Le Récit de l'Aventure et l'Écho de l'Histoire : Plongée dans la Bande Dessinée du Canoë aux Conflits Mondiaux

La bande dessinée, souvent perçue comme un art léger, recèle en réalité une profondeur narrative et une richesse technique qui lui permettent d'explorer les tréfonds de l'histoire et de l'aventure humaine. De la minutie des planches illustrées aux choix stylistiques les plus audacieux, elle offre un médium unique pour ressusciter le passé et questionner notre présent. Au cœur de cette exploration, des œuvres spécifiques, tel l'album "Canoë Bay", illustrent parfaitement comment la bande dessinée peut servir de véhicule pour des récits historiques captivants, tout en mettant en lumière les techniques narratives et graphiques qui la caractérisent.

Canoë Bay : Une Odyssée Historique au Fil de l'Eau

L'histoire de "Canoë Bay" nous plonge dans un épisode douloureux de l'histoire américaine, le « Grand dérangement », au cours duquel les anglais déportèrent les habitants de l'Acadie vers leurs colonies de la côte Atlantique. C'est dans ce contexte que Jack, un jeune orphelin acadien, se retrouve enrôlé de force par la marine marchande britannique. Il est, parmi des milliers, une victime de cet exil forcé. "Canoë Bay" retrace l'histoire de cet enfant soumis aux terribles conditions de la vie sur le « Virginia », dont l'équipage, composé d'anciens bagnards emmenés par le bien nommé « Lucky Roberts », se mutine bientôt. Cette histoire romanesque est parsemée de clins d’œil à des figures emblématiques de l'aventure maritime telles qu'Anne Bonny et Long John Silver, nous plongeant ainsi dans un véritable roman d'aventures.

Les auteurs, Patrick Prugne et Tiburce Oger, ont donné vie à "Canoë Bay" avec une attention particulière aux détails historiques et visuels. Ils ont réalisé leur rêve partagé de créer « une histoire dans l’histoire ». Pour cela, les auteurs se sont appuyés sur des faits historiques, notamment la guerre de Sept ans, et se sont documentés pour étayer leur récit de mille détails. Les hostilités entre Anglais, Français et nations indiennes constituent la toile de fond de l’histoire. Né en 1746 en Arcadie d’une mère irlandaise et d’un père français, mais élevé dans un orphelinat, Jack va connaître bien des aventures, d’abord comme mousse sur le Virginia, un navire anglais. L’équipage se mutine, marquant un tournant dramatique dans son parcours. Le nouveau monde est sublimé par les magnifiques aquarelles de Prugne, apportant une dimension esthétique et immersive à cette fresque historique. "Canoë Bay" incarne un point de départ pour une réflexion plus large sur la bande dessinée comme média capable de rendre compte de la complexité du passé, offrant un récit plein d'espoir où tout est à faire, et où des idées d'utopie commencent à germer dans l'esprit des Américains, ceux qui, loin des clichés, rêvaient de vivre libres et égaux, face à une vie des marins qui était effroyable, parfois pire que celle des bagnards.

L'Art de la Narration Visuelle : Plans et Angles au Service de l'Intrigue

La force d'un récit en bande dessinée réside grandement dans sa capacité à communiquer visuellement, et, comme au cinéma, les plans et les angles des illustrations contribuent à l’intrigue du récit. Chaque choix technique est délibéré et vise à immerger le lecteur dans l'univers de l'histoire, qu'il s'agisse d'une aventure épique comme "Canoë Bay" ou d'un récit plus intimiste.

Le plan d’ensemble est un plan qui montre un décor dans son ensemble. Il permet d’établir le lieu de l’action et de donner une vue d'ensemble, essentielle pour comprendre le contexte spatial d'une scène. Les auteurs de "Canoë Bay" pourraient l'utiliser pour dépeindre l'immensité du nouveau monde ou l'étendue des navires en mer.

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Le plan moyen présente le ou les personnages de la tête aux pieds dans leur environnement. Il permet de voir les personnages dans leur intégrité physique tout en les situant dans un cadre. Dans les exemples tirés du "Schtroumpfissime", les plans moyens permettent de présenter le Grand Schtroumpf de la tête aux pieds en pleine action, soulignant son dynamisme et son interaction avec son environnement.

Le plan américain est un plan où l'on voit le personnage environ jusqu’aux cuisses. Il met l'accent sur l'action des personnages sans perdre totalement le lien avec le décor, très utilisé dans les westerns, d'où son nom.

Le plan rapproché est un plan où l'on voit un personnage environ jusqu’à la taille ou la poitrine. Il intensifie la présence du personnage et permet de saisir ses gestes et ses expressions de manière plus directe.

Le gros plan présente un personnage de très près. Il permet d’amplifier ou de dramatiser ses réactions et ses émotions, rendant le ressenti du personnage palpable pour le lecteur. Par exemple, l'expression de Jack face aux terribles conditions de vie sur le "Virginia" pourrait être soulignée par un tel plan.

