Cano et l'héritage culturel : Signification et origines d'un mouvement

L'histoire de la culture franco-ontarienne ne peut être dissociée de l'émergence de la Coopérative des artistes du Nouvel-Ontario (CANO). Depuis l’annonce de la programmation partielle de la 40ème Nuit sur l’étang, je sens comme un malaise. Le premier malaise vient des petits ragots, des critiques feutrées. Le deuxième malaise vient du manque d’enthousiasme, ou pour être plus juste, du je-m’en-foutisme caractérisé de la communauté par rapport à cet anniversaire. Je sais que certains ont leurs doutes, leurs ras-le-bol de cette «grande messe» où on serait sommé de dire «Amen» au drapeau vert et blanc, fleurdelisé et fleurtrillé, leurs envies de meurtre, leurs rancœurs et autres mesquineries. En disant cela, je ne tombe pas dans le discours narratif mythifié ou nostalgique d’une grande époque perdue. Bien au contraire, je crois que nous avons devant nous, en face de nous, en nous, la première génération de jeunes Franco-Ontariens aussi brillants que la gang de CANO.

Les racines institutionnelles : De l'Université Laurentienne à la scène

CANO tire ses origines de l’Université Laurentienne. Il faut retourner à la création collective de l’année universitaire 1970-1971, Moé, j’viens du Nord s’tie, dirigée par Pierre Bélanger, qui va être une figure importante du mouvement et de la coopérative. L’idée de former une coopérative d’artistes est apparue à l’automne 1971. En 1975, une dizaine de musiciens de Sudbury ont formé la Coopérative des artistes du Nouvel-Ontario (CANO). Grâce à son succès, le groupe CANO a brisé un plafond de verre et a donné une voix forte à l’identité franco-ontarienne, comme le raconte Johanne Melançon, chercheuse en résidence au Centre de recherche en civilisation canadienne-française de l’Université d’Ottawa. CANO a d’abord été une coopérative d’artistes, qui s’est fait réellement connaître à la formation du groupe musical du même nom. C’est une musique qui est nouvelle pour les Franco-Ontariens. C’est une musique qui est dans l’air du temps. Après une tournée canadienne, A&M Records a offert à CANO un contrat de disque de cinq ans.

Les piliers de la création : André Paiement et Marcel Aymar

Malheureusement, le malheur a frappé le groupe. André Paiement, l’âme du groupe, est mort tragiquement en 1978. D’autres tuiles se sont abattues sur CANO : la chanteuse Rachel Paiement a quitté le groupe en 1980 et le violoniste Wasyl Kohut est mort d’un AVC en 1981. Dès lors, le groupe s’est profondément transformé et a même changé son nom pour Masque sur le disque Camouflage, paru en 1981. Il y a neuf chansons en anglais, aucune en français et une chanson instrumentale. C’est le dernier album avec A&M Records.

Cano s’est rapidement imposé comme un emblème de la présence francophone en Ontario avec l’album Tous dans l’même bateau paru en 1976. Pour « Dimanche après-midi », André Paiement en signe les paroles, un texte inspiré par son emploi d’été comme sacristain à l’église française catholique du village, la plus vaste et imposante des environs. C’est lui qui sonnait les cloches et travaillait, en quelque sorte, comme homme à tout faire en ce lieu saint. « Comme moi, mon grand frère était bedeau, se souvient Paul Paiement. André se levait le matin, il allait à l’église, il ouvrait les portes et puis là, il sonnait la cloche qu’on entendait dans toute la ville. Puisqu’il n’y avait rien à faire, parce que tous les commerces de la ville étaient fermés sauf le moulin, il s’assoyait sur la passerelle entre l’église et le presbytère pour fumer une cigarette en attendant que la messe se termine. »

« Baie Sainte-Marie », c’est l’histoire d’une chanson qui transporte jusqu’aux berges de la Nouvelle-Écosse. Écrite à la gloire du père de Marcel Aymar, guitariste et vocaliste au sein de Cano, Baie Sainte-Marie s’est en fait élaborée à huit mains. « Baie Sainte-Marie c’est vraiment la première chanson qu’on a composée en gang, se souvient Marcel Aymar. J’ai amené mes idées, la mélodie et les paroles. De ça, on a commencé les arrangements. Avec Cano, c’est certain que nos chansons ne duraient pas trois ou quatre minutes! » La pièce s’ouvre sur les cris des goélands qu’on s’imagine croisés au bord de l’eau, des chants maritimes et stridents que Kohut a su recréer au violon.

