que tout ce qu'il touche se changeât en or, un don qui se révéla être une malédiction tragique. Au-delà des mythes, des onomastismes sont employés selon les régions géographiques pour nommer les avares, témoignant de leur ancrage dans l'imaginaire collectif. Au Québec, le nom de Séraphin, personnage de Claude-Henri Grignon, est passé dans le langage populaire comme synonyme d'avare. Dire d'un homme qu'il est « un vrai séraphin » équivaut à dire qu'il est d'une grande avarice. En France, lorsqu'on dit de quelqu'un que c'est « un vrai harpagon », en allusion à Harpagon de Molière, cela signifie aussi que c'est quelqu'un d’extrêmement avare. Des personnages comme Harpagon, Scrooge, Picsou et Séraphin constituent de fascinants personnages de romans, de pièces de théâtre ou de films, même si, dans le quotidien, les avares polluent souvent l'existence de leur entourage.
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Harpagon, le personnage central de L'Avare de Molière, concentre les pires traits de comportement et de psychologie associés à l'avarice. Comme l'a remarqué le psychiatre Joseph Rogues de Fursac, auteur d'analyses circonstanciées de l'avarice dès 1906, Molière nous montre très nettement l'amour de l'argent ou, ce qui en constitue le côté négatif, la douleur de sa perte. Celle-ci détermine des troubles profonds de la conscience, de la perception et du jugement, le tout constituant un véritable accès délirant. Le second trait fondamental de l'avarice mis en évidence par Molière est le fait que l'avare ne jouit de rien, sinon de son argent. L'idée de le convertir en biens de consommation courante, en cadeaux ou en instants précieux, ne l'effleure pas. Comme le note Joseph Rogues de Fursac, un sentiment de possession monstrueusement développé est le seul élément affectif qui s'y attache. Enfin, Molière nous montre que l'obsession de posséder corrompt l'âme tout entière. Le sombre portrait d'Harpagon se trouve encore accentué du fait que l'amour et le bonheur, tout au long de la pièce, sont associés à la générosité et à la gratuité, tandis que lui-même est caractérisé par sa « dureté » et sa « sécheresse ». Le monde d'Harpagon ne connaît jamais la paix, le bonheur, la sérénité : son état d'esprit le contraint aux intrigues, à la colère, à la méfiance, à la trahison. Rien ne peut jamais le satisfaire, car sa mentalité d'avare le condamne à se sentir menacé, épié, assiégé en permanence.
L'avarice se retrouve également dans des œuvres plus contemporaines. Dans le manga Fullmetal Alchemist de Hiromu Arakawa, l'un des sept homunculus représente l'Avarice. De même, dans le manga Nanatsu No Taizai, un groupe de chevaliers représentent les sept péchés capitaux. Le manga Saint Seiya de Masami Kuramada, ainsi que l'animé éponyme, dans le chapitre Hadès inferno (basé sur la Divine Comédie de Dante), dédie la troisième prison des Enfers aux âmes de ceux qui ont commis le péché de l'avarice, illustrant la permanence de ce vice dans la conscience humaine.
IV. Les Racines Psychologiques et Neuroscientifiques de l'Avarice
Ces dernières années, les neurosciences et l'exploration du cerveau humain ont fait de gros progrès pour expliquer notre rapport à l'argent, ainsi que certains traits de l'avarice. Le comportement d'Harpagon, par exemple, illustre un concept clé de la psychologie économique, découvert en 1979 et désormais fermement établi : l'« aversion à la perte ».
A. L'Aversion à la Perte : Un Concept Clé
Cette aversion (ou détestation) peut s'énoncer comme suit : en situation d'incertitude, les gens préfèrent prendre des décisions qui minimisent les risques de perte, plutôt que de chercher à maximiser les chances de gain. En d'autres termes, la peur de perdre une certaine somme influe davantage sur notre état psychologique et notre comportement que le désir de gagner une somme équivalente ; ce pouvoir supérieur des stimulus négatifs est qualifié de biais de négativité. Le problème d'Harpagon, c'est qu'il généralise l'aversion à la perte à toutes les transactions. Pour lui, donner, payer ou acheter équivaut à perdre.
Ce principe de la psychologie économique s'ancre dans le corps, qui réagit de façon bien plus intense (par une accélération de la fréquence cardiaque et une dilatation de la pupille) à la déception de perdre qu'à la satisfaction de gagner. Cette réaction physiologique souligne la puissance de l'impact de la perte sur l'individu.
