Il existe dans le monde sous-marin une diversité fascinante de créatures, dont certaines défient nos idées reçues sur la façon dont les poissons se déplacent. Bien qu'ils possèdent des nageoires et vivent dans l'eau, certains poissons ne savent pas nager de la manière conventionnelle. Au lieu de cela, ils ont développé des techniques étonnantes pour se déplacer et chasser, comme ramper, faire de petits bonds ou s'accrocher au corail.
Des poissons qui marchent, rampent ou bondissent
Alors que certains mammifères terrestres sont incapables de marcher et que certains oiseaux ne peuvent pas voler, il existe également des poissons moins connus qui ne savent pas nager. Pour compenser cette inaptitude, ces poissons ont développé des techniques incroyables de déplacement et de chasse.
Le poisson-grenouille strié (Antennarius striatus) : Ce poisson fascinant, qui varie principalement du jaune au rouge orangé, change de couleur en fonction de son environnement. Pour se camoufler, il récolte et charrie sur son dos les algues du sol marin. Souvent calé entre les rochers, il attend ses proies. Quand il en voit une, il étend son illicium (épine dorsale) au bout de laquelle il agite un leurre, qui a l'apparence d'un ver. Pour se déplacer, il agite ses nageoires pelviennes et pectorales, qui sont coudées, dans le sol.
L'hippocampe : L'hippocampe est l'un des plus mauvais nageurs des océans. C'est pourquoi il utilise, dès qu'il le peut, d'autres façons de se déplacer. La plupart du temps, il s'accroche grâce à sa queue au corail, aux algues ou aux fonds marins. Grâce à ses nageoires pectorales, il émet ensuite des vibrations qui lui permettent de se mouvoir.
Le poisson aux mains tachetées (Brachionychthys hirsutus) : Ce poisson ne peut pas nager : vous le verrez toujours se déplacer sur ses deux «pattes» (en réalité des nageoires pectorales), «marchant» littéralement sur les fonds marins. Ce poisson est présent dans l'océan Pacifique, autour de la Tasmanie, mais il est désormais placé sur la liste rouge de l'UICN car il est menacé d'extinction. Ses œufs sont mangés par une étoile de mer introduite accidentellement dans la région. Il est considéré comme l'un des poissons les plus rares.
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Le poisson des sargasses : Ce poisson jaune aux taches blanches et noires vit dans la zone épipélagique (couche superficielle de mer), au milieu d'algues appelées «sargasses». Comme il est parfaitement incapable de nager, ce poisson demeure toute sa vie caché dans les «sargasses, palmes de palmiers , branches, sacs plastiques» qui stagnent à la surface.
Le périophtalme : Le périophtalme tient son nom du grec peri (autour de) et ophtalmo (œil). Il est en effet capable de voir à 360° autour de lui, aussi bien dans l'eau que sur terre… où il est capable de vivre pendant deux jours et demi sans eau ! Ce poisson sait donc marcher, et sait même effectuer des bonds impressionnants, mais il ne sait pas nager. Il possède une ventouse lui permettant de s'accrocher à une paroi, un arbre, un rocher… Ce très mauvais nageur vit au fond des récifs ou dans le sol, se déplaçant souvent en bondissant.
L'hippocampe : un poisson mystérieux
Malgré l'intérêt des chercheurs, l'hippocampe reste un poisson très mystérieux. Ce petit animal est présent dans les mythologies grecque, phénicienne ou chinoise. Au sens étymologique, « hippos » signifie cheval et « kampos », poisson marin. Mais dans un deuxième sens, « kampé » veut dire courbure en référence à la posture caractéristique de l’hippocampe. Aujourd'hui encore, il garde bien des mystères car nous le connaissons peu d'un point de vue scientifique.
Portrait du cheval de mer
L'hippocampe est bien un poisson osseux, au même titre que le thon, le bar ou la sole, mais il présente plusieurs singularités au sein de son groupe. Il est le seul à nager en position relevée, la tête faisant un angle de 90 degrés avec le corps. Il appartient à la famille des syngnathidés ; de « syn » : avec et « gnathos » : mâchoire. En effet, ces dernières sont soudées pour offrir à la bouche la forme caractéristique de paille de ce curieux vertébré. Les syngnathidés comptent environ 300 espèces regroupées en 55 genres . Cette famille se divise en trois catégories : les hippocampes, les syngnathes à la tête très ressemblante mais au corps serpentiforme et les dragons de mer, avec seulement trois espèces, toutes sur les côtes australiennes dont le célèbre dragon feuillu (Phycodurus eques). Les syngnathidés présentent une répartition étendue sur l’ensemble des océans de la planète au niveau des écosystèmes tropicaux ou tempérés. Ces poissons vivent dans des habitats côtiers, le plus souvent peu profonds.
