Descendre le long de la Tara, que ce soit en canoë, en rafting ou en radeau, constitue une expérience extraordinaire, car vous vous trouvez dans les gorges les plus profondes d’Europe. Les montagnes, façonnées depuis des temps immémoriaux par l'érosion, ont donné naissance à ces gorges, taillées dans le calcaire. Ne pas goûter l’eau pure de la Tara et affronter ses rapides serait se priver d’une vraie aventure. Le Canyon de la Tara, un joyau naturel niché au cœur du Monténégro, est un site d'une grandeur et d'une complexité qui s'offrent aux pagayeurs de tous horizons, tout en recelant des particularités qui méritent une attention détaillée pour ceux qui s'aventurent en kayak.
Un Géant Géographique et Géologique : Le Canyon de la Tara
Le Canyon de la Tara s’étire au Nord du Monténégro sur environ 80 kilomètres, depuis les environs de Zabljak jusqu’à sa confluence avec la Piva à la frontière avec la Bosnie. Sa profondeur dépasse allègrement les 1000 mètres, atteignant même 1300 mètres, ce qui en fait le second plus profond au monde et le plus profond d’Europe. Cette merveille de la nature, avec son environnement unique, lui a valu d'être classée par l'UNESCO au Patrimoine mondial, au même titre que le parc national de Durmitor. C’est un véritable fil conducteur au travers des Balkans, son parcours la menant vers le nord du pays, puis vers la Bosnie et la Drina, la Serbie et le Danube, avant de se jeter dans la mer Noire, après un voyage de plus de 3000 kilomètres.
La Genèse d'un Paysage Monumental
Ce paysage grandiose est le résultat d'un long processus géologique. Le calcaire, matériau prédominant du canyon, s’est déposé au fond d’une mer qui recouvrait, pour des raisons complexes, une grande partie de l'Europe (et même une partie de l'Amérique du Nord) à l’ère secondaire, c’est-à-dire au temps des dinosaures. À cette époque, il régnait un climat tropical humide en Europe, continent situé alors plus au Sud qu’aujourd’hui. Le processus de formation du calcaire est fascinant : les rivières transportent des minéraux dissous qui, arrivés en mer, sont utilisés par certains animaux, de taille microscopique pour la plupart, pour construire leur coquille. Quand ces derniers passent de vie à trépas, les coquilles se déposent sur le fond. Les couches qui s’empilent continuellement exercent une pression colossale sur celles situées en dessous, l’eau en est expulsée et c’est ainsi que naît le calcaire. Il ne reste plus à la mer qu’à se retirer et le calcaire se retrouve à la surface de la Terre, tel qu’on le découvre un peu partout dans le sud de la France.
Les canyons se sont creusés lorsque la mer s’est retirée, et les rivières qui se sont créées ont érodé leur support pour tenter de mettre au même niveau leur lit et la mer. Les rivières des plateaux calcaires ont ainsi profondément incisé la roche. Deux éléments ont accentué ce phénomène ultérieurement : les reliefs et les glaciations. Certains plateaux calcaires se sont élevés très hauts du fait de la collision de plaques continentales. C’est le cas des plateaux calcaires des Balkans que la collision alpine a élevés à plus de 1500 mètres d’altitude. Mécaniquement, les rivières les ont entaillés plus profondément qu’ailleurs. Qui dit glaciation dit déglaciation. Quand les glaciers ont fondu, le flot des rivières s’est gonflé des eaux de fonte, ce qui a accentué l’érosion et donc l’incision des canyons. Le goulet du diable (Đavolje Lazi) se trouve à l’entrée du canyon, juste en-dessous de la forêt de pins noirs, marquant le début de ces profondeurs.
Le Réseau Karstique, Gardien des Eaux
Le canyon de la Tara est profondément influencé par un réseau karstique, caractéristique des massifs calcaires. En pénétrant le sol, l’eau de pluie se charge du dioxyde de carbone que dégagent les racines des plantes et, parvenue au niveau du calcaire, elle le dissout. Ce faisant, elle élargit les fissures et cavités dans lesquelles elle s’infiltre avant d’être restituée à la rivière après un long voyage dans ce réseau souterrain. Ce stockage de l’eau, qui peut durer plusieurs mois, a deux conséquences non négligeables pour le céiste. D’abord, il atténue les crues et maintient un certain niveau d’eau même en période de sécheresse. Ensuite, il donne à la rivière une température constante, autour de 13°C pour la Tara, ce qui, sans être exquise, paraît relativement douce après les eaux de fonte des neiges.
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D’autres témoins du séjour souterrain de l’eau sont les torrents qui s’écoulent de grottes dont on aperçoit les ouvertures par endroit au pied des falaises. Le calcaire dissous, surabondant dans ces eaux après leur long voyage dans les entrailles du karst, se dépose quand il se retrouve à l'air libre, créant de petits promontoires rocheux et des chutes d’eau. Cette nature karstique de la rivière préserve ses berges des crues trop violentes et régulières. Ainsi, mousses, herbes et arbres pionniers ont pu, au gré du pourrissement de la matière végétale tombée à terre, constituer un sol favorable au développement d’arbres plus exigeants comme les aulnes glutineux, les frênes et les érables, contrairement à des rivières comme le Tagliamento où les crues remodelaient régulièrement le lit, ne permettant qu'aux saules et peupliers de s'installer.
Naviguer la Tara : Expériences et Défis Spécifiques
Pour descendre la rivière, le choix est vaste : rafting, canoë ou kayak. La saison de navigation s'étend d’avril à octobre. La période idéale pour le rafting est au printemps, à la fonte des neiges, lorsque les eaux sont à leur plus haut niveau. Cependant, la descente reste accessible à tous les niveaux, car la rivière alterne entre rapides tumultueux et sections calmes, offrant un équilibre parfait entre adrénaline et contemplation. Des pauses fraîcheur sont souvent au programme, avec des baignades dans les eaux cristallines et des sauts depuis les rochers.
La Difficulté de la Tara : Au-Delà des Rapides
Malgré les dimensions impressionnantes de ses gorges, la Tara reste relativement hospitalière pour qui veut tremper la pagaie. Elle comporte peu de difficultés excédant la classe III. En été, le niveau maximum dépasse à peine le III. Cependant, la difficulté est ailleurs, notamment pour les kayakistes et les canoéistes souhaitant une descente autonome. D’abord, il faut trouver des kayaks dans une des bases de raft du coin, ensuite les convaincre de nous les louer, et enfin les amener à nous laisser partir sans guide. Cela a nécessité une grande insistance sur notre « high level » et la présentation de nos licences FFCK.
Les niveaux d'eau peuvent varier considérablement. En septembre, par exemple, les niveaux sont vraiment bas, même s'il commence à y avoir de l'eau en fin de parcours. Le site RIVER APP varie en ce moment, en fonction des semaines, entre 45 cm et 110 cm. Un hiver trop sec peut entraîner des niveaux d'eau faibles, rendant certains passages plus ardus et exposant davantage les rochers. La Tara a le bon goût de courir en permanence, ce qui permet d’avaler en deux jours ses 80 kilomètres sans trop forcer. Une navigation d'environ 120 kilomètres, de la petite ville de Kolasin jusqu’à la frontière bosniaque, représente une véritable traversée du Monténégro en canoë.
La navigation peut réserver des surprises. Lors de la descente, le début des rapides se présente et avec lui, parfois, des rapides infranchissables. La présence de gros blocs de calcaire parsèmant la rivière peut donner des sueurs froides et obliger même, à la cordelle, à passer un rapide. L’appréciation de la difficulté des rapides est d’ailleurs culturelle. Certains passages qui avaient donné du fil à retordre aux navigateurs expérimentés ont été franchis sans encombre par d’autres, soulignant la subjectivité de l'évaluation des rapides. Le pont de Durđević Tara marque également un point où des rapides importants sont signalés en aval immédiat, ajoutant à la tension des navigateurs.
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Des conditions météorologiques imprévues peuvent également ajouter à la difficulté. Des nuages noirs s’amoncellent à l’horizon, transformant une semaine de préparation radieuse en orage dès les premiers coups de pagaies. Le brouillard peut être si dense qu'il est à peine possible de distinguer le prochain rapide, transformant le paysage en estampes japonaises lorsque les pins se découpent sur les crêtes et les nuages s’accrochent aux hauteurs. Des pluies drues peuvent faire virer l'eau au chocolat, rendant la pêche difficile et altérant l'image rêvée de la navigation. Même la météo la plus simple peut poser problème : un canoë gonflé au maximum pendant les heures froides peut, sous l'effet de la dilatation de l'air chaud due au soleil, crever et nécessiter une assistance.
L'Itinéraire des Aventuriers
La descente intégrale du canyon de la Tara vaut le coup. Certains ont effectué la descente de la partie la plus intéressante (60 km jusqu'à la frontière bosniaque) en floating, en autonomie sur deux jours, alors que trois avaient été prévus. D'autres, pour les plus sportifs, envisagent de descendre la totalité du canyon en trois jours de packraft. La descente se termine à la frontière avec la Bosnie, où un dernier repas convivial est partagé avec les guides et les autres participants pour clôturer cette expérience inoubliable. Jana, qui descend en kayak, propose des initiations aux eaux vives, montrant la polyvalence des activités possibles sur cette rivière.
