L'inattendu au large des îles d’Hyères
En dépit d’un nom qui en impose, ce voilier d’une petite dizaine de mètres n’a pas pesé bien lourd face au porte-avions Charles-de-Gaulle et ses 40.000 tonnes d’acier. Le drame a été évité de justesse au large de Toulon (Var) ce vendredi matin. Le porte-avions Charles-de-Gaulle, qui évoluait à l’entraînement au sud des îles d’Hyères, est entré en collision avec un voilier. Seul à bord, le skipper n’a pas été blessé mais se souviendra longtemps de son réveil au large !
Il était 7h30 lorsque le voilier, battant pavillon polonais et long d’une dizaine de mètres, a percuté pour une raison encore indéterminée le mastodonte de la Marine nationale. À environ 40 nautiques (70 km) dans le sud-est des îles d’Hyères, la collision s’est produite entre le voilier et la coque du porte-avions. Le voilier, baptisé Philip the Great, naviguait dans le cadre d'un périple commencé en juin dernier, menant le skipper Tomasz Bugajski de Port-Saint-Louis-du-Rhône à Ajaccio, en passant par Nice, Rome et les îles Éoliennes.
Anatomie d’une collision : Le récit d’un miraculé
Amarré au port d’Hyères depuis vendredi soir, le bateau porte encore les stigmates de sa rencontre musclée avec le navire amiral français : chandeliers tordus, hublots du carré éclatés et mât - du moins ce qu’il en reste - couché sur le pont. À l’image du pavillon polonais, frappé de l’aigle blanc, qui flotte fièrement à la poupe du voilier, son propriétaire Tomasz Bugajski ne semble pas plus affecté que ça par sa récente fortune de mer. Au contraire, il en sourit volontiers.
« C’est la plus grande aventure qui me soit arrivée depuis que je navigue. Je n’ai pas été blessé. Les dégâts ne sont que matériels. » A-t-il eu peur ? « Pas le moins du monde. J’ai trouvé ce moment intéressant. Presque excitant », répond-il aussitôt, le regard un rien espiègle. Pourtant le récit de l’abordage à quelque 40 milles nautiques dans le sud-est des îles d’Hyères effrayerait plus d’un marin confirmé.
« À 73 ans, je suis prudent. Le bateau naviguait au moteur et sous grand-voile réduite. La météo n’était pas mauvaise. Un coup d’œil au radar, réglé pour m’avertir des bateaux devant moi, pas derrière, n’avait rien révélé. J’étais tranquillement assis dans le carré quand j’ai entendu un grand bang ! C’est alors que j’ai vu une muraille glisser le long du voilier. Sur 150 mètres, le bruit continu de la friction entre les deux coques résonne dans le carré. Au bout d’une vingtaine de secondes, le mât finit par se briser en deux. »
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Heureusement, le mât est tombé vers l’avant, dans le sens du mouvement des deux bateaux. Puis, sous une pression qu’il ne s’explique pas vraiment, une partie des hublots du carré a explosé. « Ça a été de loin le moment le plus spectaculaire. » Et voilà, comment en moins d’une demi-minute, un voyage qui devait l'emmener d'île en île pour y photographier les chats s'est terminé prématurément, alors qu'il n'était qu'à une vingtaine d’heures de la fin de son périple.
Les mesures de sécurité et la prise en charge des secours
« Le Charles-de-Gaulle a détecté tardivement ce voilier à très faible distance », raconte le bureau de la préfecture maritime à Toulon. « Malgré une manœuvre d’urgence pour éviter l’embarcation, et en l’absence de réaction de celle-ci, la collision s’est produite. » Par chance, le choc n’a pas été frontal et seul le mât du bateau s’est brisé. La coque du voilier a bien résisté et le skipper s’en est sorti indemne.
Sur place, des secouristes du porte-avions ont mis en sécurité le voilier au milieu de rafales de vent intenses, puis l’ont remorqué jusqu’au port le plus proche, Hyères-les-Palmiers. Le capitaine du navire ne souffre d’aucune blessure. Immédiatement, plusieurs actions ont été déclenchées afin de porter secours à d’éventuelles victimes à bord du voilier : un contact radio a été établi avec le skipper et une équipe d’assistance a été envoyée par le Charles de Gaulle vers le voilier. Deux semi-rigides du porte-avions sont immédiatement venus porter assistance au voilier battant pavillon polonais.