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B. Le Cerveau de l'Avare : Insula et Amygdale
La recherche neuroscientifique a permis de localiser ces réactions dans le cerveau. En 2013, Nicola Canessa, de l'Université Vita-Salute San Raffaele, à Milan, et ses collègues ont placé dans un scanner des sujets qui devaient accepter ou refuser une série de paris, où ils avaient 50% de chances de gagner. Cette aversion s'est révélée très variable ; elle était même inexistante chez deux sujets sur 56, démontrant l'étendue des différences individuelles. Ce réseau comportemental complexe comporte notamment deux zones clés : l'insula postérieure et l'amygdale. L'insula postérieure, qui participe au ressenti des émotions, s'active fortement lors de l'anticipation d'une perte. Elle créerait ainsi un climat émotionnel d'appréhension qui conduirait à minimiser la prise de risque. L'amygdale, quant à elle, est impliquée dans la peur et les comportements d'évitement. En outre, les chercheurs ont trouvé que les personnes ayant la plus forte peur de perdre ont une amygdale plus grosse que celles ayant une moindre aversion aux pertes. De telles différences de taille - et donc de comportements monétaires - pourraient être innées et génétiques, ou résulter de la plasticité cérébrale. Dans ce dernier cas, c'est le rapport à l'argent et au risque qui aurait modelé a posteriori les circuits amygdaliens. Le cri d'Harpagon lorsqu'il découvre que sa cassette lui a été volée : « je suis assassiné ! » prend alors une nouvelle dimension. Cette douleur quasi-physique pourrait être causée par son insula, car on sait que cette partie du cerveau forme, avec une autre région nommée gyrus cingulaire, un réseau qui nous fait ressentir la douleur.
C. Conséquences et Pathologies de l'Avarice
Les conséquences d'une trop forte aversion à la perte sont profondes : tout est perçu comme un danger potentiel. Les tirades d'Harpagon en sont l'illustration parfaite : « Je tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de mon argent », « il me semble que j'entends un chien qui aboie. N'est-ce point qu'on en voudrait à mon argent ? », « Je crois qu'ils se font signe l'un à l'autre de me voler ma bourse ». Ces obsessions font écho aux réflexions du philosophe Sénèque dans ses Lettres à Lucilius : « l'argent tourmente plus ses possesseurs que ses aspirants ».
Si au moins Harpagon se servait de sa richesse pour profiter de la vie, on pourrait y voir un semblant de logique. Mais de ce point de vue, c'est le désert total. « L'argent, pour l'avare, n'a d'emblée aucune prestation à fournir au-delà de sa propre possession », analysait ainsi dès 1900 Georg Simmel, un pionnier de la sociologie. Simmel rangeait l'avarice parmi les « pathologies monétaires ». Il notait chez l'avare une inversion flagrante entre l'argent comme fin et comme moyen, c'est-à-dire une survalorisation et un surinvestissement affectif pour l'argent en tant que tel, y compris et surtout sous sa forme physique, plutôt que pour ce qu'il permet de s'offrir ou d'accomplir.
De fait, l'avare typique n'a quasiment aucun intérêt pour les biens de consommation. En neuroéconomie, cette déconnexion fait l'objet d'études expérimentales. En 2013, des psychologues des Universités de Chicago, Miami et Shanghai ont ainsi demandé à des participants de réaliser des tâches devant un écran d'ordinateur, pour gagner des bonbons au chocolat. Au bout d'un moment, les sujets avaient le choix de continuer à travailler pour amasser plus de bonbons, ou de se réserver du temps pour en manger (il leur était précisé que les bonbons qu'ils ne mangeraient pas seraient perdus). Or, malgré cette mise en garde, une majorité de sujets passaient le plus clair de leur temps à amasser toujours plus de bonbons, quitte à ne plus conserver suffisamment de temps pour les consommer. Les psychologues ont souligné que la déconnexion entre le comportement d'amoncellement et celui de jouissance était inconsidéré et irrationnel, mais qu'il pouvait être contrecarré en faisant réfléchir les participants aux conséquences de leur travail d'accumulation et à leurs envies réelles. Dans ce cas, les participants acceptaient de répartir de façon plus utilitaire leur temps entre accumulation et jouissance. Certes, il s'agissait de bonbons, et l'attrait exercé par l'argent est généralement supérieur.
La question se pose alors : l'argent produit-il une déconnexion similaire vis-à-vis des sources de plaisir ordinaire ? De fait, les neuroscientifiques ont depuis confirmé que le cerveau humain, passé un certain stade d'amour de l'argent, perd toute sensibilité aux plaisirs “naturels” - par exemple la nourriture ou le sexe. Une transformation observée et quantifiée par le neuroscientifique Jean-Claude Dreher au Centre de neurosciences cognitives de Lyon. Dans ces expériences, des personnes devaient jouer à des jeux leur permettant de gagner de l'argent. À certains moments de l'expérience, les joueurs avaient le choix entre gagner des images érotiques ou de l'argent. Alors que la plupart des individus choisissaient de temps à autre des images érotiques, les joueurs présentant un profil pathologique d'addiction au jeu ne voulaient plus des images érotiques et souhaitaient uniquement gagner de l'argent. En outre, les parties de leur cerveau indiquant une sensation de plaisir réagissaient uniquement à l'argent, et plus du tout aux images érotiques.