Enfin, il existe également le très gros plan qui présente de manière très rapprochée une partie du visage ou d’un objet. Ce plan est crucial pour mettre en exergue un détail significatif ou une émotion intense, capturant par exemple une larme, un regard, ou un objet symbolique.

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Au-delà des plans, les angles de vue jouent également un rôle déterminant dans la perception de la scène. L'angle droit est un angle qui présente des personnages ou des objets comme si l'on se trouvait en face d’eux. C'est la vue la plus neutre, celle de l'observateur direct.

La plongée est un angle où l'on voit la scène comme si l'on se trouvait au-dessus d’elle. Dans un exemple tiré de "La méduse", la plongée crée un effet d’infériorité du personnage par rapport à la méduse, suggérant la petitesse ou la vulnérabilité du sujet.

À l'inverse, la contre-plongée est un angle où l'on voit la scène comme si l'on se trouvait en dessous d’elle. Ce qui y est représenté peut paraître plus puissant ou supérieur. Dans un exemple de "Ninn : Les grands lointains", la contre-plongée crée un effet de supériorité de l’immense escalier par rapport aux personnages, amplifiant leur magnificence ou leur domination. Ces techniques visuelles sont des outils puissants dans les mains des dessinateurs, leur permettant de sculpter l'expérience du lecteur et d'enrichir la profondeur narrative de leurs œuvres.

Aux Origines de la Bande Dessinée : Entre Art Populaire et Phénomène Médiatique

L'émergence de la bande dessinée comme forme d'art et de divertissement est intrinsèquement liée à l'évolution des médias et aux dynamiques sociales. L’un des pionniers, "The Yellow Kid" de Richard Felton Outcault, publié dans le New York Journal en octobre 1897, met en évidence l’art de l’ellipse et « l’art de l’invisible », c’est-à-dire qu’en tant que lecteur, on imagine l’action entre deux images. Ces bandes dessinées du début du siècle étaient des commandes des deux grands fondateurs de la presse moderne que sont Joseph Pulitzer et Randolph Hearst. Les quotidiens américains étaient très friands de ces images afin de favoriser les ventes. Par exemple, Outcault était publié dans le World et dans le New York Journal. Ces récits dessinés étaient d’abord publiés dans des suppléments dominicaux pour devenir quotidiens à partir de 1907. La BD se développe dans les grands journaux américains, en lien avec les progrès de l’imprimerie, ce qui témoigne de son essor technologique et commercial. Sociologiquement, "The Yellow Kid" s’adressait à un public populaire (ouvrier) : les scènes se déroulaient dans la rue, et l’argument de chaque planche était simple pour distraire le plus grand nombre. Cette genèse populaire est fondamentale pour comprendre l'ancrage de la bande dessinée dans le tissu social.

La Bande Dessinée Face à l'Histoire : Censure, Propagande et Témoignage

L'histoire de la bande dessinée est aussi celle de ses interactions complexes avec les sociétés qui l'ont vue naître et évoluer, la confrontant à des notions comme le protectionnisme, la censure et l’autocensure. Comme l'a souligné Pascal Ory, historien du culturel, dans son article « Mickey go home ! » publié dans la revue d’histoire "Le vingtième siècle", la BD est devenue un objet d’histoire à part entière. Il a montré comment la France et la Belgique, à la Libération, ont résisté au modèle américain avec des héros comme Tintin et Spirou. Durant la Seconde Guerre mondiale, la BD américaine a connu un essor très important, mais très vite on y a résisté avec deux journaux, le journal de Tintin et celui de Spirou, deux périodiques en France et en Belgique touchant plutôt des classes populaires. Pascal Ory parle de la loi du 16 juillet 1949 pour faire barrage à la production de la BD américaine où la violence était exacerbée, ce qui eut des répercussions importantes, faisant naître des formes de censure et d’autocensure.

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Au-delà de ces régulations, la bande dessinée est également un témoin de son temps, illustrant un changement de mentalités à travers un corpus vaste, l’étude de plusieurs auteurs ou un parcours de certaines œuvres. Un premier élément de contextualisation est l'exemple de "Tintin au Congo", révélateur de l’influence de l’opinion publique ou des mentalités sur des productions artistiques, et qui montre que certaines productions peuvent évoluer dans le temps. Les premières planches ont été publiées en 1930 dans les pages du "Petit Vingtième" alors que le Congo était un Eldorado pour la Belgique, et il convenait d’en faire la publicité. Certaines planches de "Tintin au Congo" ont évolué entre la version de 1930 et celle de 1946 : le contexte avait changé, et Hergé avait subi des pressions le contraignant à ces changements. Un autre exemple pour étudier le militantisme féminin peut être trouvé à travers l’œuvre de Claire Bretécher, qui publie deux séries de femmes héroïnes, "Agrippine" et "Cellulite", permettant de réfléchir à l’évolution de la femme dans la société des années 1960 à 1970. Le dessinateur Reiser, lui, accompagne la libération des mœurs et de la presse dans la France du général De Gaulle.