En parallèle, le centre des opérations de la Méditerranée (COM) situé à la préfecture maritime de la Méditerranée à Toulon, a ordonné le déroutement du remorqueur affrété VN Rebel, afin d’organiser le remorquage du voilier vers le port d’Hyères. Réalisée en lien avec le centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (CROSS) de la Méditerranée, cette opération d’assistance a pour objectif, avec l’accord du propriétaire du voilier, de le rapatrier dans un port où il pourra traiter ses avaries.
Tomasz Bugajski est finalement arrivé au port d’Hyères le vendredi 12 novembre vers 18h30, soit onze heures après la collision. Il a alors été entendu par les gendarmes maritimes en charge de l’enquête, qui l’ont ensuite hébergé pour la nuit. Si le skipper polonais aurait bien voulu regagner le port le plus proche par ses propres moyens, jugeant qu'un mât tombé « n'est pas la fin du monde », l'assistance de la Marine fut rapide. « Les marins ont vraiment été charmants avec moi », souligne le navigateur.
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Enquête technique et responsabilités en mer
Se pose maintenant la question des responsabilités. « Une enquête technique a été diligentée pour éclaircir les circonstances de l’accident », précise un officier. « Dans le domaine du droit maritime, il n’existe pas dans les textes de notions de "priorité" mais plutôt celle de "privilège". C’est le terme exact et approprié. La seule règle qui prévaut dans tous les cas est celle qui spécifie que tout capitaine de navire doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour éviter une collision. »
Le porte-avions avait signalé sa présence. « Malgré son poids, 40 000 tonnes, le Charles-de-Gaulle a la capacité de virer rapidement pour éviter un obstacle. Mais là, la distance n’était pas suffisante », ajoute l'officier. Le porte-parole de la Préfecture maritime, Thibault Larnhe, reconnaît que « quand on regarde les dégâts, c'est assez impressionnant ». Il ajoute que « le mât a servi d'amortisseur. Le porte-avions a quand même manœuvré suffisamment tôt pour éviter qu'il y ait des conséquences plus importantes ».
Cet accident ne remet pas en question l’activité d’entraînement du porte-avions Charles-de-Gaulle, qui a continué sa mission en Méditerranée. Il convient de rappeler que la Marine nationale est régulièrement sollicitée pour des interventions complexes. Par exemple, le 11 novembre 2021, la veille de cet accident, le groupe aéronaval avait porté assistance au voilier Shalyna, dont un membre d’équipage était tombé à la mer au large des approches toulonnaises. Dans des conditions météorologiques difficiles (état de mer 4, 30 nœuds de vent), un homme avait été hélitreuillé par l'hélicoptère Dauphin Pedro, démontrant la capacité de sauvetage du navire amiral.
La réalité physique des collisions maritimes
40.000 tonnes sur le coin de la proue ! Quand un vaisseau de 262 mètres de long percute un yacht de 10 mètres de long, le petit bateau entre directement dans la catégorie des miraculés. La coque du voilier a résisté, évitant ainsi le naufrage. Cet événement met en lumière la fragilité des embarcations de plaisance face aux mastodontes de la marine moderne, même lorsque les conditions de navigation semblent clémentes.
Le fait que le skipper polonais ait pu, malgré l'effondrement de son mât et l'explosion de ses hublots, rester serein, témoigne d'une expérience de la navigation qui transcende les simples aspects techniques. Le skipper a précisé : « Je ne parle pas français », ce qui a rendu les premières tentatives de contact radio laborieuses, bien que les marins du groupe aéronaval aient rapidement pris les choses en main.
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La préfecture maritime rappelle régulièrement la nécessité d'une vigilance accrue dans les zones d'entraînement militaire. Malgré la technologie radar et les outils de détection, l'imprévisibilité de la mer reste un facteur dominant. La collision entre le Philip the Great et le Charles-de-Gaulle demeure un cas d'école sur la gestion des risques en mer, soulignant l'importance cruciale de la veille permanente et de la réactivité, tant pour les petits plaisanciers que pour les navires de guerre en manœuvre.
