Réchauffement climatique et métamorphose des vagues : l’avenir du surf en péril

L’océan fait partie intégrante de la machine climatique, il est le premier impacté par les dérèglements du climat. Cette conférence sera animée par Fabien Leckler du Shom et Surfrider Foundation Europe, membres de la Plateforme Océan et Climat, ainsi que par Gibus de Soultrait. Hausse du niveau de la mer, banalisation des tempêtes destructrices, augmentation de la température et acidification de l’océan sont des conséquences directes du réchauffement climatique sur l’océan mais ce ne sont pas les seules. Ces phénomènes entraînent également une modification des courants et des vents qui affectent d’ores et déjà la formation des vagues et les activités qui y sont liées telles que le surf ; en témoignent certains pratiquants. Face à ces impacts réels et parfois irréversibles, l’adaptation est nécessaire. Pour éviter que certains spots populaires ne disparaissent, pratiquants, usagers et citoyens se mobilisent. Il leur faut protéger et préserver les vagues qui revêtent une valeur socio-culturelle, économique et environnementale.

La genèse d'un lien charnel entre l'humain et l'océan

Le surf, de son nom complet difficilement traduisible en français surfriding, est un langage, un sport, une passion et bien plus encore : c’est une communauté qui partage un mode de vie. Bien plus qu’un simple sport, le surf est un état d’esprit aux antipodes de celui véhiculé par l’homo economicus qui conçoit l’Homme comme un conquérant de la nature. Contrairement à cette perception anthropique, le surfeur dépend de la mer et de la clémence de l’océan. Il le contemple, l’observe, l’analyse et reste humble face à celui-ci. Le surfriding guérit cette fracture entre l'humain et la nature, par la création d’un lien presque charnel, avec pour intermédiaire la planche de surf. Un lien qui, aux origines, est même spirituel. Car l’histoire du surf ne débute pas sur la côte ouest californienne des États-Unis, mais dans l’archipel d’Hawaï où le surf portait un tout autre nom : le « He'e nalu » qui signifie littéralement « glisser sur les vagues ». Sa pratique, sacrée, était réservée aux chefs et aux membres de l’élite hawaïenne et souvent associée aux célébrations et rituels religieux. Pour les surfeurs hawaïens, les vagues étaient le résultat de forces divines et certains lieux réputés pour leurs vagues puissantes et majestueuses étaient tabous, c’est-à-dire interdits au peuple.

L’explorateur James Cook est l’un des premiers à découvrir cette pratique inédite aux yeux des Occidentaux au XVIIIème siècle. Il découvrait des hommes nus se laissant glisser au gré de l’écume et une population passant la plupart de son temps dans l’eau, à tel point que les Occidentaux pensaient ces peuples autochtones comme amphibiens. Réinventé dans les années 1900, cette pratique qui relevait davantage d’un loisir et d’une expression culturelle, devient un sport tel que codé par les anglo-saxons. Jack London est un des précurseurs de cette nouvelle dynamique. Il qualifie dans ses écrits le surf de sport royal en référence à l’histoire de cette pratique mais également à l’aisance et à l’habileté des Hawaïens à se mouvoir sur leur planche, élégamment et majestueusement comme des dieux vivants : « A Royal Sport. That is what it is, a royal sport for the natural kings of the earth. »

Évolution d'une culture et conscience environnementale

Le surf est une histoire d’appropriation : les Américains se sont emparés de cette culture auprès des autochtones et l’ont démocratisée dans le monde entier. Elle s’est progressivement dépourvue de son sens religieux et sacré, mais aussi de son caractère culturel et politique pour devenir un sport ou un loisir. Mais le lien charnel et spirituel entre l’océan et le surfeur perdure. Dans l’imaginaire occidental, le surf est associé à cette vie décalée et détachée de toute contrainte. Au cours des années 1960 - 1970, le surf devient synonyme de « liberté » et de « voyage », appelant à un retour à la nature. Il est le moteur d’un mode de vie qui s’oppose à l’American Way of Life et qui s’insère dans le mouvement contestataire hippie, fortement influencé par la Beat Generation. Aux Etats-Unis d’après-guerre émerge une jeunesse insouciante et calme, qui vit au rythme de la plage. Elle souhaite se rendre disponible aux vagues qui, elles, imprévisibles, ne permettent pas de se plier à la rigidité du système capitaliste.

