Histoire et Caractéristiques des Cartes Géographiques au Moyen Âge

La cartographie, art et science de la représentation de la Terre, plonge ses racines dans une antiquité lointaine, précédant même l'invention de l'écriture. Les hommes ont utilisé des cartes depuis la plus lointaine antiquité, des dessins découverts dans des grottes préhistoriques suggérant des croquis territoriaux, et des tablettes d'argiles gravées d'itinéraires datant de 30 siècles avant notre ère. Ces premières réalisations, souvent établies sur papyrus et parchemins, étaient par nature très fragiles, ce qui explique la redécouverte de nombreuses cartes anciennes, souvent après avoir été récupérées pour des reliures jusqu'au XVIIe siècle. Cette fragilité a conduit à une histoire "fragmentée" de la cartographie.

Une carte, qu'elle soit ancienne ou contemporaine, n’est jamais un objet neutre. Il s’agit toujours de la mise en image d’informations d’ordre spatial, donc d’un document élaboré, soigneusement construit en fonction d’objectifs précis et selon des conventions de représentations qui varient dans l’espace et dans le temps. Au Moyen Âge, période s'étendant de 500 à 1500 environ, les cartes faisaient moins office d’aides à la navigation que de « résumés visuels de l’ensemble du savoir humain », selon les mots du cartographe Peter Barber. L'étude des cartes médiévales, longtemps reléguée à une époque sombre entre l'Antiquité scientifique et les découvertes de la Renaissance, a été renouvelée à partir des années 1980, en soulignant l'importance de les saisir dans leur contexte de production, leurs techniques, leurs savoirs scientifiques et leurs finalités. Ces documents cartographiques médiévaux, souvent répétitifs dans leur contenu informatif, sont parfois moins révélateurs que l'environnement dans lesquels on les trouve et les textes qui leur sont associés pour leur donner sens, se révélant avant tout comme des documents de l'histoire intellectuelle et culturelle du Moyen Âge.

Les Fondations Antiques de la Cartographie

L'histoire de la cartographie est indissociable des avancées des civilisations antiques. Les Égyptiens et les Chaldéens semblent avoir été réellement les premiers à essayer de représenter ce que leur offrait l'observation immédiate de la Terre. Des fragments de plans faits sur des tablettes d'argiles, basés sur des mesures directes du sol, ont été retrouvés. Par exemple, une carte tracée sur une tablette en argile du IIIème millénaire avant notre ère montre le golfe Persique dessiné comme une rivière encerclant le monde, Babylone représentée par un rectangle supérieur, des ronds situant des villes autour de Babylone, un rectangle inférieur figurant les régions marécageuses du sud de la Mésopotamie, et les fleuves Euphrate et Tigre coulant vers le golfe Persique.

Chez les Grecs, l'approche scientifique a émergé, marquant l'apparition de la géographie mathématique et des premières théories sur la forme de la Terre. Pour Thalès de Milet (environ 625-547 avant notre ère), la Terre était un disque flottant sur l'eau. Son contemporain Anaximandre (610-547 avant notre ère) lui attribuait une forme cylindrique, tandis qu'Anaximène et Anaxagore l'imaginaient comme un disque flottant dans les airs autour duquel tournaient les astres. Ce n'est que Pythagore (569-470 avant notre ère) qui posa la théorie que la Terre est une sphère, s'appuyant notamment sur l'observation de l'ombre circulaire de la Terre lors des éclipses de lune. C'est Ératosthène (276-194 avant notre ère) qui, le premier, calcula la circonférence de la Terre, constatant qu'à Assouan, lors du solstice d'été, un poteau vertical (gnomon) ne portait pas d'ombre, alors qu'à Alexandrie, le même poteau en portait, estimant ainsi la distance zénithale à 1/50e de circonférence. La géographie mathématique poursuivit ensuite ses progrès grâce à Hipparque (IIème siècle avant notre ère) puis Marin de Tyr (de 70 à 130 environ).

Le savant grec Claude Ptolémée d'Alexandrie, connu pour être l'« inventeur de la géographie », révolutionna ce champ d'étude au IIe siècle de notre ère. En se basant sur les travaux précédents (ainsi que sur les descriptions d'itinéraires disponibles à son époque), il chercha à représenter l'ensemble des régions habitées, autrement nommé « écoumène » (ou « œkoumène »). Son traité « La Géographie », dont il ne reste plus de vestige original mais dont des copies subsistent, contenait une introduction théorique et pratique à la cartographie avec une carte générale dans une projection dite homéotère et 26 cartes régionales en projection cylindrique. Six des livres de sa Géographie contiennent des données sur les caractéristiques géographiques du monde connu, incluant les emplacements de différents peuples, cours d'eau, montagnes, villes, îles, et attribuant des longitudes et latitudes à environ 8 000 localités. Au cours de l'Antiquité tardive, la Géographie de Ptolémée est connue tant dans le monde grec que dans le monde latin.

