La Barque Catalane: Un Héritage Méditerranéen de Voile Latine

Introduction

La barque catalane, emblème du littoral méditerranéen, incarne une riche histoire maritime intimement liée à la voile latine. Ce voilier de pêche traditionnel, avec sa silhouette élégante et sa voile distinctive, témoigne d'un savoir-faire ancestral et d'une adaptation ingénieuse aux conditions spécifiques de la Méditerranée. Cet article explore en profondeur l'histoire, les caractéristiques, et l'importance culturelle de la barque catalane et de sa voile latine.

L'Histoire Fascinante de la Voile Latine

La voile latine est l'une des plus anciennes formes de voilure au monde. Les premières représentations de bateaux méditerranéens antiques montrent des voiles rectangulaires suspendues à une vergue fixée au mât en son milieu. Au fil du temps, ces voiles ont évolué, adoptant d'abord une forme trapézoïdale, puis triangulaire.

L'utilisation de la voile latine semble remonter à la fin de l'Antiquité. La plus ancienne représentation incontestable d'une voile latine date du VIIe siècle de notre ère. Les marins de la Méditerranée occidentale l'ont adoptée et diffusée lors de leurs voyages. Cette voile a perduré pendant des siècles, évoluant vers une forme plus verticale au cours du dernier siècle pour simplifier les manœuvres et réduire le nombre de membres d'équipage. La barque catalane a conservé la voile latine dans sa forme originelle, et elle n'a été supplantée que par l'avènement du moteur.

La voile latine a joué un rôle primordial dans l'histoire des techniques de la voile, étant à l'origine de toutes les voiles axiales modernes. Voile triangulaire, autrefois appelée "alla trina" (à trois pointes), elle est fixée sur une antenne mobile, composée de deux parties : le quart (partie basse) et la penne (partie haute). Cette configuration permet une inclinaison ou un pivotement autour du mât, offrant une grande flexibilité pour orienter la voile vers la poupe ou la proue, la fixer en travers ou sur le côté, et la tirer à droite ou à gauche.

Elle permet toutes les allures possibles de navigation à la voile, capable de recevoir tous les vents, y compris les vents contraires, ce qui permet au navire de louvoyer. Elle joue un rôle décisif, au début du XVe siècle, quand les Portugais entreprennent les premières explorations océaniques. Afin d'assurer le retour des bateaux que les vents pourraient compromettre, Henri le Navigateur fait gréer la caravelle en voiles latines. Pour leurs voyages de découverte, Diaz, Colomb, Gama, Magellan utilisent une double voilure, latine et carrée : la caravelle de Diaz, par exemple, est pourvue de deux voiles carrées et de deux voiles latines, chacune enverguée sur un mât. Ce mélange des deux types de voiles constituera désormais le gréement classique.

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Caractéristiques Uniques de la Barque Catalane

La barque catalane, souvent considérée comme le plus beau voilier de pêche du littoral méditerranéen, se distingue par sa finesse et son élégance sur l'eau. Elle est réputée pour ses qualités marines et sa rapidité.

Construite dans les petits ports catalans par des mestres d'aixa, héritiers d'un savoir-faire ancestral, la barque catalane mesure généralement entre 8 et 11 mètres de long. Elle se caractérise par une quille longue, des entrées d'eau très fines, une coque ronde très porteuse et un arrière pointu. Le capian, l'extrémité d'étrave caractéristique des bateaux méditerranéens, est particulièrement développé sur les barques catalanes. Un pontage avec un bouge important, appelé esquina d’ase, court de l’avant à l’arrière. Une longue hiloire fermée par des capots donne accès à la cale où sont logés les filets, tandis qu'une autre ouverture à l'avant permet à l'équipage de ranger ses effets.

Le gréement latin de la barque catalane est conservé dans sa simplicité originelle. La mestre, la grande voile, est enverguée sur une longue antenne de 16 mètres, composée de deux espars liés entre eux : le car (quart) et la penne. Le mât, implanté au milieu du bateau, est fortement incliné sur l’avant pour faciliter certaines manœuvres de la voile. La voile est entièrement mobile autour du point de drisse et est orientée dans le vent grâce à deux manœuvres coulissant au bas du car: l’orse poupe, qui, tournée à l’arrière, règle l’inclinaison de l’antenne, et le davant qui passe devant le capian. Le davant permet de régler l’antenne par rapport au lit du vent. À l’arrière, l’écoute permet de border.

