La Route du Rhum, cette compétition emblématique et incontournable pour tous les amateurs de course en solitaire, représente bien plus qu'une simple traversée de l'Atlantique. Elle est une véritable épreuve de référence en matière de compétition pour les voiliers monocoques comme pour les multicoques, forgeant légendes maritimes et records au fil de ses éditions. Organisée tous les quatre ans, cette transatlantique relie la ville de Saint-Malo, en Bretagne, à la ville de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, un parcours de 3 542 milles, soit 6 562 kilomètres.
Aux Origines d'une Idée Audacieuse : La Naissance de la Route du Rhum
L'idée de cette course trouve ses racines au printemps 1975, lorsque Bernard Haas, alors secrétaire général du Syndicat des producteurs de sucre du rhum des Antilles, et Florent de Kersauson (frère cadet d'Olivier de Kersauson) déjeunent ensemble rue Arsène Houssaye à Paris. Les deux hommes, qui se sont connus à l'université de Cornell aux États-Unis, partagent une vision commune : Bernard Hass cherche une idée pour relancer la filière du rhum, et Florent de Kersauson lui répond avec audace : « Mais il faut faire une course à la voile, bien sûr, qui va vers les Antilles, à l’automne. »
Cette proposition novatrice les conduit naturellement vers Éric Tabarly et Gérard Petipas, qui préside alors la société Pen Duick. L'idée d'une course en solo plaît à Éric, mais moins à Gérard, qui prépare à l'époque La Transat en double. Persévérants, Bernard Hass et Florent de Kersauson rencontrent ensuite Michel Etevenon, qui s'occupe de l'Olympia et gère le budget Kriter, alors sponsor d'Olivier de Kersauson. Le projet prend de l'ampleur. Pierre-Louis de la Rochefoucauld, président de la branche guadeloupéenne du syndicat, se montre enthousiaste, et Louis Claverie Castetnau, ancien directeur général de l’usine sucrière Darboussier à Pointe-à-Pitre, rallie avec lui la majorité des producteurs de Guadeloupe dès 1976. Pour motiver les coureurs, les Guadeloupéens se montrent généreux, offrant une somme considérable de 500 000 francs de l'époque pour récompenser les six premiers.
Le choix du lieu de départ suscite initialement un débat, comme l'écrit le journaliste et photographe de voile Christian Février : « Les rhumiers penchent pour Bordeaux, port emblématique de l'importation du sucre et du rhum. Florent se bat pour Saint-Malo. » L'idée est aussitôt proposée à l'UNCL (Union Nationale pour la Course au Large), et Florent de Kersauson intègre son comité, chargé des courses océaniques et de l'obtention des autorisations nécessaires.
Un élément déclencheur majeur pour la création de la Route du Rhum fut la décision des Anglais, en décembre 1976, de limiter la taille des bateaux à 17,06 mètres pour leurs courses. À cette période, Alain Colas venait de participer à la Transat anglaise sur le Club Méditerranée, un quatre-mâts de 72 mètres de long. En réponse à cette restriction d'accès pour les grands voiliers, Michel Etevenon, adoubé par Jacques Goddet, annonce dans L'Équipe du 14 décembre 1976, sa volonté de créer une grande course française sans limitation de taille. Après avoir cherché en vain un sponsor tout l'hiver, il finit par s'associer au projet de Bernard Haas et Florent de Kersauson. Ce dernier avait déjà rédigé un premier règlement de course avec la caution technique de l'UNCL et obtenu l'aval des ministères des sports, de la Défense pour la Marine, des DOM-TOM et de l'Intérieur ; il ne restait qu'à obtenir l'autorisation du ministère des Transports. C'est ainsi que la société Promovoile est constituée le 14 mars 1978 par Michel Etevenon et six autres associés, exploitants de sucreries et de distilleries, afin d'organiser cette course transatlantique en solitaire, prévue tous les quatre ans et baptisée "Route du Rhum". La Route du Rhum a ainsi été créée pour contrer les règles imposées par les organisateurs anglais, finissant même par absorber ces concurrents, puisque The Transat est maintenant dans le giron d'OC Sport, l'organisateur de cette course emblématique.
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Le Parcours et Ses Spécificités Nautiques
La Route du Rhum rallie Saint-Malo, situé dans le nord-est de la Bretagne, à Pointe-à-Pitre, sous-préfecture et port de la côte est de la Guadeloupe. La ligne de départ est stratégiquement placée légèrement à l'ouest de la Pointe du Grouin, sur la commune de Cancale. Pour permettre aux spectateurs de profiter pleinement du début de la course, une marque de parcours devant le Cap Fréhel est à laisser à tribord par les voiliers. De même, pour des raisons similaires et pour ajouter une touche de défi tactique, l'île de la Guadeloupe doit être laissée à bâbord. Cela signifie que les coureurs doivent en faire le tour par le nord puis l'ouest, en passant par le canal des Saintes, avant de franchir la ligne d'arrivée devant Pointe-à-Pitre. Ce tracé reste inchangé depuis l'origine, et malgré les idées actuelles, il est souhaité qu'il le reste.