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Les Romains, quant à eux, complétèrent la connaissance du monde indo-méditerranéen et d'Europe occidentale pour répondre aux besoins de leur Empire, mais sans apporter de progrès théorique significatif. La Table de Peutinger, gravée en l'an 12, est l'ancêtre des cartes routières. Il s'agit d'une reproduction, probablement très inexacte de la fin du XIIe siècle, d'une copie réalisée vers 350, dont l'original est plus ancien. Cette longue bande de parchemin, composée de douze fragments, représente schématiquement les principales routes de l'Empire Romain, avec des tracés rouges indiquant les routes et, en chiffres romains, les distances en milles. Des doubles tours symbolisent des étapes importantes, et des peuplades significatives y sont mentionnées.

La Cartographie Médiévale Occidentale : Entre Foi et Connaissance

Le haut Moyen Âge en Occident fut marqué par un recul significatif de la pensée cartographique, lié à la diminution des relations inter-régionales. Pendant cette période, le christianisme imposa une représentation religieuse du monde s’appuyant sur une lecture fidèle de la Bible.

Les Mappemondes Chrétiennes : La Représentation en "T dans l'O"

Ce type de représentation du monde, liée à des croyances chrétiennes, dominait en Occident durant le Moyen-Âge. Les cartes dites en « T dans l’O » ou « Mappemondes TO » divisent la Terre en trois continents de façon symbolique. Parmi les exemples notables, on trouve la Mappemonde d'Isidore de Séville, publiée dans son ouvrage Etymologiae vers 623 et qui fut la première carte imprimée en 1472. La Mappemonde de Beatus de Liébana, élaborée vers 780, se basait sur les descriptions d'Isidore de Séville, de Ptolémée et de la Bible. L'enluminure attribuée à Simon Marmion (vers 1459-1463) est également un exemple caractéristique.

Ces cartes représentent une terre plate limitée par un vaste océan circulaire. Les trois continents connus sont placés de part et d'autre de barres verticale et horizontale formant le T. Au-dessus de la barre horizontale, qui figure le plus souvent le Tanaïs (fleuve coulant aujourd'hui en Russie et nommé Don) et le Nil ou la mer Rouge, se trouve l'Asie. À gauche de la barre verticale, qui représente la Méditerranée, se situe l'Europe, et à droite l'Afrique. À l'intersection des deux barres, on trouve la ville de Jérusalem, avec le tombeau du Christ, symboliquement placée au centre du monde. L'orientation spécifique de ces cartes est liée à l'Ancien Testament qui place le paradis terrestre en extrême orient, d'où couleraient quatre fleuves majeurs : le Tigre, l'Euphrate, le Pishon et le Gihon. Adam et Ève sont d'ailleurs souvent placés en haut de ces cartes, l'Est étant l'orientation privilégiée, contrairement aux cartes arabes qui plaçaient souvent le Sud en haut. La mappemonde de Hereford (1280) est la seule carte du monde médiéval de grand format à avoir été conservée et conçue pour être exposée au public. Elle est très différente des cartes du monde telles que nous les concevons aujourd’hui, car elle ne se contente pas d'indiquer la situation des localités et des particularités géographiques, mais joue le rôle d’une encyclopédie visuelle, donnant des informations historiques (notamment sur l’Antiquité biblique et classique), anthropologiques, ethnographiques et théologiques. Cette carte anglaise de Paris, inspirée de Ptolémée via des copies romaines disparues, est considérée comme moins précise que les cartes grecques. Une autre mappemonde monumentale, celle d'Ebstorf, une grande mappemonde circulaire de près de quatre mètres de diamètre, date vraisemblablement de 1235 et sa paternité revient à Gervais de Tilbury, prévôt du monastère d'Ebstorf en Allemagne.

Ce type de représentation en TO fut progressivement abandonné à partir du XIIe siècle, notamment sous l'influence des contacts croissants avec la géographie arabe.

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Le Renouveau Pratique : Les Portulans et la Navigation

Alors que les mappemondes T-O servaient principalement à des fins théologiques et encyclopédiques, une nouvelle forme de cartographie, plus pratique et scientifique, émergea à la fin du Moyen Âge, particulièrement en Occident. Les cartes portulans, de l'italien portolani (descriptions textuelles des côtes et de la manière d’entrer dans un port), sont nées dans les cités maritimes des îles Baléares et du Nord de l’Italie. Elles apparaissent comme un genre cartographique spécifique en lien avec les progrès des techniques de navigation et l’expansion maritime européenne, et original par sa facture très identifiable.

La carte dite "pisane", datant de la fin du XIIIe siècle, est le plus ancien portulan connu et présente les caractéristiques essentielles de ce qui allait être une longue lignée. Dessinée à la plume sur vélin, elle couvre les côtes méditerranéennes élargies à celles de la mer Noire, le long desquelles sont inscrits perpendiculairement les noms des ports, soit en noir soit en rouge si ces derniers sont considérés comme les plus importants. La carte est orientée sur le nord magnétique, son utilisation étant intrinsèquement liée à celle de la boussole. La base de la carte consiste en un réseau de lignes, appelées rhumbs, correspondant aux aires de vent du compas. Ces lignes permettaient aux cartographes de relever les contours côtiers et aux marins de planifier leur route. Les noms de lieux étaient inscrits sur les terres, perpendiculairement au trait de côte, afin de ne pas gêner la lecture de la carte par les marins, et étaient colorés différemment selon leur importance. Des roses des vents permettaient aussi de repérer la route et de déterminer le cap à suivre.

Ces cartes sont toutefois construites sans un système de projection, qui est pourtant supposé nécessaire pour tout passage d'une surface sphérique (la Terre) à sa représentation plane. Le système de coordonnées longitude/latitude ne sera redécouvert qu’avec la récupération de la Géographie de Ptolémée. L'établissement de ces cartes nautiques est donc basé sur le cabotage, où le bateau se déplace à proximité des côtes, ce qui permet d'effectuer une série de mesures visuelles, en fonction du cap, et de les annoter. Les observations et les relevés étaient faits avec des outils assez élémentaires tels que la boussole, le sextant et l'alidade.

À l'époque, il existait deux types de portulans. Le premier, dépourvu de décoration et de fioriture, servait directement aux marins pour naviguer en sécurité. Le deuxième type, plus connu aujourd'hui car de nombreux exemplaires sont encore conservés, était un objet d'art richement décoré, prisé des collectionneurs et des cours royales. Ces portulans étaient en effet le symbole d'une connaissance approfondie des mers et du pouvoir commercial et naval d'un royaume.

L'Atlas catalan, portulan réalisé vers 1375 et attribué à Abraham Cresques et son fils, Jehuda Cresques, est un exemple remarquable. Composé de six feuilles de vélin pliées en deux et collées sur des supports de bois, sa partie occidentale documente des terres bien connues à l'époque (Europe, Afrique du Nord et bassin méditerranéen) avec une grande précision. C'est à la fois une carte nautique, une figuration des régions habitées jusqu'à la mer de Chine, et une encyclopédie en images décrivant, sur plus de trois mètres, l'histoire et la géographie du monde connu ou rêvé, enrichie par les récits de voyage de Nicola, Matteo et Marco Polo. L'Atlas catalan combine cosmographie, astrologie, géographie et imaginaire. Ses quatre cartes, deux pour l'Orient et deux pour l'Occident, sont orientées le sud en haut, comme les mappemondes chinoises.

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Une carte de 1492, attribuée à Christophe Colomb, juxtapose de façon peu habituelle une mappemonde et un portulan. À gauche, la mappemonde, entourée de neuf sphères célestes, montre l'Afrique et, au large de Cathay (la Chine de Marco Polo), le "Paradis Terrestre".

Les Apports des Mondes Non-Occidentaux

La cartographie médiévale n'est pas uniquement un phénomène occidental. D'autres civilisations ont développé leurs propres traditions, souvent avec une avance technique et une portée géographique plus étendues.

La Cartographie du Monde Islamique : Héritage et Innovation

Le monde musulman connut un développement cartographique important, particulièrement influencé par l'expansion de l'islam vers l'Inde, la Chine et la Grèce. Cette expansion permit aux cartographes musulmans de découvrir des outils et des techniques cartographiques qui leur étaient inconnus, ainsi qu'aux Européens. La Géographie de Ptolémée fut traduite en arabe dès le IXe siècle et rebaptisée la "Très grande œuvres", servant de canevas topographique pour la réalisation de nombreux atlas. Le monde musulman produisit également des cartes très influencées par le symbolisme religieux, à l'instar de la mappemonde centrée sur la Mecque, réalisée par Ibn al-Wardî (mort en 1457), qui se situe dans la tradition d'Ibn Hawqal et de l'école de Balkhi. On y reconnaît l'Afrique avec les montagnes de la lune aux sources du Nil, représenté par une large ligne bleue, et la péninsule Arabe encerclée par la mer Rouge et le golfe Persique dans le demi-cercle central.