Est-ce à dire qu'Harpagon est l'ancêtre des coureurs de casino, des traders, et des spéculateurs de tout poil ? En réalité, de tels comportements relèvent de la cupidité, plus que de l'avarice pure. Alors que l'avare peut se contenter de ce qu'il a, le cupide en veut toujours plus, et est même prêt à tout risquer pour l'obtenir. Mais l'analyse clinique ne s'arrête pas là. Car l'addiction à l'argent entraîne souvent une autre modification psychologique, visible chez Harpagon : une atrophie de l'imagination. L'avare, selon Rogues de Fursac, souffre d'un défaut d'imagination, dont il est la plupart du temps victime depuis son enfance. Chez lui, l'activité mentale est réduite, les idées étroites, l'attention obnubilée par des détails, la curiosité quasi inexistante. Paradoxalement, le véritable avare est assez peu doué pour les affaires et le commerce : ces domaines demandent en effet un minimum d'imagination et de créativité. Surtout, l'avare se consacre à des petits gains immédiats et sûrs, il redoute le risque avant tout. Il ne fait donc pas d'investissements et ne se lance dans aucun projet. En somme, écrit de Fursac : « L'atrophie psychique (…) est à la fois cause et effet de l'avarice. »
Peut-être est-ce la raison pour laquelle l'avare ne sait pas qu'il est avare. Les neuropsychologues parlent d'anosognosie pour désigner l'absence de conscience des maladies et symptômes dont on est soi-même frappé, et qui sont généralement évidents pour n'importe qui d'autre. L'avare peut-il être considéré comme une maladie ? Dans ce cas, Harpagon serait anosognosique. « [L]'avare meurt sans se douter qu'il a été avare » écrit de Fursac. Une ignorance patente chez Harpagon : quand son valet murmure « la peste soit de l'avarice et des avaricieux ! », il ne se sent pas visé une seconde : « De qui veux-tu parler ? (…) Qui sont-il ces avaricieux ? » Enfin, l'obsession pour l'argent a un autre effet insolite. Comme tout, chez l'avare, s'y rapporte invariablement, il se figure que ce sont les autres qui souffrent de cette manie. Ainsi, Harpagon de s'exclamer : « Que diable, toujours de l'argent ! (…) Ils n'ont que ce mot à la bouche : « De l'argent. » (…) Voilà leur épée de chevet, de l'argent. » Et malheur à celui qui ose rétablir la vérité ! Son cuisinier prendra une volée de bâton pour lui avoir révélé sa réputation d'avarice extrême par quelques anecdotes savoureuses : « Celui-là conte qu'une fois vous fîtes assigner le chat d'un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste de gigot de mouton. »
Au fond, l'identité même d'Harpagon est entièrement investie et fétichisée dans sa « cassette ». Lui demander de l'argent, c'est l'amputer d'une partie de lui-même : « il aime l'argent plus que réputation, qu'honneur et que vertu ; et la vue d'un demandeur lui donne des convulsions. » Cette tendance à personnifier ses possessions est connue de longue date des psychologues. William James, le fondateur de la psychologie expérimentale, la signalait en 1890 dans ses Principes de psychologie : « Le Moi est la somme totale de ce qu'un homme peut appeler sien, non seulement son corps ou ses facultés mentales, mais ses habits et sa maison, sa femme et ses enfants, ses ancêtres et amis, sa réputation et ses travaux, ses terres et ses chevaux, et son yacht et son compte bancaire. » Ainsi, par cercles excentriques, le moi se propage du corps propre au monde matériel et social. De même, Gordon Allport en 1943 affirmait : « Nous pensons parfois d'un outil dont nous nous servons comme d'un composant de notre système d'ego étendu. Quelquefois nous considérons nos enfants, notre habitation ou nos ancêtres comme une parcelle intime de l'extension de nos moi. On reconnaît ainsi que les systèmes d'ego dont nous avons conscience sont réductibles ou extensibles de la manière la plus variable. » Chez Harpagon, ce processus semble s'être radicalement inversé : ce n'est pas son moi qui s'étend aux choses, c'est sa cassette, et ses possessions en général, qui ont usurpé son moi.