Une dynamique de navigation sous haute tension
Il est crucial de comprendre que la navigation en mer, particulièrement dans des zones fréquentées par des navires militaires effectuant des entraînements, demande une attention de chaque instant. Le cas du voilier polonais illustre comment un manque de détection mutuelle peut transformer une croisière tranquille en une opération d'urgence en moins de trente secondes. L’absence de réaction du voilier, mentionnée par la préfecture, souligne le décalage possible entre la perception du danger sur un porte-avions et à bord d'un petit voilier où le skipper peut se croire seul au milieu de l'immensité bleue.
La gestion des conséquences matérielles fut rapide. Dès le signalement de l'incident, le centre des opérations de la Méditerranée a orchestré une logistique efficace pour sécuriser le voilier. Le remorquage, effectué dans des conditions météorologiques qualifiées de difficiles, a nécessité la collaboration entre les moyens de bord du porte-avions, le remorqueur VN Rebel et le CROSS MED. Cette coordination démontre la robustesse des protocoles de secours en mer, capables d'absorber des incidents de cette nature sans paralyser les missions opérationnelles des forces armées.
La sécurité maritime ne repose pas uniquement sur les instruments embarqués, mais également sur la compréhension des règles internationales de prévention des abordages en mer. Même si le porte-avions bénéficie de privilèges de manœuvre du fait de sa taille et de sa mission, la responsabilité partagée d'éviter la collision reste une constante intangible. L'enquête technique en cours devra déterminer si la détection tardive du voilier par le navire militaire était une fatalité liée à la configuration des lieux et des instruments, ou si des mesures de prévention supplémentaires auraient pu être prises.
La survie face aux forces mécaniques
Le témoignage du skipper, Tomasz Bugajski, offre une perspective rare sur la collision. Pour lui, l'événement fut une aventure inattendue. Le fait que le mât ait amorti le choc est un élément clé de la survie du voilier. Si le choc avait été frontal, la structure du bateau de 10 mètres aurait pu être totalement compromise, entraînant une voie d'eau immédiate et une situation de détresse bien plus critique.
La robustesse de la coque du Philip the Great, qui a résisté à la pression latérale imposée par le mouvement du porte-avions, est un point techniquement notable. La force de friction générée sur 150 mètres lors de la glissade le long du flanc du navire amiral a provoqué des dégâts significatifs - chandeliers tordus, hublots éclatés - mais n'a pas conduit à une rupture structurelle majeure de la coque elle-même. Cela a permis au skipper de rester à bord et d'envisager, un temps, de regagner la terre par ses propres moyens, ce qui souligne le calme de l'homme face à l'incident.
Perspectives sur le droit et l'assistance maritime
L'assistance apportée par le Charles-de-Gaulle et les moyens affrétés illustre une facette souvent méconnue du rôle des navires militaires en temps de paix. Au-delà des missions de défense et de projection de puissance, ces navires sont des unités de sauvetage hautement équipées. La collaboration avec le CROSS MED et la SNSM, illustrée par le sauvetage du voilier Shalyna le 11 novembre, montre une chaîne de secours bien rôdée.
Chaque incident, qu'il s'agisse d'une collision ou d'un naufrage, sert de base pour tester les capacités de réaction et d'assistance. Le cas du Philip the Great, tout en étant spectaculaire par la taille disproportionnée des protagonistes, s'est soldé par une issue heureuse, transformant un potentiel drame en un fait divers maritime riche d'enseignements. L'aspect humain du sauvetage, avec des marins décrits comme « charmants » par le skipper, adoucit l'image froide du mastodonte métallique de 40.000 tonnes.
L'étude des circonstances de cette collision, loin de se limiter aux aspects techniques, ouvre une réflexion sur la cohabitation en mer entre les différents types de navires. La mer, zone de passage, de loisir et de défense, impose des règles que chaque skipper, amateur ou professionnel, doit intégrer pour garantir sa sécurité et celle des autres. Le récit du polonais, qui a transformé une avarie majeure en une anecdote mémorable, illustre également l'esprit marin qui consiste à accepter les imprévus de la navigation avec philosophie, tant que la vie est sauve.
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