Des poissons pas comme les autres
Les syngnathidés possèdent tous des particularités communes : ils n'ont pas d'écailles mais de solides plaques dermiques et leurs yeux sont indépendants l'un de l'autre. Chez les hippocampes et certaines espèces de syngnathes, la nageoire caudale s'est transformée en une queue préhensile. Ils peuvent adroitement l'enrouler à tout ce qu'ils trouvent pour s'accrocher et se maintenir dans le courant. Ils possèdent généralement deux nageoires rayonnées pectorales, une dorsale et une anale plutôt rudimentaires.
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Les hippocampes sont des poissons extrêmement lents. Malheureusement pour eux, on peut les attraper à la main. Les syngnathes, en revanche, peuvent faire de puissantes accélérations en ondulant leur corps en forme de serpent. Les syngnathidés pratiquent également le mimétisme : ils se confondent parfaitement avec leur milieu et peuvent changer de couleur, ce qui constitue leur moyen de protection.
Une reproduction hors du commun
Mais la plus étonnante caractéristique de ces poissons reste sans doute leur reproduction. Les rôles parentaux sont simplement inversés ! Certaines espèces sont monogames et pourraient même rester fidèles toute leur vie. D'autres sont polygames : plusieurs femelles peuvent féconder plusieurs mâles au cours de la saison de reproduction et des mâles peuvent à l'inverse accepter d'être fécondés par plusieurs femelles.
Les hippocampes vont s’enlacer par la queue, monter dans la colonne d'eau et réaliser d’élégantes danses au cours d’une longue parade nuptiale. La femelle transmet ensuite ses ovocytes au mâle qui les fécondera avec ses spermatozoïdes. On peut observer plusieurs cas dans le règne animal où le père s'occupe de sa progéniture comme chez certains arachnides ou chez le crapaud alyte accoucheur (Alytes obstetricans). Mais le cas des syngnathidés est plutôt unique en son genre. Chez certaines espèces de syngnathes, les œufs sont simplement collés et agglutinés sous l'abdomen. Mais chez les syngnathes les plus évolués et les hippocampes , une poche ventrale incubatrice rappelant celle des marsupiaux permet de protéger les œufs (parfois plusieurs centaines selon les espèces).
Des chasseurs redoutables
Au bout de trois à quatre semaines d'incubation, ces derniers éclosent, provoquant de violentes contractions chez le mâle qui expulsera ensuite les alevins par une ouverture située au sommet de la poche à l'aide de spasmes caractéristiques. Un phénomène que l'on pourrait qualifier d'accouchement au cours duquel les nouveau-nés se retrouveront livrés à eux-mêmes dans la colonne d'eau. Pourquoi peut-on alors dire que c'est bien le mâle qui en a la charge ? Grâce au type de gamètes (les cellules reproductrices) que possèdent les individus. Les mâles fabriquent des spermatozoïdes et les femelles, des ovules qui sont des cellules bien différentes. La raison d'un tel comportement peut paraître obscure, pourtant cela ne semble pas leur conférer un désavantage dans la course à l'évolution des espèces.
Mais revenons à nos chevaux de mer : tout juste sortis du ventre de leur père, ils ressemblent à des hippocampes miniatures de quelques millimètres, quoique légèrement disproportionnés. Une forte prédation décimera la plupart d'entre eux et seulement quelques individus arriveront jusqu'à l'âge adulte.
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Enfin, rappelons une dernière originalité de ces drôles d’animaux : leur tête et même leur allure générale rappelle de façon troublante celles du cheval. C’est en particularité en raison de leur bouche allongée. Les mâchoires soudées obligent les syngnathidés à aspirer leurs proies. S’ils dégagent une nonchalance majestueuse, avec parfois un brin d’arrogance, c’est pour mieux cacher leur jeu de chasseurs redoutables. Un coup sec de la tête vers l’avant et le plancher buccal s’abaisse créant une dépression qui ne laisse aucune chance au zooplancton de passage, c’est-à-dire de minuscules crustacés à la dérive. Chez les syngnathidés, la taille de la bouche conditionne logiquement la nourriture ingérée et le régime alimentaire varie donc sensiblement d’une espèce à l’autre.