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L'évolution du paysage artistique franco-ontarien

Est-ce que les Patricia Cano, David Poulin, Cindy Doire, Tricia Foster de ce temps ont quoi que ce soit à envier à un Robert Paquette? Un Christian Pelletier qui se démène comme un fou dans la communauté, l’homme invisible visible qui brasse les cages, les idées, et surtout réalise de beaux projets (We Live Up Here) n’a rien à envier à un Gaston Tremblay. Nos jeunes poètes, Daniel Aubin, Sonia Lamontagne, Daniel Groleau-Landry, Guylaine Tousignant, n’ont rien à envier à ceux qui sont devenus - bien plus tard - des monstres sacrés, les Dalpé, Dickson et Desbiens. Ce que font Mélissa Rockburn et Miriam Cusson avec les Productions Roches Brulées, et la prestation extraordinaire de France Huot sur les planches vaut largement les débuts sur scène d’un André Paiement.

Pourquoi nier l’évidence? Est-il nécessaire de rappeler que si la gang de CANO a autant marqué son époque, c’est parce que tout était à faire, tout était à construire, alors qu’aujourd’hui il s’agit de pérenniser nos institutions, défi bien plus difficile à relever? Faut-il rappeler que le contexte culturel était fort plus accueillant à la création, en plein milieu du mouvement de la contre-culture américaine, alors qu’aujourd’hui nous devons faire face à un mouvement d’anti-culture? Est-il nécessaire de souligner que la gang de CANO n’aurait pu exister sans quelques jésuites allumés alors qu’aujourd’hui les universités sont devenues des boites à fric où les pseudo-compétences professionnelles priment, et de loin, sur les savoirs et la culture?

La transmission et le renouveau : Un regard contemporain

Pour ma génération, La Nuit sur l’étang c’est un show rock parmi tant d’autres. Ça a déjà été une soirée de party, un rassemblement, une célébration de l’art, de la musique, de la poésie, du théâtre. Me semble que c’était une façon de se faire notre propre Nuit de la poésie. J’ai souvent ressenti un devoir, ou une obligation personnelle d’aller à La Nuit. Pas nécessairement pour les artistes, qui souvent ne m’intéressaient pas, mais pour avoir l’impression de participer à quelque chose. J’y allais, soit comme bénévole, soit comme consommateur, et j’étais souvent déçu. Revenu maintenant dans mon cratère, dans mon étang, dans mon talus de bleuets, je ne ressens plus ce besoin d’aller à La Nuit sur l’étang. Je ne ressens plus ce besoin de prouver que les jeunes s’impliquent; on l’a prouvé avec taGueule, on l’a prouvé avec des shows de Malajube, de Dumas, des Vulgaires Machins, on continue de le prouver et en ce sens, je ne suis plus aussi inquiet que je l’ai déjà été sur la place des jeunes dans la communauté.

Je m’en reviens du concert donné par Patricia Cano, notre chanteuse franco-ontarienne nationale. Je suis en train de braver les 50 cm de marde blanche d’hier et les -30 degrés d’aujourd’hui. Il fait frette en hostie. Je trouve mon courage en me rappelant les derniers Dalpé et Germain que je viens de relire pour un article dit scientifique. Je pense à ces trappeurs, ces chasseurs, ces bûcherons, ces Franco-Ontariens habitant leurs espaces faits de frette, d’hiver, de maudite marde blanche. C’est que tout le monde y peut l’être franco-ontarien. Patricia, Carlos, pis moi. Pis en même temps, on vit pas dans notre petit monde icitte dans le Nord, non. Patricia, elle se partage entre icitte, pis le Brésil, pis le Pérou; Carlos, entre icitte, pis le Brésil, pis la France. Pis moi itou.