Une géographie plus scientifique se répandit dans le monde islamique à partir du VIIIe siècle, liée à l'acquisition et la traduction de traités géographiques antiques, dont ceux de Ptolémée. À l'instar de la cartographie romaine, la géographie arabe avait un rôle pratique. C'est ainsi qu'au XIIe siècle, le géographe arabe Muhammad al-Idrisi, vivant à la cour chrétienne de Sicile, effectua une compilation de la connaissance géographique arabe en rédigeant sa célèbre Géographie. Ce livre, plus connu sous le nom du Livre de Roger ou "Livre des voyages agréables dans des pays lointains", est une description du monde et une carte du monde créées par le géographe andalou en 1154 pour le roi Roger II de Sicile. Il se base sur des informations héritées de l'Antiquité (via Ptolémée) et des connaissances sur l'Afrique et l'océan Indien rapportées par les marchands et explorateurs arabes. Le texte reprend des descriptions exhaustives des conditions physiques, culturelles, politiques et socio-économiques de chaque région, et chacune des 70 sections a sa carte correspondante. Elle est restée la carte du monde la plus précise pendant les trois siècles qui ont suivi. Les échanges entre le monde musulman et le monde chrétien furent nombreux, en particulier sur le plan cartographique, et c’est ainsi que l’Occident put découvrir la Géographie de Ptolémée à la fin du XIIIe siècle, considérée alors comme un document de grand prestige. Des cartographes comme Pietro Vesconte s'inspirèrent des travaux d'Al-Idrisi, intégrant par exemple la forme du Nil dans sa mappemonde de la Chronologia magna (vers 1328-1329).

L'Avance Cartographique Asiatique : Chine et Corée

Alors que le type de représentation du monde liée à des croyances chrétiennes dominait en Occident durant le Moyen-Âge, la superficie des terres de l'Eurasie cartographiées en Chine à la même époque était très largement supérieure. Dès le VIe siècle avant notre ère, les cartes chinoises mirent en œuvre des techniques modernes telles que le carroyage, les mesures de distances et l'utilisation de la boussole, au service de la gestion de l'empire. Leur portée s'étendit au-delà des terres du berceau de la civilisation chinoise avec la croissance de l'empire sous la dynastie Han. Des hommes d’état comme Zhang Heng (78-139) et Pei Xiu (224-271) furent d’éminents cartographes, géographes et mathématiciens. Une carte topographique chinoise sur soie (186 avant notre ère), avec le Sud placé en haut, témoigne de cette expertise.

La "Carte historique des pays et des villes", également connue sous le nom de carte Kangnido, réalisée en Corée en 1402 par Kim Sa-hyeong, Yi Mu et Yi Hoe, décrit la totalité de l'Ancien Monde. On y voit à l'ouest, l'Europe et l'Afrique, et à l'est, la Chine, la Corée et le Japon. C’est un témoignage du haut degré de connaissances géographiques acquises par le monde sinisé dès la fin du XIVe siècle, représentant un pas décisif dans l’histoire de la cartographie universelle, et elle est beaucoup plus complète que ses homologues de l’Europe médiévale. Les similitudes avec la mappemonde de Fra Mauro sont d'ailleurs remarquables.

Vers l'Ère Moderne : Synthèse et Découverte

La fin du Moyen Âge et le début de la Renaissance marquent une période charnière dans l'histoire de la cartographie, où les connaissances héritées de l'Antiquité et les apports des mondes islamiques et asiatiques convergent avec les ambitions des grandes puissances européennes.

La Redécouverte de Ptolémée et l'Émergence des Projections

La récupération de la Géographie de Ptolémée, notamment par l'intermédiaire des traductions arabes puis des premières traductions latines réalisées au XVIIe siècle à partir de cette version arabe, fut fondamentale. Plusieurs cartes furent alors dessinées à partir de ces traductions et imprimées, la première fois en 1475. Cette redécouverte relança l'intérêt pour les systèmes de coordonnées en longitude et latitude, supposés nécessaires pour toute représentation plane d'une surface sphérique, et pour les projections cartographiques.

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