La vela (voile) est traditionnellement confectionnée en coton, composée de laizes de 55 cm de large cousues à la main verticalement. Elle possède deux ou trois bandes de ris disposées en éventail à partir de la pointe avant, permettant de réduire la surface de la voile en l'accrochant à l'antenne en cas de vent fort. La ralingue du bas est doublée de cuir à l'avant pour la protéger du frottement, tandis que la forme arrondie du bas de la voile permet de dégager le pont pour faciliter le travail des rameurs et offrir une bonne visibilité au barreur.

Le Gréement Latin en Détail

Le gréement latin est constitué d’un mât et d’une antenne, auxquels s’ajoute parfois un bout-dehors.

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Le Mât (arboura)

Le mât est court et robuste. Sa longueur équivaut à environ 4/5 de la longueur de la coque, ce qui correspond à la longueur intérieure du bateau. Son diamètre maximal se situe au pied du mât et représente 3% de sa longueur, tandis que son diamètre minimal, au sommet, est égal à la moitié du grand diamètre.

Le mât est posé sur la quille, au 11/25ème de la longueur du bateau à partir de l’avant. Son pied est inséré dans l’emplanture, une pièce de bois située au fond du bateau et calée entre les membrures. Au niveau du pont, il est maintenu dans l’étembrai. La tête du mât est percée d’une fente contenant une poulie (le clan) sur laquelle passe la drisse de la voile. Le mât est légèrement incliné sur l’arrière, avec une quête d'environ 8,34 cm par mètre. Au-dessus de l’étambrai, le mât est équipé d’un ou plusieurs taquets servant à arrêter les drisses et autres manœuvres.

L'Antenne (enténo)

L’antenne est la partie la plus originale du gréement latin. Elle est toujours constituée de deux espars :

  • Le quart (lou car), la partie inférieure, est rigide et croise le mât.
  • La penne (peno), la partie supérieure, est souple.

Le quart et la penne se côtoient sur une certaine longueur, formant le croisant (enginaduro), qui représente environ 1/3 de la longueur totale de l’antenne. Au niveau du croisant, les surfaces en contact du quart et de la penne sont ajustées avec précision, soit planes, soit concave/convexe. La penne est toujours positionnée sous le quart. L’assemblage est réalisé par des ligatures en cordage.

La position de l’antenne, à bâbord ou à tribord, conditionne l’amure favorable : quand l’antenne est à bâbord, tribord est l’amure favorable (la boueno man) et bâbord l’amure défavorable (a bido). Traditionnellement, les bateliers des ports établissaient l’antenne à bâbord, car ils étaient souvent amenés à accoster bord à bord de gros vaisseaux mouillés en rade, et une règle navale imposait aux petits bateaux d’aborder les navires par bâbord.

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La qualité et le réglage de l’antenne sont essentiels pour la bonne marche du bateau. Le quart, qui supporte les forces les plus importantes, doit être particulièrement solide, tandis que la penne doit allier légèreté et souplesse.

La drisse de l’antenne est constituée d’une itague appelée flon. Le flon de drisse est fixé au niveau de la partie antérieure du croisant par l’intermédiaire d’un anneau de cordage appelé estrope ou bragot. Il passe dans le réa de tête de mât et se termine par le palan de drisse, qui est tourné sur un taquet fixé au-dessus de l’étambrai ou sur l’étambrai lui-même.

La position de l’estrope sur l’antenne est cruciale, car elle détermine la position longitudinale de l’antenne par rapport au mât et donc au bateau. Selon que l’on place l’estrope plus ou moins en avant ou en arrière le long de l’antenne, le centre de la poussée vélique recule ou avance, rendant le bateau ardent (tendance à lofer, à se rapprocher de l’axe du vent) ou mou (tendance à abattre, à s’écarter de l’axe du vent).

L’antenne est maintenue contre le mât par la drosse, une boucle coulissante composée d’un fort bout à l’extrémité duquel est fixé un anneau de bois (moque appelé bigotto) dans lequel le bout passe après avoir embrassé l’antenne et le mât. La drosse est souquée ferme sur un taquet fixé au-dessus de l’étambrai ou sur l’étambrai lui-même.