Figures marquantes : Robert Paquette et l'engagement artistique

Robert a été au cœur du mouvement socio-culturel qui a vu le jour en Ontario français dans les années 1970. Un pilier du milieu artistique, il a travaillé au sein du conseil d’administration et du comité d’édition de Prise de parole où il a été le mentor de nombreux jeunes poètes. Il a aussi été cofondateur de La Cuisine de la poésie (avec Pierre Germain), un groupe de poésie-musique-performance. Toujours ouvert aux projets collectifs, Robert a collaboré avec plusieurs auteurs-compositeurs-interprètes, notamment les membres du groupe CANO. À la fois Sudburois, Franco-Ontarien et Canadien français, Robert a reçu plusieurs prix qui témoignent de sa contribution à la vie artistique du Canada français (Prix du Nouvel-Ontario, 1998; Prix du Centre de recherche en civilisation française de l’Université d’Ottawa, 1999).

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Outre ses activités littéraires, Robert a enseigné la littérature québécoise et franco-ontarienne à l’Université Laurentienne de 1972 à 2004. Oui, la littérature franco-ontarienne! Parce qu’il faut dire qu’il a été un des premiers à se battre (avec cette douceur qu’on lui connaissait) pour que le dire des auteurs de l’Ontario français soit reconnu dans le milieu universitaire. Et le professeur, n’oubliant jamais son rôle d’animateur, savait favoriser les échanges. Cinq ans déjà! Tu nous manques, cher ami!

Vers une nouvelle hiérarchie des albums franco-ontariens

L’équipe de taGueule me propose de préparer un ambitieux palmarès; le Top 10 des meilleurs albums de l’histoire en Ontario français. Cela me donne l’idée de concocter plutôt un Top 17 des meilleurs albums franco-ontariens.

  1. Un album que personne n’a remarqué. Pourtant, ce Torontois d’origine française est un brillant parolier, mélodiste et guitariste.
  2. Un courageux changement de son pour le groupe à l’époque.
  3. (En attente de valorisation critique).
  4. Si seulement Cindy peut, un jour, enregistrer un album francophone aussi efficace que ses disques anglais!
  5. Sans Robert, y aurait-il eu tout le reste?
  6. Le meilleur disque de rock de notre histoire.
  7. Comme tout le monde, j’aime la chanson de l’Homme exponentiel. Mais le Salut de l’arrière-pays est un disque magnifique d’un bout à l’autre, magnifiques mélodies, magnifiques arrangements et Stéphane qui chante avec cœur et sobriété sur des textes solides de Normand Renaud et Guylaine Tousignant.
  8. Surtout pour deux grandes chansons: Force ou faiblesse et Au nom de l’amour.
  9. (En attente de valorisation critique).
  10. Il faut le faire: une anglophone de Guelph qui écrit de si belles chansons en français. Et le charme dans la voix de cette fille là!!!
  11. Ils ont marqué une époque pendant leur trop courte carrière (qui a repris récemment). J’ai un faible pour Depuis toi.
  12. Il n’a fait qu’un disque solo en carrière. Mais quelle réussite, quelle voix… et les ambiances, les atmosphères… tout bricolé à la main!
  13. Moins de grandes chansons que Tous dans le même bateau mais plus trippant, musicalement.
  14. (En attente de valorisation critique).
  15. Le compositeur de chanson le plus doué de l’histoire de l’Ontario français.
  16. Un album sous-estimé ici comme ailleurs. Un disque coup de poing. La chanson Tête de poisson me bouleverse à chaque écoute. La chanson de la «douche froide» est une réponse moderne à Dimanche après-midi de Cano.
  17. (Le sommet incontesté).

Il faut noter que par souci d’honnêteté intellectuelle et pour éviter toute apparence de conflit d’intérêt, j’aimerais préciser que j’ai officiellement - quoi que modestement - contribué aux textes de deux des disques de mon Top 17. J’espère évidemment que la publication de Mon Top 17 fera gonfler les ventes des albums, re-stimulera la diffusion radiophonique des pièces auxquelles j’ai contribué et gonflera la somme des droits d’auteurs que me verse la SOCAN. Nous sommes dans une société capitaliste après tout. Au fond, je peux bien vous le dire, c’est aussi moi qui a composé l’intégral des pièces de CANO. Mais ne le répétez pas, ça vexerait les musiciens du groupe. C’est une vieille entente entre eux et moi qu’on tient à garder secrète.

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