La bande dessinée ne se contente pas de refléter l'histoire, elle peut aussi en être un puissant outil. Une première piste est la BD comme témoignage de l’histoire. Un exemple en est une lettre d’un poilu en 1915, Léon Penet, qui fait usage de la bande dessinée, soucieux de l’éducation de ses enfants. Une deuxième piste est la BD comme outil de propagande. Pendant la Première Guerre mondiale, la BD a participé à l’effort de guerre, à travers le personnage de Bécassine en 1915 qui est devenue une marraine de guerre, en écrivant des courriers aux soldats. Un exemple d’un document britannique en 1915, qui est une reprise de la tapisserie de Bayeux, racontant une bataille britannique, illustre cette forme de récit séquentiel à des fins de propagande. L'essor de la bande dessinée américaine est également notable avec 700 super-héros créés durant la Seconde Guerre mondiale, des héros luttant contre l’ennemi nazi et japonais, à l'exemple de Captain America. La bande dessinée participe, en tant que document historique, à l’effort de guerre. Le parcours de Will Eisner, grand dessinateur américain, est particulièrement intéressant : il a mis son talent au service de l’armée américaine en concevant des planches didactiques dans des magazines militaires pour sensibiliser les soldats à l’entretien du matériel.

La bande dessinée permet d'incarner l’histoire à travers de grands personnages, fictifs ou réels. Par exemple, le héros de Jacques Martin, Alix, est un personnage de fiction qui voyage dans l’Antiquité de la Rome de César. Une première piste est la bande dessinée comme la « résurrection du passé » (Michelet). Le rapport aux sources est interrogé surtout pour la période antique. Les dessinateurs apportent des éléments qui permettent une concrétisation de l’histoire, comme Jacques Martin qui utilise la couleur pour montrer les temples égyptiens qui, s’ils sont en ruine à l’heure actuelle, comportaient des façades très colorées. L’objectif est de reconstituer le passé. Cela inclut les récits mythologiques pour reconstituer le passé, en se posant la question de savoir comment faire intervenir des divinités dans une société polythéiste. C'est le cas de la bande dessinée "Gilgamesh", récit de l’épopée à travers le récit des tablettes sumériennes.

Une deuxième piste est la fabrique d’un imaginaire historique, des fictions d’archives. Par exemple, dans le cadre de la Première Guerre mondiale, de nombreuses bandes dessinées utilisent des sources iconographiques d’époque. Dans "Les diables bleus" de Carin, les soldats représentés sont la traduction d’une photographie de l’époque. L'importance d’explorer le rapport des dessinateurs aux sources historiques est primordiale, comme dans le travail de Jacques Tardi dans "Putain de guerre", où la formalisation d’une culture visuelle et les sources permettent de créer un imaginaire dessiné de la Grande Guerre. La bande dessinée met des images sur les mots, illustrant le récit de son grand-père. La bande dessinée peut participer à la construction d’un raisonnement historique. L’exemple de "L’Histoire de France en BD", proche du roman national et du récit événementiel, fut une entreprise pionnière dans les années 1976-1978 aux éditions Larousse. Aujourd’hui, "L’histoire dessinée de la France" réinvestit l’histoire de France en proposant une relecture du récit national en associant dessinateurs et historiens dans la construction de la bande dessinée, enrichissant ainsi la dimension de l’enquête dans la bande dessinée, notamment dans le roman graphique. Les dessinateurs vont sur le terrain de l’histoire. L’exemple d’"Ulysse" de Jean Harambat raconte le récit d’Homère en interrogeant des penseurs comme Jean Pierre Vernant sur la signification de ce récit homérique. Le travail de Joe Sacco dans "Gaza 1956" fait figure de contre-histoire, s’intéressant aux marges de l’histoire. Il s’agit d’interroger par des reportages sur le terrain, interrogeant les anonymes qui ont une place restreinte dans la grande histoire. Il interroge la Palestine, les femmes tchétchènes, les crimes de guerre dans sa BD "Reportages", intégrant de nombreux documents à son récit comme une carte et des témoignages. Le travail de Sylvain Savoia dans "Les esclaves oubliés de Tromelin" est l’histoire d’un naufrage où il utilise le récit fictionnel de l’un des esclaves et le journal de bord d’une expédition d’archéologues.

Une des formes d’écriture de l’histoire par la bande dessinée est l’écriture visuelle des souvenirs, évoquée dans la thèse d’Isabelle Delorme qui parle de « récit mémoriel » : pour elle, c’est l’expression d’une mémoire individuelle, intime et chargée d’émotions qui est représentative d’une mémoire collective. Un exemple en est "La résistance du sanglier" de Stéphane Levallois qui interroge la façon dont son grand-père s’est engagé dans la résistance, se posant la question de comment représenter des événements douloureux à travers la bande dessinée. Les écritures de soi et les récits de vie, comme une deuxième piste, permettent d’étudier une société dans un espace donné à une échelle très réduite d’une famille ou d’une communauté. Joël Alessandra, dans "Petit-fils d’Algérie", raconte l’histoire de sa famille à Constantine, famille de Pieds-noirs. De nouvelles formes de recherche dans la bande dessinée émergent, s’interrogeant sur la façon dont se construit un imaginaire historique.

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