La voile latine, plus qu'une simple technique de navigation, est un véritable art, profondément enraciné dans l'histoire et les traditions méditerranéennes. Des mosaïques antiques aux pointus modernes, elle témoigne d'une évolution constante et d'une adaptation aux besoins des navigateurs.
Origines et évolution de la voile latine
L'origine exacte de la voile latine reste un sujet de débat, mais les preuves convergent vers une apparition dans l'Antiquité. Selon Augustin Jal (Glossaire nautique, 1848), la voile latine, triangulaire, aurait pour ancêtre une petite voile de foc, déjà représentée sur un bas-relief de Perpignan (époque d'Auguste). Son nom indique des origines précises : la voile latine, inconnue au Ponant, est méditerranéenne et semble en usage dès le VIe siècle.
- Premières traces : Les premières représentations de bateaux à voiles remontent à la Mésopotamie et à l'Égypte, vers 4000 avant J.-C.
- Mosaïque de Kelenderis : La mosaïque de Kelenderis (Turquie), datée du Ve siècle après J.-C., offre le témoignage le plus précis d'un navire équipé d'une voile latine orientale, de type trapézoïdal. Ce document atteste de l'utilisation de la voile latine en Méditerranée deux siècles plus tôt qu'on ne le pensait.
- Alexandrie, un foyer d'innovation : L'analyse de la mosaïque de Kelenderis révèle une voile particulièrement élaborée, fruit d'une longue évolution. L'hypothèse la plus plausible situe son origine à Alexandrie, un centre d'innovation maritime réputé. Un graffito d'Anfouchi pourrait même faire remonter l'apparition de la voile latine triangulaire au Ier siècle après J.-C., impliquant une double évolution vers les formes triangulaires et trapézoïdales.
- Influence copte : Plusieurs indices suggèrent que la communauté copte a joué un rôle important dans le développement de cette voile.
- Héron d'Alexandrie : L'existence d'une formule de calcul de la surface d'une voile triangulaire de type voile latine chez Héron d'Alexandrie (Stereometrica, II, 48-49) confirme le rôle d'Alexandrie dans le développement de cette voile.
Caractéristiques et fonctionnement
La voile latine est une voile triangulaire, originellement appelée "alla trina" (à trois pointes), enverguée sur une antenne mobile. Cette antenne est composée de deux parties : le quart (partie basse) et la penne (partie haute), qui s'incline ou pivote autour du mât. Cette conception permet d'orienter la voile de différentes manières : vers la poupe ou la proue, en travers ou sur le côté, à droite ou à gauche.
- Polyvalence : La voile latine permet toutes les allures possibles de navigation à la voile, capable de recevoir tous les vents, y compris les vents contraires, ce qui permet au navire de louvoyer.
- Rôle décisif dans les explorations : Elle joue un rôle décisif, au début du XVe siècle, quand les Portugais entreprennent les premières explorations océaniques. Afin d'assurer le retour des bateaux que les vents pourraient compromettre, Henri le Navigateur fait gréer la caravelle en voiles latines. Pour leurs voyages de découverte, Diaz, Colomb, Gama, Magellan utilisent une double voilure, latine et carrée : la caravelle de Diaz, par exemple, est pourvue de deux voiles carrées et de deux voiles latines, chacune enverguée sur un mât. Ce mélange des deux types de voiles constituera désormais le gréement classique.
La voile latine à travers les âges
Dès le VIe siècle, la voile latine devient la voile méditerranéenne par excellence, adoptée par les Italiens, les Espagnols, les Provençaux, les Portugais et les Maghrébins.
- Embarcations traditionnelles : C'est la voile des "galères", des "tartanes", des "felouques" et des "chebecs". Elle est également utilisée comme voile arrière sur les vaisseaux occidentaux depuis l'invention des bateaux à trois mâts à la Renaissance.
- Diffusion mondiale : Les peuples latins ont diffusé la voile latine dans le monde entier, notamment en Amérique Latine et en Europe du Nord.
- Importance historique : La voile latine a joué un rôle primordial dans l'histoire des techniques de la voile, étant à l'origine de toutes les voiles axiales modernes.
Le pointu et autres héritiers de la voile latine
Sur les côtes de Provence, les bateaux portant un seul mât avec une voile latine et un foc sont courants. Le pointu est une famille de barques de pêche traditionnelles de la mer Méditerranée.
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- Caractéristiques du pointu : La poupe (arrière) est pointue alors que la proue (avant) se termine par une extrémité d'étrave caractéristique, le « capian », et peut être prolongée par un éperon ou « mourre de pouar » (museau de cochon en provençal).
- Variations régionales : Le nom de pointu est utilisé dans le Var et les Alpes-Maritimes, tandis qu'à Marseille, on lui préfère le nom de barquette ou de bette.
- Autres membres de la famille : La famille des pointus et autres bateaux à voile latine comprend notamment : le gourse de Toulon, la gourse de Nice dérivée du gozzo italien (barque Tyrrhénienne), la sétoise, la bette, la tartane, la barque catalane, les barques d'Afrique du Nord, de Malte, de Grèce, les felouques génoises, et les barques du lac Léman.
- Motorisation : Les pointus se caractérisent d'abord par une voile latine, puis par les fameux moteurs Baudouin, à commencer par le Y1 monocylindre de 5 cv en 1921.
- Bateaux toulonnais : Les bateaux employés par les pêcheurs et les bateliers de Toulon étaient des bateaux dits à éperon. Les bateliers de la rade ont trouvé plus commode pour ce service spécial de supprimer l’éperon tout en conservant à Favant la fargue relevée et pointue de ces bateaux. Les bateliers de la rade ont adopté un nouveau type de bateau, genre catalan, qu’on désignerait à Marseille sous le nom de barquette. Les Toulonnais les appellent bateaux-bateliers, rafiaus ou pointus (sans doute par opposition aux embarcations de l’Etat dont la poupe était carrée). Le bateau Toulonnais genre catalan mesure de 4 m. 50 à 6 m. 50 de longueur. Il est relativement court. Sa largeur varie entre 0,37 et 0,42 de sa longueur et le creux est de 0,35 à 0,40 de la largeur. Ces bateaux portent des fargues. L’étrave et l’étambot sont recourbés en dedans et le capion se prolonge d’environ 0 m. 50 à 0 m. 60 au-dessus du plat bord.
La voile latine aujourd'hui: tradition et passion
Bien que son usage se soit raréfié sur les grands navires, la voile latine reste présente sur les petites embarcations côtières et de pêche, où sa manœuvrabilité est toujours appréciée. Des passionnés continuent de faire vivre cette tradition, comme Jacques Molinari, amoureux de la voile latine et membre de l'association "Voile latine de Sète et du Bassin de Thau".
- Un retour aux sources : Pour Jacques Molinari, la voile latine est la plus belle des voiles, un héritage familial qu'il souhaite partager.
- Le chantier de la Plagette : Fondé en 1930 par Luigi Aversa, ce chantier naval témoigne de l'histoire de la voile latine à Sète.
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