L’odyssée des surfeuses : de l’effacement historique à la réappropriation culturelle

Le surf connaît aujourd’hui une nouvelle vague de popularité avec quelque 3,8 millions de pratiquants. Longtemps considéré comme une contre-culture, le surf est souvent associé à une certaine ouverture d’esprit. Pourtant, de nombreux sportifs se sentent écartés en raison de leur genre, origine ou orientation sexuelle. L’icône contre-culturelle du surf semble être encore fortement genrée et, en ce sens, pas si contre-culturelle que ça. Cette perception, ancrée dans une vision masculine du « ride », occulte une réalité historique bien plus riche et complexe, où la présence féminine n’était pas une exception, mais une composante fondatrice de la pratique.

Les racines ancestrales et l'ombre des missionnaires

Selon les récits traditionnels hawaïens, depuis ses débuts vers le XIIe siècle, le surf était pratiqué autant par les femmes que les hommes. Avant l’arrivée des missionnaires occidentaux, les femmes étaient étroitement associées à l’histoire du surf hawaïen. Mais ces derniers, animés d’un zèle socioreligieux marqué par des normes strictes de séparation des sexes et une vision productiviste de la société, ont œuvré à l’éradication de l’activité. Ce basculement idéologique a durablement marqué l'imaginaire collectif, reléguant la femme à une position de spectatrice ou de compagne sur le sable, effaçant des siècles de pratique égalitaire.

Le mythe de la lourdeur des planches

L’historien Scott Laderman explique que la rareté apparente des surfeuses avant la Deuxième Guerre mondiale est due non seulement au sexisme dominant mais aussi au fait que les surfeuses étaient rares car, avant la Deuxième Guerre mondiale, les planches étaient très lourdes et difficiles à manier. Pourtant, confronté aux archives historiques et à une analyse approfondie, l’argument selon lequel les femmes ne pratiquaient pas, ou peu, le surf avant la fin des années 1950 ne tient pas la route. Le manque de maniabilité des planches de surf de l’époque est insatisfaisant pour expliquer la quasi-invisibilité des surfeuses de la période. Les planches étaient effectivement en bois et non en mousse, comme le montre la collection du musée Surfing Heritage and Culture Center de San Clemente. Mais leur poids variait énormément, allant de planches en balsa verni d’environ 10 kg à des mastodontes en séquoia pesant jusqu’à 45 kg (un longboard moderne en mousse et résine pèse entre 4 kg et 7 kg).

Il est difficile d’imaginer que nous acceptions collectivement que dans les années 30, des garçons de 10 ans puissent traîner de lourdes planches jusqu’aux vagues pour apprendre, mais que les femmes, même adultes et nageuses accomplies passionnées de sports nautiques, ne le pouvaient pas. Elles le pouvaient, et elles le faisaient. À San Diego, dès 1925, Fay Baird Fraser, une jeune femme de 16 ans apprenait à surfer en tandem avec le sauveteur Charles Wright. Elle a ensuite continué à surfer seule dans la région, équipée de sa planche longue de 8 pieds. Plus au nord, à Newport Beach, durant l’entre-deux-guerres, Duke Kahanamoku, hawaïen, champion olympique de natation et surfeur expert fut une figure clé de l’introduction du surf en Californie. Il y avait même quelques compétitions de surf avec une division féminine à la fin des années 1930. Mary Anne Hawkins, de Costa Mesa, a remporté ces championnats féminins de surf de la côte Pacifique en 1938, en 1939 et en 1940, à l’apogée de l’ère des planches en bois.

La scène de Malibu et l'affirmation des pionnières

Selon Joe Quigg, fabriquant respecté de planches et figure iconique du surf, les femmes ont joué un rôle de premier plan dans la scène surf de Malibu dans les années 1940-1950. Or, cette scène est devenue l’incarnation de la culture surf californienne, contribuant elle-même à façonner la contre-culture américaine des années 1950 et 1960. Des pionnières comme Vicki Flaxman ou Aggie Bane, parmi tant d’autres, surfaient avant les années 50. Face au sexisme de l’époque, elles ne représentaient qu’un faible pourcentage de la population des surfeurs, mais elles se lançaient dans les vagues, loin du rôle traditionnellement attribué à la petite amie qui attend avec patience sur la plage ou à la femme au foyer qui prépare soigneusement un pique-nique pour que son homme passe la journée à surfer.