Une Biodiversité Époustouflante : La Vie au Fil de l'Eau
Le Canyon de la Tara est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO avec le parc national de Durmitor. Il est protégé comme un héritage naturel précieux, sa nature sauvage étant préservée de toute urbanisation. Ses parois rocheuses abritent une faune et une flore exceptionnelles, formant un écosystème riche et varié. Ici, la nature règne en maître et la beauté des paysages est à couper le souffle.
Faune Aquatique et Terrestre
Le fourmillement de la rivière, surtout en fin de printemps, vit au rythme des éclosions d’éphémères et de plécoptères. Ces invertébrés passent le plus clair de leur vie à l’état de larves aquatiques. Ils se métamorphosent en mouches pour une parade amoureuse aussi élégante qu’éphémère et risquée. Ils sont une proie facile pour les bergeronnettes des ruisseaux et les cincles plongeurs qui les chassent frénétiquement. N’oublions pas les truites qui les gobent allègrement, illustrant ainsi toute la chaîne alimentaire qui se déploie sous les yeux des observateurs. Quelques minutes plus tard, un épervier en quête de passereaux peut être aperçu, et des crottes de loutres, remplies d’écailles, portent les stigmates d’un festin de truite. La présence d'écrevisses, qui utilisent le calcaire dissous dans l’eau pour construire leur carapace, est un autre signe de la richesse biologique des eaux.
Au-delà de la faune aquatique et ornithologique, la forêt à perte de vue abrite également des animaux terrestres. On peut y croiser des biches. Les rafteurs du coin parlent même de loups, de lynx, voire d’ours, bien que ces rencontres soient plus rares et relèvent souvent des légendes locales. La richesse de cette vie fourmillante et de ces espèces devenues rares ailleurs en Europe conquiert les visiteurs dès la première journée, malgré une éventuelle partie de pêche infructueuse.
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Flore des Gorges
Le paysage n'est pas celui des falaises du Verdon, mais plutôt une étendue de forêt. Sur la route menant à l’embarquement, le canyon peut rappeler tour à tour les gorges de l’Allier pour l’impressionnante descente dans les pentes boisées, les gorges du Tarn pour les pins qui s’accrochent aux crêtes, ou encore les gorges du Verdon pour la couleur de l’eau. Les berges sont tapissées d'arbres plus exigeants comme les aulnes glutineux, les frênes et les érables, dont le développement est favorisé par la nature karstique de la rivière qui préserve les sols des crues violentes.
Logistique et Hospitalité Monténégrine
Le Monténégro, petit État blotti dans les Alpes dinariques, est une destination où l'accueil est souvent chaleureux. Les habitants sont incroyablement hospitaliers. La France et le Monténégro sont d'ailleurs des pays amis, un gérant de camping local affirmant même que Mitterrand serait intervenu pour éviter que le Monténégro ne soit bombardé pendant la guerre des Balkans. Au camping, cela peut valoir un accueil « balkanique » avec force claques dans le dos et verres de vodka, au milieu d’une clientèle tchèque, serbe ou polonaise, ces Slaves se comprenant plus ou moins. Milan, l'hôte, offre souvent une boisson locale, une tradition qui témoigne de l’hospitalité monténégrine.
Préparation et Autorisations
Une navigation dans le parc national de Durmitor implique des frais. Il est nécessaire de débourser plus de 70 euros par personne pour naviguer. Les gardes du parc veillent au respect de ces règles, n'hésitant pas à réveiller les campeurs à sept heures du matin pour exiger le paiement immédiat de la somme. Au-delà de ces formalités, la logistique peut inclure la nécessité de faire affaire avec le gérant d’un camping local pour le transport en aval avec le matériel, notamment si des rapides s'avèrent infranchissables.
Hébergement et Restauration
Pour le bivouac, des propriétaires de terrains n'hésitent pas à offrir l'hospitalité : « for one night, for one year, no problem ! ». Il existe aussi des hébergements plus structurés. Les chalets en bois, simples et confortables, offrent une expérience unique en pleine nature et au bord de la rivière. Dans certains cas, comme lors de pluies battantes, des bâtiments du parc national peuvent proposer des chambres pour la nuit, offrant un répit bienvenu et la possibilité de passer le reste de l'après-midi au coin du feu.
La gastronomie monténégrine est mise à l'honneur. Les repas sont préparés avec des produits frais et locaux, constituant un véritable festin de saveurs. Au menu, on peut retrouver de l'agneau braisé, de la viande fumée, du fromage de montagne, des poivrons grillés, du kajmak, de la pita, de la proja, de la priganica et des salades composant les repas. Sans oublier le dessert traditionnel qui vient clore ces repas copieux, offrant un véritable voyage culinaire au cœur des traditions locales.