Les cartes marines anciennes, ou "portulans", constituent les ancêtres des cartes marines modernes et représentent une avancée majeure dans la compréhension et la représentation du monde connu. Liées à l'émergence de la boussole, ces cartes trouvent leurs premiers exemples à la fin du XIIIe siècle, d'origine Génoise ou Vénitienne. Ces circonstances historiques ont favorisé l'émergence d'une école cartographique très importante et florissante, grâce notamment à la contribution des savants arabes et juifs. Aux conventions cartographiques élaborées dès le XIIIe siècle, ces cartes ont progressivement ajouté des évocations pittoresques de la faune, de la flore, des peuples, des modes d’habitation et de navigation des mondes nouveaux, dues à des artistes, peintres ou enlumineurs.
À la suite des Génois, les Catalans et les Majorquins, commerçants et navigateurs par excellence, se sont distingués en traçant et en utilisant ces cartes marines, toujours à l'affût des dernières informations disponibles. Les cartographes Catalans ont démontré une habileté particulière à intégrer l’information la plus à jour dans leurs cartes, modifiant ainsi le cadre traditionnel des cartes marines. Leur intérêt principal résidait dans la représentation du bassin méditerranéen, qui était le principal lieu d’expérimentation et de développement de la navigation au Moyen Âge. Le portulan rédigé en 1413 par Mecia de Viladestes (BNF, Rés. Ge AA 566) est un autre exemple intéressant de l’école Majorquine. Il reproduit le cadre géographique du portulan de Dulcert, le riche éventail de peintures et de légendes explicatives de l’Atlas Catalan, et il reflète la même fascination pour l’or africain et la connaissance des itinéraires terrestres qui y conduisent.
L'Atlas Catalan : Un Joyau de la Cartographie Majorquine
Parmi les plus emblématiques de ces productions figure l'Atlas Catalan, un manuscrit enluminé d'une richesse exceptionnelle. Cet atlas, réalisé entre 1375 et 1380 à Majorque, est un extrait d’une des six planches qui figurent le monde connu de l’époque, s'étendant de l’Atlantique à l’Asie et du Nord de l’Europe à l’Afrique sahélienne. Attribué à Abraham Cresques et à son fils Jafuda, des cartographes juifs opérant à Majorque, cet ouvrage est un témoignage précieux des savoirs de l'époque. Selon la tradition juive, chacun accolait à son prénom le nom de son père, soulignant leur héritage et leur métier. Ces artisans, renommés pour leurs cartes marines et appréciés de leur souverain, entretenaient également d’étroites relations avec les milieux chrétiens. Son auteur se fait appeler, dans la documentation, le « maître des mappemondes et des boussoles ». La conversion du fils, probablement dictée par des impératifs politiques, est signalée en 1391.
La date de confection de l’Atlas, 1375, n’est pas explicitement indiquée sur l'œuvre elle-même, mais on la déduit du calendrier perpétuel placé en tête des cartes. La présence de l’Atlas Catalan dans la bibliothèque royale - alors logée dans une tour du palais du Louvre - est attestée par une liste des livres établie en novembre 1380. Cet ouvrage se présente sous la forme d'un manuscrit enluminé réparti en six ais de bois sur lesquelles sont collées douze demi-feuilles de 64 x 25 cm chacune de vélin, pliées en bas du milieu. Les feuilles de vélin qui reliaient l’ouvrage se sont malheureusement rompues avec le temps. Les feuilles sont peintes avec des couleurs éclatantes, d’or et d’argent, et chaque demi-lame est montée sur un côté de cinq panneaux de bois.
Une Encyclopédie Cartographique : Savoirs Nautiques, Astronomiques et Géographiques
Les deux premières planches de l'Atlas Catalan ne se contentent pas de la représentation géographique. Elles portent une traduction en catalan de l’Imago Mundi d’Honorius Augustodunensis, une description du monde très répandue au Moyen Âge. On y trouve également un grand calendrier circulaire, ainsi que des signes astrologiques, constituant une compilation riche de cosmographie et d'astronomie. Les textes astrologiques sont traduits en Catalan et mettent l’accent sur la forme sphérique de la terre et l’état du monde connu. Au-delà de ces considérations théoriques, ces sections fournissent aussi des informations utiles aux marins sur les marées et la façon de compter le temps la nuit.