Le parcours de 3543 milles à parcourir est jalonné de défis distincts. Au départ de Saint-Malo, les marins affrontent souvent les dépressions de l'Atlantique Nord. Ensuite, l'objectif est d'attraper les Alizés pour une "pure glisse" vers les Caraïbes, marquant un passage de l'hiver hexagonal à l'été caribéen. Une fois arrivés au large de la Guadeloupe, les choses se corsent : il reste à contourner l'île papillon par l'Ouest, ce qui peut se révéler plein de pièges en raison des effets de site et des vents locaux.
Suivi de Course et Informations Nautiques Essentielles
Pour suivre l'évolution des marins en temps réel, une carte de la Route du Rhum est mise à jour et actualisée toutes les heures. Plusieurs options, matérialisées par les icônes à droite de la carte, permettent d'optimiser le suivi. La première est le mode plein écran, très utile pour une immersion complète. La deuxième est l'option "vent", qui donne une indication précieuse sur les conditions rencontrées par la flotte. Un autre élément intéressant intégré à la carte est la matérialisation des DST (Dispositifs de Séparation du Trafic), ces zones interdites à la navigation, comme celles situées à Ouessant ou au Cap Finisterre, cruciales pour la sécurité et le respect des règles maritimes.
La communication joue un rôle vital pendant la course. Pour les informations générales et le déroulé de la course, ainsi que les consignes de sécurité, le canal 01 de la VHF est utilisé en réception uniquement. Le canal 16 est quant à lui dédié à la double veille secours, assurant une ligne directe pour les urgences.
La Sécurité et l'Accès des Spectateurs au Départ
Le départ de la Route du Rhum est un événement spectaculaire qui attire plusieurs milliers de spectateurs à Saint-Malo. Pour des raisons évidentes de sécurité, un arrêté récent de la Préfecture Maritime restreint l’accès des plaisanciers au départ. Dans le cadre du départ, des zones réglementées sont définies par la Préfecture Maritime (Arrêté n° 2018/115) pour assurer la sécurité et le bon déroulement de la course entre des heures précises.
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Plusieurs manières d'assister au départ depuis la mer s'offrent aux spectateurs. Soit depuis un navire à passagers accrédité par la direction de course, après l'acquittement d'un billet d'entrée. Ces navires évoluent alors dans la zone 2, au nord de la ligne de départ. La zone rouge, matérialisée sur les infographies, est strictement réservée aux bateaux de course et aux navires accrédités par l’organisateur (bateaux d’assistance, sécurité ou bateaux à passagers), lesquels doivent arborer des pavillons officiels d’accréditation. Cette zone est définie par des points GPS précisés sur le site internet de la course et sur le site internet de la Préfecture Maritime de l’Atlantique. Les contrevenants à cette zone interdite s’exposent à des procès-verbaux dressés par l’Autorité Maritime présente sur le plan d’eau.
Soit par ses propres moyens en zone 3, gratuite et accessible à l'ensemble des plaisanciers, à la condition de naviguer exclusivement au moteur. Cette zone verte est autorisée aux navires de plaisance immatriculés naviguant exclusivement au moteur, à l’exception des véhicules nautiques à moteur (Jet-Skis). Cependant, dans cette zone, la pêche, le mouillage des navires et de tout engin de pêche, la baignade, la plongée sous-marine et les loisirs nautiques sont interdits. Certains plaisanciers et skippers, comme Thibaut Vauchel-Camus, ont dénoncé cette décision, arguant que « la mer devient payante ». En résumé, pour suivre au plus près le départ de la Route du Rhum sans être hors-la-loi, il faut naviguer au moteur dans la zone verte ou payer 15 euros pour monter à bord d’un bateau à passagers et accéder à la zone rouge.
La sécurité du plan d'eau le jour du départ est assurée par un dispositif considérable. Ce ne sont pas moins de 50 semi-rigides et 120 bénévoles de la course qui y contribuent. Sans compter les navires de la SNSM (Société Nationale de Sauvetage en Mer), mais aussi les propres embarcations des teams. À titre d'exemple, une équipe Ultim doit se doter de 3 semi-rigides pour sa sécurité. Au total, ce sont donc au moins 150 semi-rigides qui assurent la sécurité des coureurs et des plaisanciers.
Les Bateaux et Leurs Catégories : Une Hétérogénéité Riche
La Route du Rhum est ouverte à tous les voiliers à partir de 39 pieds. Si lors de la première édition en 1978, il n'y avait pas de distinction par taille ou type de bateaux, tous concourant ensemble, l'évolution de la course a conduit à l'établissement de différentes classes. Pour les 2e et 3e éditions, six classes par longueurs de bateaux sont apparues. Aujourd'hui, la course est structurée en plusieurs catégories, offrant une diversité technique et sportive :
- IMOCA : Ces monocoques de 18 mètres participent également au célèbre Vendée Globe, et sont réputés pour leur technologie de pointe et leurs performances en solitaire.
- Rhum : Une classe "open" où s'affrontent des bateaux de toutes tailles, regroupant des monocoques (Rhum Mono) et des multicoques (Rhum Multi) sans restriction majeure, permettant à une grande variété de marins de prendre le départ.
- Ultim' : Anciennement "Ultim' 32X23", cette classe regroupe les plus grands et les plus rapides multicoques volants. Elle a fait l'objet de discussions concernant les caractéristiques de conformité, avec des participants comme Francis Joyon sur son fidèle IDEC Sport (qui n'est pas adhérent de la classe) et Romain Pilliard et son Use it Again by Extia (qui ne remplit pas les caractéristiques de la Classe Ultim' 32X23). Le conflit SVR Lazartigue de François Gabart et de la Classe Ultim' 32X23 concernant la conformité du trimaran a également marqué les esprits.
- Ocean Fifty : Des multicoques de 50 pieds (environ 15 mètres), agiles et rapides, qui offrent un spectacle intense.
- Class40 : Des monocoques de 40 pieds (environ 12 mètres), une classe dynamique et très compétitive.
Au fil des éditions, l'amélioration du temps réalisé par le vainqueur a été considérable, divisé par trois entre 1978 et 2014. De 1990 à 2018, tous les bateaux vainqueurs ont été conçus par le cabinet d'architectes VPLP design, témoignant de leur influence sur la performance en course au large. Le maxi-trimaran Groupama 3 (sous différents noms et skippers) est même triple vainqueur successif des Route du Rhum en 2010, 2014 et 2018.
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Records, Légendes et Moments Épiques
La Route du Rhum a vu naître de nombreux records et légendes maritimes. La première édition, en 1978, fut légendaire dès son arrivée mythique entre le grand monocoque de Michel Malinovsky et le trimaran de Mike Birch. Cette édition fut ouverte à tous les bateaux, monocoques et multicoques étant mélangés sans spécification de catégorie ou restriction de taille.
Parmi les figures emblématiques, Florence Arthaud est la seule femme à avoir remporté une transatlantique au scratch. D'autres grands noms de la voile océanique ont marqué l'histoire de la course, tels que Marc Pajot, Philippe Poupon, Laurent Bourgnon, Franck Cammas, Lionel Lemonchois, Loïck Peyron, et Francis Joyon. Marc Pajot, malgré une avarie sur Elf Aquitaine (poutre centrale fendue), a remporté la deuxième édition, devançant de dix heures Bruno Peyron sur Jaz. Philippe Poupon fut le premier à rejoindre Pointe-à-Pitre lors de la troisième édition, en 14 jours, 15 heures et 57 minutes. Franck Cammas, à bord du trimaran Groupama 3, a été le premier arrivé en fin d'après-midi le 9 novembre 2010 après 9 jours, 3 heures, 14 minutes et 47 secondes de course. Plus récemment, Loïck Peyron, remplaçant Armel Le Cléac'h blessé, a remporté la course en 2014 dans un temps record de 7 jours, 15 heures, 8 minutes et 32 secondes, à bord du maxi trimaran Banque populaire VII. Erwan Le Roux s'est imposé dans la catégorie Multi50, et François Gabart a établi un nouveau record de la catégorie IMOCA (12j 04h 38min 55s) pour sa dernière course dans cette classe.
L'édition 2018, marquant les 40 ans de la Route du Rhum, a vu s'élancer 123 concurrents, un record pour la compétition, répartis en six catégories. Francis Joyon l'a emporté dans la catégorie Ultime à l'issue d'un final très serré, avec seulement 7 minutes et 8 secondes séparant les deux premiers concurrents, François Gabart et lui.
Le détenteur actuel du record de la traversée en solitaire est Charles Caudrelier, qui a accompli cet exploit lors de l'édition 2022 avec un temps remarquable de 6 jours, 19 heures, 47 minutes et 25 secondes, à bord de son maxi-trimaran volant « Edmond de Rothschild ». L'histoire de la Route du Rhum est aussi celle de drames, comme la disparition de Loïc Caradec le 14 novembre 1986 lors du chavirement de son catamaran Royale.