L’Océan des récits : Entre mélancolie du surf et aventures fantastiques

La bande dessinée, en tant que médium, possède cette capacité unique de naviguer entre l’intime et l’épique, de faire s’entrechoquer des destins personnels avec des mythologies collectives. Au cœur de cette exploration, deux œuvres se distinguent par leur rapport à l’élément liquide et à la pratique du surf, bien que leurs approches diffèrent radicalement : l’une, In Waves, ancre le surf dans le réel, le deuil et l’histoire, tandis que l’autre, Okhéania, l’utilise comme moteur d’une épopée fantastique au sein d’un monde étrange.

In Waves : La puissance du souvenir et la philosophie des vagues

C’est le tsunami BD de l’automne, un roman graphique exceptionnel qui raconte en parallèle les origines du surf et l’histoire d’amour de son auteur avec une jeune femme frappée par un cancer. Le premier livre du Californien AJ Dungo, 27 ans, est devenu l’une des sensations littéraires de l’automne. Cancer, souffrance, deuil et histoire du surf, pas forcément le cocktail de thèmes qui déclenche une envie d’achat en librairie. Pourtant, le récit résonne longtemps une fois les 370 pages refermées.

Lorsqu’AJ rencontre Kristen au lycée, en 2005, c’est le coup de foudre : « Elle était pour moi le plus bel être humain à avoir foulé cette terre », écrit-il. Seule anicroche : ce n’est absolument pas réciproque. Mais le jeune garçon est plus malin que ça. Deux ans plus tard, il parvient à se lier avec son frère aîné sous prétexte d’une passion partagée du skate et finit par séduire Kristen. AJ déroule en lignes bleues leur presque décennie d’amour dont le cancer bat le rythme. Kristen est le premier amour d’AJ. Leur relation est aussi belle et puissante que la fin en est cruelle. Dix ans plus tard, la jeune femme décède, laissant AJ dans un état de profonde tristesse, avec comme seul moyen de surmonter le deuil, le surf, auquel Kristen l’a initié quelques années plus tôt.

Le découpage même de ce roman graphique rappelle les mouvements de la mer. Pépite de cette rentrée BD, In Waves peut être traduit en « par vagues ». Par vagues, car la maladie de Kristen fait des va-et-vient toujours plus forts, entrecoupés de périodes de rémission. Quand elle apprend que sa vie est menacée, Kristen est prise d’une envie irrépressible de renouer avec l’océan et surtout le surf, qu’elle pratiquait beaucoup petite. AJ lui emboîte le pas et apprend à surfer sur le tard, avec elle d’abord, puis pour elle.

La construction narrative et l’héritage historique

AJ Dungo avait au début un projet de livre illustré pour enfants racontant l’histoire du surf depuis ses origines. C’est en évoquant le lien entre sa pratique du surf et Kristen avec son éditeur que ce dernier lui a suggéré d’assembler les deux. Le récit autobiographique alterne donc avec l’histoire de la naissance du surf à Hawaï et sa diffusion aux États-Unis, en sépia cette fois. Lignes bleues pour la vie d’AJ et Kristen et sépia pour retracer la culture surf hawaïenne, le canevas brodé par AJ Dungo pour sa toute première bande-dessinée est une réussite.

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L’auteur manie avec brio les aller-retour entre l’histoire du surf depuis les années 1800 et les séquences de sa propre vie, de 2005 à 2017. AJ a notamment choisi de retracer la vie de deux figures tutélaires de la discipline, Duke Kahanamoku et Tom Blake, de grands noms aux destins antagonistes. AJ Dungo raconte également comment le surf a transformé Hawaï, puis comment Duke et Tom ont révolutionné et popularisé cette discipline, jusqu’à en faire un art de vivre dans le monde entier. Sans jamais le formuler, In Waves rappelle en creux que le surf, plus qu’un sport, reste une philosophie active et une école de la vie.

Délicat dans son propos, AJ Dungo l’est aussi dans son parti-pris graphique. Le trait est simple et les aplats de couleurs suffisent à raconter l’essentiel. Tout en suggestion, l’auteur y dévoile, de façon pudique, son amour et son admiration pour sa compagne. Ils sont fusionnels, mais on n’y trouve pas de scène de sexe. Les instants sur la mer, où c’est un peu comme s’ils défiaient le monde, en tenant la vague ont une certaine beauté et poésie, et en même temps, ils peuvent tomber, après il faudra se relever, avant de se faire emporter. Cela peut être pareil au niveau des relations humaines.

Okhéania : Une mer de feuilles et une quête fantastique

Dans un registre radicalement différent, la série Okhéania propose une immersion dans un univers où les lois de la nature sont réinventées. Sur la mer de feuilles, Jon et Jasper, surfent avec plaisir. L’arrivée d’un tsunami perturbe leur fragile équilibre et les deux amis sont séparés. Vont-ils pouvoir se retrouver ? Deux ados, Jon et Jasper, s’échappent souvent du vaisseau le « Vagabond » pour surfer sur les vagues d’Océania. Cette fois-ci, ils sont surpris par un tsunami. Jon disparaît sous le tapis de feuilles qui compose la surface de l’océan. Mais ce n’est pas ce que raconte le capitaine du « Poséidon » sur lequel Jasper a été recueilli et… aussitôt emprisonné.

Le scénario déploie une intrigue complexe : une femme, aussi belle que malfaisante, décide que Jasper est un espion à la solde des terroristes qui ont enlevé la fille de l’Impérator, son maître. Elle veut le faire parler. Suite à un tir d’artillerie, le dirigeable à bord duquel les terroristes se sont enfuis avec la princesse a dérivé et fait naufrage. La femme jure de le retrouver. Dans les profondeurs d’Océania, Jon, blessé, a trouvé refuge auprès de la jeune et jolie Tania.

Une médiathèque a classé la série « Okhéania » comme étant une rare bande dessinée d’écologie. Toutefois, assez rapidement, on se rend compte que ce n’est pas du tout le cas. Ce n’est pas parce que le lieu de l’action se déroule dans une forme de nature que cela en fait un sujet autour du développement durable. C’est de la science-fiction tout simplement. La mer se compose de feuilles et non d’eau. Une partie de la population se déplace sur des bateaux. Deux adolescents pour s’occuper font du surf sur les feuilles. L’arrivée du tsunami réduit leur attention. Par conséquent, l’un est capturé par un bateau de passage et l’autre tombe sous la surface d’Océania.

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