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En haut des cartes, on observe une représentation des marées en sept points du globe, ainsi qu’un calendrier lunaire et le cycle de Méton, permettant une prévision sur quatorze jours étendue sur dix-neuf ans pour le calcul des fêtes mobiles. Est également illustré l'homme zodiacal, indiquant les parties du corps pouvant être saignées ou soignées selon les jours de la lune, un savoir médical et astrologique essentiel à l'époque. Sur la page de droite, la Terre est décrite comme une sphère de 36 000 kilomètres (20 052 milles) de circonférence, autour de laquelle gravitent sept planètes, le Soleil étant inclus parmi elles selon la conception géocentrique d'alors.
Les planches suivantes, mises bout à bout, composent une représentation du monde en quatre cartes distinctes : deux pour l’Orient, s'étendant de la Chine au golfe Persique, et deux pour l’Occident méditerranéen, de la mer Noire à l’Angleterre. Le sens de lecture, d’est en ouest, est le même que celui des grandes mappemondes circulaires du XIIIe siècle, comme la mappemonde d’Ebstorf, orientée l’est en haut.
Un Monde Illustré : Villes, Drapeaux et Mystères
Le contenu de la carte est un mélange fascinant de réalités géographiques et de récits. La toponymie de la partie asiatique, par exemple, provient de textes antiques mais aussi du récit de Marco Polo (1254-1324) et de sources arabes. La carte montre de nombreux exemples de villes, dont les allégeances politiques sont symbolisées par un drapeau. Les villes chrétiennes sont marquées d’une croix, tandis que d’autres villes affichent un dôme, probablement pour désigner des structures islamiques. Les mers et océans sont symbolisés par des lignes verticales ondulées bleues. Conformément aux conventions des cartes marines, les noms de ports importants sont transcrits en rouge, tandis que d’autres sont indiqués en noir.
La planche numéro quatre de l'Atlas Catalan contient l’Europe et la Méditerranée orientales, la Mer Noire, l’Afrique nord-orientale et les territoires d’Orient. La planche numéro cinq est consacrée à l’Asie occidentale, depuis la Mer Caspienne jusqu’au Pamir, incluant l’Iran, la Mésopotamie, l’Arabie et les régions occidentales de l’Inde. La planche numéro six, quant à elle, représente l’Asie orientale, les régions orientales allant de l’Inde à la Chine, ainsi que des régions nord-orientales inconnues, peuplées d’images apocalyptiques. Pour la première fois dans la cartographie occidentale, l’Inde y est représentée avec une forme triangulaire, bien que la pointe sud ne soit pas visible. Les noms des ports de l’Inde occidentale s’inspirent de la cartographie arabe de l’époque.
Les deux premières feuilles, formant la partie orientale de l’Atlas Catalan, illustrent de nombreuses références religieuses et constituent une synthèse de la "Mappae Mundi" médiévale (Jérusalem y est d'ailleurs située pratiquement au centre du document) et de la littérature de voyage de l’époque, notamment du livre des "Merveilles et Voyages" de Marco Polo et du voyage de Sir John Mandeville. Par exemple, dans le pays de « Catayo » (Chine), la carte montre la ville de « Chambaleth » (Beijing) où le Grand Khan réside, ainsi que Sumatra (« Illa Trapobana ») et un littoral bordé d’une multitude d’îles. À l’est de la mer Caspienne, la carte s'appuie sur des références bibliques et mythologiques, ainsi que sur des récits empruntés, figurant Moïse voyageur passant la mer Rouge, allant aux monts Sinaï et Ararat, ou encore la Tour de Babel. On y voit aussi les Mages suivant l’étoile, le Christ-Roi, La Mecque, Babylone, la reine de Saba, « Illa Jana », la maison du royaume mythique des Amazones (« Regio Femarum »), des Sirènes, le royaume de Gog et Magog, Alexandre le Grand, et bien d’autres figures légendaires ou historiques. Malgré la conception cartographique parfois approximative de la carte, de nombreuses villes indiennes et chinoises peuvent être identifiées. Les textes explicatifs rapportent les coutumes décrites par le livre de Marco Polo, ainsi que des sources économiques locales, qu'elles soient réelles ou légendaires. En Orient islamique, un empire immense où les gens voyagent beaucoup, par voies terrestres et maritimes, l’astronomie, avec ses développements (astrolabes, sphères célestes, livres de constellations, etc.), fut très tôt cultivée, et des cartes des terres connues y étaient également dressées.
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Entre Réalité Historique et Récits Fascinants : Le Roi du Mali et Jaume Ferrer
L'imaginaire de l’Occident chrétien se mêle aux informations issues des récits de voyages de marchands ou missionnaires (dont ceux de Marco Polo), des travaux des savants arabes et juifs, ou des astrologues, ainsi qu'à des références bibliques, le tout avec parfois beaucoup de précisions. Les anciennes cartes intègrent ainsi des éléments tels que des souverains sur leur trône. En Afrique, plusieurs souverains sont représentés, notamment le roi du Mali, « Musse Melly » (Mansa Musa), qui brandit un sceptre orné d’une fleur-de-lys, et le roi d’Organa, un Saracen armé. La fascination pour l'or africain et la connaissance des itinéraires terrestres qui y mènent sont des thèmes récurrents.