Lire aussi: Surfer en France : le guide ultime

L’héritage de Lisa Andersen et le renouveau compétitif

Aujourd’hui, le surf féminin vit une ère de professionnalisation et de reconnaissance sans précédent. Lisa Andersen, véritable icône du surf et du surf féminin, ambassadrice ROXY depuis 30 ans, a posé les fondations du surf féminin il y a plusieurs décennies avec 4 titres de championne du monde (de 1994 à 1997) et un style féminin et athlétique, explosif et progressif. Elle a été la première femme à faire la couverture de Surfer Magazine en 1995. Pour Andersen, le surf n’est pas seulement une performance, c’est une histoire de vie. Elle observe avec enthousiasme l’évolution du Championship Tour et l’émergence d’une nouvelle génération de surfeuses d’à peine 20 ans qui affrontent des surfeuses établies sur le Tour depuis des années.

Ce gap de génération est intéressant. La génération de Carissa Moore vient de cette vague d’inspiration avec le film Blue Crush. On se rappelle à la suite de sa sortie comme les surf camps ont fleuris partout, il y a eu un boom de filles qui voulaient apprendre à surfer, c’est ce qui a créé je pense cette génération. Maintenant, les édits et les piscines à vagues deviennent aussi des catalyseurs pour les plus jeunes, pour apprendre et gagner en confiance. Le talent dans le surf féminin a explosé et, dans ses rêves les plus fous, Lisa Andersen n’avait jamais imaginé les filles faire de airs énormes, pourtant elles le font aujourd’hui.

Le surf comme mode de vie et engagement environnemental

Le surf ne se limite absolument pas à un terrain de jeu pour sportifs. Marie Chauché, surfeuse, longboardeuse et titulaire d’un Master Gouvernance de la Transition Écologique, incarne cette nouvelle génération de surfeuses qui lie pratique sportive et conscience environnementale. Pour elle, le surf est une philosophie. L’océan est l’un des poumons de la planète et un réservoir de biodiversité immense. Au-delà de cette échelle micro, cela a des effets macro qui sont immenses, que ce soit la montée des eaux, l’érosion côtière ou le réchauffement des eaux qui perturbent les écosystèmes.

Les surfeurs vont certes avoir un impact sur l’océan mais aussi un impact bien plus large sur le reste des écosystèmes. Selon Marie Chauché, le deuxième impact est le phénomène de mode et de surtourisme. Cela détruit beaucoup d’endroits dans le monde, certains petits villages de pêcheurs se retrouvent complètement transformés et bétonnés. Cela a des conséquences sur les populations locales à cause de l’artificialisation des sols, la transformation des terres agricoles, l’augmentation du coût de la vie, le changement des modes de vie et la gentrification de ces endroits. En tant que sportive, le choix de ses sponsors est quelque chose auquel elle fait vraiment attention. Elle n’a pas envie de représenter n’importe quelle marque et de promouvoir un modèle encore plus consumériste.

Vers une redéfinition de la performance et de l'inclusion

La question de l’égalité dans le surf dépasse les enjeux de la compétition. En France, en Australie et aux Etats-Unis, des initiatives se multiplient pour l’égalité face à la vague. « On se sent reluquées comme des bouts de viande », résume Léana, surfeuse bretonne de 29 ans. « Et puis, en tant que fille, tu dois supporter des préjugés sur ton niveau, ajoute-t-elle. Régulièrement, des mecs qui sont en vacances et qui surfent trois fois par an se permettent de me donner des conseils, alors que je surfe toute l’année depuis presque quinze ans ! »

Lire aussi: Protéger son anonymat sur Facebook

Cette culture du « complexe de supériorité » masculin, bien que démentie par la réalité du terrain où les femmes prouvent constamment leur engagement et leur talent, persiste dans les discours. Pourtant, la mixité homme-femme s’est imposée dans l’eau. Comme le souligne Tania Tehei, pionnière du surf à Tahiti, « maintenant, quand j’emmène ma fille faire du bodyboard, je suis étonnée de voir sur certains spots qu’il y a autant d’hommes que de femmes. C’est parce qu’aujourd’hui, les femmes sont vachement plus respectées, elles ont moins peur. C’est devenu une communauté à part entière. Des femmes ont montré qu’on pouvait se faire respecter, qu’on surfait aussi sur des grosses vagues, sur le récif, qu’on n’avait peur de rien et qu’on touchait à tout. »

Le documentaire sur Vahine Fierro illustre parfaitement cette transition. Elle s’impose comme une figure de proue de la nouvelle génération, tout en naviguant dans les réalités complexes du sponsoring moderne. « Si une fille ne surfe pas très bien mais qu’elle est jolie, elle trouvera quand même un sponsor ; et si elle a ces deux qualités, c’est encore plus facile. Avoir un sponsor, c’est ce qui leur permet de voyager, et de poursuivre leur rêve. » Cette esthétisation du surf féminin, bien que moteur de visibilité via les réseaux sociaux, reste un point de tension pour les athlètes qui cherchent à faire reconnaître leur valeur purement sportive.

#

Lire aussi: Surfer à Imsouane : Conseils et astuces

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *