Introduction
L'histoire et la légende des saintes travesties offrent une perspective fascinante sur la manière dont les femmes ont négocié leur identité spirituelle et de genre au sein des sociétés chrétiennes, en particulier au Moyen Âge. Ces figures, qu'elles soient recluses, ermites ou actives dans le monde, ont utilisé le travestissement comme un moyen de transcender les limites imposées par leur sexe, affirmant ainsi une sainteté qui remettait en question les normes établies.
Saintes travesties : Transgression et affirmation
Jusqu'à la fin du Moyen Âge, de nombreuses saintes travesties, qu'elles soient recluses, ermites ou engagées dans le monde, ont existé. Le travestissement, perçu comme une transgression et/ou une initiation, a permis à des figures telles que Thècle, Pélagie, Marguerite, Marine ou Eugénie de redéfinir la notion de virginité et d'affirmer une sainteté fondée sur une intégrité qui dérangeait les catégories sexuées et renversait les notions de genre. D'autres, comme Galla, Paula ou Wilgeforte, ont délivré de l'antagonisme des sexes. Toutes, jusqu'à Jeanne d'Arc, ont bouleversé la destinée des femmes en perturbant l'ordre temporel des hommes.
Depuis les premiers temps de l'Église et jusqu'à un Moyen Âge tardif, des femmes ont usé du travestissement dans leur quête d'un corps mystique. Guerrières engagées dans leur mission, recluses ou ermites vivant hors du monde, elles sont autant de modèles dans la culture chrétienne, la demande sociale et croyante engendrant à son tour des figures travesties. Actes et Vies de saintes qui ont réellement existé, hagiographies et légendes populaires qui les ont transformées ou inventées, racontent leur conversion et leur pouvoir miraculeux.
La condamnation du travestissement
Pourtant, le Deutéronome (XXII, 5) interdit à toute femme de prendre habit d'homme, et les autorités de l'Église condamnent à partir du IVe siècle ces pratiques prônées par un grand nombre d'hérésies, liées au développement de la vie ascétique des femmes. Une législation récusant le travestissement sous peine d'anathème se met en place vers 431 au concile de Gangres, et en 435 avec le Code Théodosien.
En fait, dès le IIe siècle, le travestissement transgresse la règle du voile, cette « armure de la pudeur », qui permet de combattre la séduction des femmes, selon les termes de Tertullien : toute fille « au dessus de la honte sexuelle » est un « caprice de la nature », « un troisième sexe, tertium genus ». Les saintes travesties vont-elles échapper à l'opprobre ? Que représente le travestissement pour ces femmes à la recherche d'une vie chrétienne, et comment est-il reconnu dans le processus de sainteté ?
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Le complexe de Diane et l'identité de genre
Marie Delcourt a pu distinguer, dans ce qu'elle a nommé le « complexe de Diane » dans l'hagiographie chrétienne, les saintes ermites ou moines de celles qui se sont travesties temporairement. Il est pertinent de s'arrêter sur quelques figures qui, chacune à sa manière, questionnent l'identité de genre. Y a-t-il polarisation du masculin et du féminin dans le travestissement, ou exclusion de l'un au profit de l'autre ? Comment la révélation et la conversion viennent-elles bousculer l'identité sexuée, tandis que le désir de virginité déjoue la féminité ?