Des hippocampes dans le bassin d’Arcachon
Plusieurs populations d’hippocampes vivent en France métropolitaine, principalement dans l’étang de Thau, le golfe du Morbihan et, la plus importante, dans le bassin d’Arcachon. Deux espèces sont présentes : l’hippocampe à museau long ou moucheté (Hippocampus guttulatus) et l’hippocampe à museau court (Hippocampus hippocampus). Le premier, beaucoup plus répandu est aussi plus gros : 14 cm en moyenne dans le bassin d’Arcachon contre 10 chez son cousin. Les plus gros spécimens mesurés d’Hippocampus guttulatus y atteignent 18,5 cm. Les deux espèces se distinguent par la longueur de la bouche : 3 à 4 fois plus longue que large chez le museau long contre 2 à 2,5 fois plus longue que large chez le museau court. Au printemps, les couples se rapprochent. Plusieurs gestations successives peuvent s’enchaîner de juin à septembre. La croissance des nouveau-nés est très rapide durant les premiers mois de leur vie. Ils sont matures sexuellement dès la première année et mesurent déjà de 6 à 8 cm chez H. guttulatus. Ils pourront vivre jusqu’à 5 ans environ.
Le bassin d’Arcachon abrite le plus grand herbier à zostères d’Europe. Les zostères ne sont pas des algues, ce son des plantes à fleurs aquatiques. Elles possèdent des feuilles en ruban et sont fixées dans le sédiment par des rhizomes, formant ainsi de véritables prairies sous-marines, lieu de vie, nurserie ou nourricerie pour bon nombre d'espèces : poissons, seiches, crevettes…
Pourtant, il semblerait que les hippocampes ne vivent pas le plus souvent accrochés aux herbes. L’espèce à museau long reste à proximité ou en bordure d’herbiers, alors que ses congénères à museau court préfèrent carrément les débris de coquilles pour se camoufler. Ces derniers se rencontrent d’ailleurs à des profondeurs un peu plus importantes, mais rarement en dessous de 10 mètres. La répartition de ces poissons se fait selon trois critères : la nourriture présente, le camouflage possible et la présence de bons supports d’accrochage. Sept espèces de syngnathes peuplent également le bassin d’Arcachon, plus ou moins rares. A l’exception du syngnathe aiguille (Syngnathus acus) que l’on retrouve dans des habitats variés, ils vivent presqu’exclusivement dans les herbiers de zostères où leur mimétisme est quasiment parfait. Malgré cela, les syngnathidés ont quelques prédateurs sur le bassin, comme les congres, les seiches, les rascasses mais surtout les oiseaux plongeurs comme les plongeons ou les grèbes qui viennent passer l’hiver dans la région et arrivent à les pêcher avec une étonnante agilité.
Des espèces menacées
Plusieurs conventions protègent les hippocampes, comme la convention Ospar en Atlantique Nord et leur commerce est réglementé par l’annexe 2 de la Cites (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction). En Asie principalement, des millions d’hippocampes sont chaque année pêchés et séchés, destinés à de tristes souvenirs ou réduits en poudre pour la médecine traditionnelle. Chez nous, la menace vient de la destruction de leurs habitats, notamment de la régression des herbiers de zostères. Les 2 espèces présentes dans le bassin d’Arcachon sont inscrits sur la liste rouge de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) dans la rubrique « Data Deficient » (manque de données). En effet, malgré des informations récoltées de façon bénévole grâce à des plongeurs, beaucoup de choses restent à découvrir sur ces populations.
Stratégies de survie et adaptations
Ces poissons qui nagent mal ont développé des stratégies uniques pour survivre dans leur environnement. Le poisson-grenouille, par exemple, est un maître du camouflage. Il se fond dans son environnement et attend patiemment que sa proie s'approche. Il possède un leurre charnu au-dessus de sa bouche, appelé illicium, qu'il agite pour attirer les petites proies en quête de nourriture.
L'hippocampe, quant à lui, utilise sa queue préhensile pour s'accrocher aux algues ou aux coraux, évitant ainsi d'être emporté par les courants. Sa capacité à changer de couleur lui permet également de se camoufler et d'échapper à ses prédateurs.
Les poissons-globes, incapables de nager rapidement, compensent leur manque de vitesse en se gonflant en boule lorsqu'ils se sentent menacés. Cette technique, combinée à la présence de toxines puissantes, dissuade les prédateurs de les attaquer.