Au pied du quart sont fixées deux manœuvres : le palan d’amure (lou davant) et l’orse-poupe. À l’extrémité de la penne est fixée l’oste, un hale-bas qui rejoint un taquet fixé à la poupe. Ces trois manœuvres servent à orienter l’antenne dans le plan vertical et latéral, en fonction de l’allure du bateau (orientation de sa route par rapport à la direction du vent). L’angle que forme l’antenne avec le mât est d’environ 150°. L’antenne est parfois prolongée par un frêle espar (espigoun) servant à établir quelque pavillon.

Le Bout-Dehors (bartalo)

Le bout-dehors est un espar disposé à l’avant du bateau, à peu près horizontal, qui dépasse la coque d’environ un mètre. Il permet d’avancer le point d’amure du polacre (une petite voile d'avant) pour l’écarter de la mestre, améliorant ainsi son rendement et autorisant une plus grande surface.

La Pratique de la Voile Latine

La pratique de la voile latine diffère considérablement du maniement du gréement Marconi, qui équipe la majorité des voiliers modernes. Le mât incliné vers l'avant est une caractéristique distinctive des barques catalanes.

La voile latine, enverguée sur une antenne, permet de naviguer à toutes les allures. Lorsque la voile est sous le vent du mât et complètement déployée ("à la bonne"), elle offre un maximum de puissance. Le centre de la voile se déplace sur l'avant, permettant de maintenir un cap serré au vent, c'est-à-dire de naviguer au près pour remonter au vent.

Pour conserver la voile "à la bonne main", il est nécessaire de "tréhuchet", c'est-à-dire de passer la voile et l'antenne du bon côté du mât. La "tréhuche" peut se faire soit par l'arrière du bateau (empannage), soit par l'avant (virement). L'empannage est réalisé en descendant le lit du vent, tandis que le virement n'est possible qu'en remontant au vent.

Par petit temps ou vent faible, il est possible d'ajouter une petite voile sur l'avant, appelée polacre en catalan (ou foc en français). Chaque barque est également équipée de deux avirons pour pallier le manque de vent.

Répartition Géographique et Évolution de la Barque Catalane

Les barques catalanes étaient traditionnellement construites dans trois principaux centres de la côte vermeille : Banyuls-sur-Mer, Collioure et Le Barcarès. La rivalité entre ces villes du Pays Catalan était de mise.

Les pêcheurs catalans, audacieux et entreprenants, ont essaimé dans tout le bassin occidental de la Méditerranée, en Sardaigne, sur la côte languedocienne, jusqu’à Marseille, où une anse porte leur nom. Ils ont apporté avec eux leurs techniques de pêche, les palangres, la pêche au bœuf et leurs embarcations. Les pêcheurs locaux, séduits par les qualités de ces barques, ont commencé par racheter des bateaux aux Catalans, avant que les charpentiers du cru ne construisent aussi des catalanes, comme Ruoppolo à Marseille, Aversa, Ricciardi, Scotto et Repetto à Sète, Lallemand à Agde et bien d’autres, à Valras et à Port-la-Nouvelle.

Aujourd'hui, les pointus et autres bateaux à voile latine se rencontrent dans diverses régions méditerranéennes, incluant la barquette marseillaise, la gourse de Toulon et de Nice, la sétoise, la bette, la tartane, ainsi que les barques d'Afrique du Nord, de Malte, de Grèce, les felouques génoises, et les barques du lac Léman.

La Barque Catalane Aujourd'hui

Bien que la barque catalane ait été largement supplantée par les bateaux à moteur pour la pêche professionnelle, elle connaît un regain d'intérêt en tant que symbole du patrimoine maritime et culturel catalan. De nombreuses associations se consacrent à la restauration et à la préservation de ces bateaux traditionnels, organisant des événements et des régates pour faire revivre la voile latine.

La restauration de barques catalanes est un travail minutieux qui nécessite des compétences spécifiques en charpenterie marine traditionnelle. Ces projets impliquent souvent la participation de bénévoles et le soutien de partenaires locaux, témoignant de l'attachement de la communauté à ce patrimoine unique.

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