Thècle : Un modèle de virginité et de virilité spirituelle
Dans le christianisme primitif qui exalte les valeurs d'ascétisme, l'histoire de Thècle et de son travestissement temporaire inaugure un modèle de virginité qui va se propager durablement pendant les premiers siècles. Celle que l'on a qualifiée de première martyre et d'égale aux apôtres, marque dans l'apparition de l'image de la travestie, un ensemble de critères signifiants dans la définition de la virginité et de l'ascétisme des femmes. Son récit, inscrit dans la littérature apocryphe, et repris par l'hérésie en particulier montaniste, se trouve dans les Actes de Paul et Thècle qui datent du IIe siècle et qui serviront de modèle à la Vie du Ve siècle, avant de dominer l'hagiographie byzantine des trois siècles suivants. Les auteurs les plus orthodoxes reconnaîtront en elle non seulement une sainte historique bénéficiant d'un culte (essentiellement oriental, on le rencontre cependant en Occident), mais aussi le prototype de l'idéal de chasteté sur lequel repose le monachisme féminin (et masculin). Mieux encore, elle devient le modèle de la sainteté en supplantant Perpétue, mère et martyre. Quand, au IIIe siècle, Méthode écrit son dialogue, Le Banquet, à la gloire de la virginité, il substitue Thècle à Socrate.
Différents épisodes de son récit constituent son exemplarité. À Iconium, elle rompt ses fiançailles après avoir entendu l'apôtre Paul prêcher sur la chasteté et la résurrection, et contre la volonté de sa mère, elle se convertit. Plus tard un miracle météorologique se manifeste lors de son martyre : par la pluie et la grêle, elle se retrouve sauvée du feu. Alors qu'elle rejoint Paul à Antioche, elle se refuse à un magistrat, et elle est condamnée pour cela à être dévorée nue par les bêtes ; une lionne la défend, elle en profite alors pour se baptiser elle-même, puis une nuée de feu l'enveloppe et la dérobe à la férocité des bêtes sauvages, rendues finalement impuissantes par les femmes du public qui les endorment de leurs parfums. Elle rencontre ainsi Tryphaena qui voit en elle comme une seconde fille et parvient à en faire sa première convertie.
Avant de revêtir l'habit masculin, Thècle passe donc par différentes étapes où sa féminité l'expose à tous les dangers.
Tout d'abord, on remarquera la fortitudo de cette vierge dont les exploits sont exaltés : l'obstination face au fiancé ; la libération de Paul, emprisonné. Tandis que ce dernier dit ne pas la connaître et disparaît, elle frappe en public le magistrat tombé amoureux d'elle, pour se refuser à lui. L'impuissance masculine est proportionnelle à la vaillance avec laquelle elle défend son corps de vierge. Le feu qui l'épargne et cache sa nudité révèle en elle un pouvoir surnaturel (littéralement au-dessus de sa nature de femme). Elle abandonne progressivement les signes extérieurs réservés à son sexe, ceux de la séduction (ses bijoux, ses cheveux longs), pour s'effacer derrière l'habit masculin. La ruse du vêtement est d'ailleurs un moyen pour échapper aux innombrables dangers, dont l'agression sexuelle. Elle entreprend de voyager ainsi travestie pour aller à la recherche de Paul, d'Antioche à Myra. Dans une autre version des Actes, Thècle n'est plus travestie, mais elle est également menacée de viol par des médecins jaloux des pouvoirs thaumaturges qu'elle exerce en ascète dans une grotte de Séleucie.
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De la féminité occultée au corps invisible, toute une métamorphose des apparences du corps garantit le parcours chrétien de Thècle, pour exalter sa virginité autour d'une virilité spirituelle. Martyre au sens littéral de témoin, l'efficacité de son pouvoir est révélée par une épreuve qui revêt toujours des caractères d'agression sexuelle et met en chiasme une double opposition : virginité de corps / virilité de cœur avec virilité sexuelle/ impuissance de volonté. Par exemple, Thècle, exposée à être dévorée par les bêtes après avoir refusé les avances d'Alexandre, est défendue par une lionne contre la menace d'un mâle de la même espèce ; ou encore, elle est protégée par le feu contre des taureaux dont les testicules ont été brûlés pour les rendre plus furieux. La vertu déféminisante qui opère à travers la sainteté dans la virginité, sans pourtant jamais nier l'identité sexuée, s'oppose bel et bien à la virilité bestiale.
Temporaire, le travestissement servira donc à chasser les dangers liés à sa beauté tant qu'elle vit en groupe, ce qui n'entraîne aucun changement de nom car le sien y suffit, qui indique l'aboutissement de son parcours : Theo-kleia, gloire à Dieu. Il intervient cependant dans le déroulement du récit non pas au début, mais en phase finale, entre le baptême qu'elle se donne à elle-même et l'autorisation donnée par Paul d'aller prêcher en tant que femme. Il faut donc démontrer qu'elle n'en était plus une pour l'être à nouveau et être autrement aux yeux de la communauté : non pas simple monnaie d'échange dans le mariage, mais fiancée de Dieu, convertissant les autres par la parole. Ceci n'est qu'une phase de la conversio, au sens de retournement de l'ordre naturel qui doit se soumettre au spirituel. En ce sens, le travestissement intervient logiquement après le baptême mystique. La formule paulinienne de « revêtir le Christ » est au centre du récit. L'entrée dans la communauté des chrétiens par le baptême clôt l'avènement de la foi par la promesse d'un corps nouveau où s'annihilent les catégories sexuées : « vous tous, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ : […] il n'y a ni homme ni femme, car vous tous ne faites qu'un dans le Christ Jésus », confirme l'Épître aux Galates (III, 26-28). Par ce baptême, nous dit Grégoire de Nysse, il « nous a dépouillés des feuilles de figuier et nous a revêtus d'une tunique glorieuse, de robes de lumière ». Ce rite de dépouillement de la chair qui annonce le devenir angélique, rite de purification et de renaissance, efface les dualités sexuelles avec l'entrée dans la foi. Le travestissement est donc ici la métaphore ultime du baptême qui remodèle le chrétien à l'image de Dieu, pour authentifier la transfiguration de la femme en vierge sainte. Par le vœu de chasteté, puis par le baptême, la vierge devient épouse du Christ pour lui appartenir et ne plus s'en différencier. Saint Jérôme écrit à ce propos : « pour autant qu'une femme accepte de concevoir et de procréer, elle est aussi différente de l'homme que le corps l'est de l'âme.
Remarquons plusieurs temps dans le récit qui amènent au travestissement final dans l'histoire de Thècle. Elle propose tout d'abord de se couper les cheveux quand elle demande à être baptisée par Paul pour le suivre (mais il refuse, alléguant les dangers de la tentation si elle le suivait en voyage, comme il assure qu'elle recevra le baptême à temps, plus tard). Après s'être baptisée elle-même, elle revêt les vêtements masculins. Paul, la voyant au milieu de jeunes gens des deux sexes, croit encore à la tentation, mais elle le rassure en lui disant qu'elle est déjà baptisée.
Effacement symbolique de l'identité sexuée, le baptême que Thècle se donne à elle-même et qui lui permet de vaincre tous les dangers met en évidence une polémique sur le rôle des femmes dans l'administration de ce sacrement. Tertullien, en tête, tance l'effronterie des femmes qui voudraient s'arroger le droit de baptiser en invoquant l'exemple de Thècle à partir des Actes. De plus, dit-il, elles ne peuvent en aucun cas enseigner, et ne peuvent s'instruire qu'avec restriction. Sans que le texte clame ouvertement pareil droit, du moins, dans le geste délibéré de Thècle, remet-il en cause la nécessité d'une hiérarchie ecclésiastique. La seconde moitié du IIe siècle, il est vrai, a vu apparaître en Phrygie, avec la crise montaniste, tout un mouvement de prophétesses. Dans la Vie, Thècle enseigne et baptise, et le décret de Gélase au Ve siècle condamne les Actes, inauthentiques et hérétiques. Ainsi, l'histoire de Thècle aux Ve et VIe siècles reste prise dans la tourmente des querelles religieuses. Mais surtout, Thècle représente un modèle pour ses contemporaines, et pas seulement pour les plus chrétiennes, ainsi que le remarque Peter Brown, parce qu'elle a montré la possibilité de préserver son intégrité physique, tout en parvenant à une virilité spirituelle qui ne remet pas en cause son individualité. Notons qu'alors qu'elle se trouvait à Iconium, elle n'était qu'une jeune fille admirative et demandant le baptême à Paul, mais à Antioche, devant toute une assemblée de femmes, elle se donne délibérément le sacrement, et à Myra, on croira qu'elle peut le donner aux autres : la chasteté et le baptême qui la virilisent par leur virtus ne dénient pas pour autant ici son autonomie de femme. Son renoncement à la chair marque son héroïsme et nourrit celui de l'imaginaire chrétien. Son modèle persiste par exemple chez sainte Macrine, sœur de Grégoire de Nysse : pendant son accouchement, la mère de Macrine eut en rêve la préfiguration de la sainteté de sa fille, sous le nom de Thècle, prénom qui devait rester l'envers secret de Macrine.
Ainsi Thècle reste-t-elle un modèle pour les vierges comme pour les anachorètes. Mais l'ascétisme des femmes ouvre le chemin loin de la famille et de la maternité, et le changement de vêtement représente assurément beaucoup plus pour elles que pour les hommes, parce qu'il tente d'écarter toute tentation. Figure médiatrice, Thècle apparaît même à certains en vision, angélique et revêtue d'une robe qui n'est ni celle d'un homme ni celle d'une femme. Tout en étant la martyre idéale, elle ne meurt pas et reste indestructible, comme si, par son renoncement total au sexe, son histoire ne pouvait pas finir.
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Thècle appartenait au christianisme primitif, au courant des premiers martyrs. Sa mémoire s'atténue au Moyen Âge, car la sainteté est alors recherchée par l'imitation du modèle christique, et souvent à travers un idéal de pauvreté.
Pélagie : De la féminité charnelle à la pénitence
Bien que mineure dans les légendiers, sainte Pélagie figure dans la Légende dorée du XIIIe siècle et dans les traductions françaises imprimées de la fin du XVe. Il semblerait qu'elle soit un doublet légendaire de la vierge martyre d'Antioche, datant de la fin du IIIe ou du IVe siècle : la légende hagiographique couvre d'anonymat son existence réelle. Mais la transmission à travers traducteurs et copistes a nourri la curiosité attachée à son travestissement comme signe d'une conversion efficace, d'autant que Pélagie représente au départ la féminité charnelle poussée à l'extrême, comme la populaire Marie l'Égyptienne. Pélagie mène une existence dissolue dans sa ville d'Antioche avant sa rencontre avec Dieu et, par le biais du travestissement, trouve la voie de sa pénitence dans la vie d'ermite. La prise de possession des habits masculins s'oppose à ce que Pélagie en sa vie profane offrait de plus luxurieux, de plus ostentatoire dans le jeu séducteur des apparences.
Après l'avoir assimilée à une actrice de mime et à une danseuse, le Moyen Âge, sans y voir forcément une Vénus christianisée, en a célébré la metanoia, la repentance, à travers la métamorphose même de son apparence. Toujours précédée d'une foule de jeunes gens revêtus d'habits somptueux, noblement parée, elle était « plene de richesse, tres belle par cors, par habit convoiteuse et vaine par pensee et par cors luxurieuse », nous dit à la fin du XIIIe siècle Jean Beleth, traducteur de la Légende dorée. Une autre version de la même époque joue avec l'étymologie de son nom - pelagos, c'est-à-dire haute-mer - pour évoquer ses formes généreuses et ondulantes, et donc ses péchés.
Mais, plus que le baptême, c'est la récusation d'une dernière tentation du diable qui lui permet de rompre avec sa vie antérieure, et de s'enfuir d'Antioche déguisée pour le Mont des Oliviers, après avoir abandonné ses apparences féminines.