L'histoire de Mansa Musa, également connu sous le nom de Kanga Moussa 1er, et de l’empire du Mali, est un exemple frappant de ces intégrations. C’est son fastueux pèlerinage à La Mecque, effectué en 1324, qui va asseoir sa renommée et celle de son empire dans toute l’Afrique médiévale et jusqu’en Orient et en Europe. Un voyageur arabe de l’époque rapporte : « Il est le plus puissant des rois nègres musulmans, son pays est le plus vaste, son armée la plus nombreuse, il est le plus puissant, le plus riche, le plus fortuné, le plus redoutable à ses armées. » Dès 1339, la carte marine du géographe majorquin Angelino Dulcert figure le rex melli assis sur son trône, soulignant son importance précoce dans la cartographie occidentale.
Un élément captivant lié à ces explorations est la représentation, au large du banc d’Arguin, du navire à voiles du majorquin Jacques Ferrer (dont le nom est lisible à gauche). Ce dernier part en août 1346 pour une expédition au Rio de Oro, un fleuve sur les rives duquel se troque le métal précieux. Cette observation a été mise en lumière par Anne-Marie Lesca en 2012. L’Atlas Catalan ne déroge pas à la règle de la représentation encyclopédique du monde qui prévaut au Moyen Âge. La carte présente ainsi les caractéristiques d’une carte nautique avec rose des vents et lignes de rhumbs, mais elle compile également, sous forme imagée et textuelle, l’ensemble des savoirs d’une époque, mêlant donc récits de voyage, récits mythologiques et Écritures saintes. Une myriade d’êtres peuple cette carte : des figures réelles dans les contrées bien connues, mais qui deviennent monstrueuses aux confins du monde exploré, où elles empruntent aux bestiaires antiques et médiévaux.
La légende du Mansa Musa et de l'expédition au-delà des horizons est particulièrement révélatrice de la manière dont les récits se sont entrelacés avec la cartographie. La légende raconte que l’empereur Mansa Musa, qui sur la carte brandit un sceptre orné d’une fleur-de-lys, se rendant à La Mecque, effectue une halte au Caire. Chemin faisant, il dépense une fortune et finit par épuiser ses ressources. Durant son absence, Analia, l’une de ses épouses restées à Tombouctou, accueille quelques étrangers au teint pâle, exténués et loqueteux. Leur chef, qui se fait appeler Aljauma Fari (Jaume Ferrer, en arabe), devait se rendre au Rio de Oro. La jeune femme s’éprend du navigateur et ne tarde pas à tomber enceinte de ses œuvres. Elle est alors obligée de prendre la fuite avec son amant. Parvenu au bord de la mer, le couple est emprisonné par des Mossi, alors que la petite Selima est née. Après le retour de l’empereur, les captifs lui sont livrés. Un conseiller andalou recommande au Mansa d’épargner la vie d’Aljauma Fari et de le dépêcher au-delà de l’horizon avec deux cents pirogues manœuvrées par d’habiles marins toucouleurs. Une seule embarcation revient pour annoncer qu’Aljauma Fari et son équipage ont traversé de vastes étendues d’eau et touché terre au-delà de l’horizon. Mansa Musa décide alors de lancer lui-même une expédition de deux mille embarcations. Il disparaît dans le néant, tandis qu’Analia, enlevée avec sa fille par des Marocains, est conduite dans l’une des îles Fortunées où elles vivent avec les Guanches.
Cette histoire se termine sur deux conclusions, témoignant de la dualité culturelle de l'époque. L’une est malinké : « Par vanité, le Mansa ne voulut point rester avec les siens […]. Par vanité, il a sombré dans la mer des ténèbres, comme le patron Aljauma Ferrer et comme tant d’autres rejetons de cette terre. » L’autre est espagnole : la narratrice est Selima, qui, après avoir été arrachée à son île canarienne, est vendue sur le marché des esclaves de Majorque. C’est elle qui relate l’histoire des siens à Jafue Cresques, qui, avec son père Abraham, est en train de préparer l’Atlas Catalan. Cette légende, riche et complexe, illustre parfaitement comment les récits oraux et les rencontres culturelles ont pu influencer la création même de ces documents cartographiques, y ajoutant une dimension narrative et symbolique profonde.
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