Les surfeurs ont une relation privilégiée avec l’océan. Ils se retrouvent au cœur de l'interaction entre l'énergie marine et l'énergie terrestre, une rencontre pouvant être aussi violente qu'apaisante. En occupant ce lieu de contact entre l’océan et la terre, ils sont aussi les premiers à observer les effets du changement climatique et de la pollution humaine. Le Surf Way of Life a la particularité de réunir autour d’une pratique commune mais aussi autour de certaines valeurs, comme celle d’un retour vers la nature. Ce lien privilégié qui lie les pratiquants et l’océan est précieux et souhaitable pour assurer la pérennité des écosystèmes marins et lutter contre les rejets nocifs qui polluent les eaux. Le surf nous apprend à respecter le timing des vagues, la force du vent et le rythme des marées. Mais au-delà de la technique et du plaisir, chaque surfeur porte une responsabilité : prendre soin de l’océan qui nous offre tant d’expériences inoubliables.

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La vulnérabilité des spots face aux dérèglements climatiques

Dan Ross a commencé à surfer à l’âge de 5 ans. Son rêve était de devenir surfeur professionnel. « En Australie, j’ai constaté une érosion extrême des plages visible sur toute la côte Est. Aux Etats-Unis j’ai vu des maisons littéralement tomber dans l’océan, il est vraiment possible de constater les dégats en Californie à Malibu et Point Dume. » Ross exprime également son inquiétude pour des destinations surf comme les Maldives qui ont leur point le plus élevé à seulement 2 mètres au-dessus du niveau de la mer. C’est actuellement la première île-nation en danger immédiat de submersion. Le sport en tant que tel mais aussi la surf culture sont en danger à cause des effets du changement climatique. Chad Nelsen, direction du département Environnement de la Surfrider Foundation, explique que les spots de surf sont très sensibles au changement partout dans le monde. Un rapport récent de la NOAA estime que la fonte des glaciers cumulée au réchauffement des océans résultera en une montée des eaux de 2 mètres durant le prochain siècle.

Les surfeurs attachent autant d’importance au déferlement de la vague et à sa courbe, qu’à sa taille. La manière dont une vague se forme et casse est déterminée par la forme du plancher océanique sur laquelle elle se trouve. La montée des eaux modifiera donc le lieu et la manière dont les vagues cassent. Les beach breaks comme Huntington Beach en Californie, ou Outer Banks en Caroline du Nord, sont plus susceptibles de conserver les mêmes caractéristiques. Le réchauffement climatique entraîne une augmentation substantielle des tempêtes. Les populations qui vivent sur les côtes deviendront plus exposées aux inondations et à l’érosion. Ces catastrophes naturelles viendront rayer de la carte un bon nombre de spots populaires. L’ouragan Sandy, monstre tropical qui a ravagé les côtes du New Jersey fin 2012, témoigne de la violence de ces nouvelles tempêtes. Même si les tempêtes paraissent être une bénédiction pour les surfeurs puisqu’elles apportent des vagues plus grosses, les effets à long terme sont là encore la mise en danger de beaucoup de spots.

Mécaniques climatiques : la science derrière la vague

Choisir une destination de surf ne se résume plus à repérer quelques beaux clichés de vagues parfaites sur les réseaux sociaux. Derrière chaque session magique se cache une mécanique climatique complexe qui façonne la taille, la fréquence et la qualité des vagues. Comprendre comment le climat global, la météo locale, les courants et les saisons interagissent permet d’optimiser un surf trip, d’éviter les mauvaises surprises et, surtout, d’anticiper les futures évolutions liées au changement climatique. Le couple El Niño - La Niña, au cœur du phénomène ENSO, est l’un des principaux architectes des saisons de surf dans le Pacifique. Dans l’Atlantique Nord, la NAO (oscillation nord-atlantique) pilote en grande partie la qualité des hivers de surf en Europe. Une NAO fortement positive renforce les dépressions proches de l’Islande et le gradient de pression vers les Açores. Résultat : un rail de tempêtes plus au nord, des houles puissantes mais souvent trop ouest à nord-ouest, accompagnées de vents violents et de périodes très ventées.

Les alizés, liés à la circulation de Hadley, sont décisifs pour la régularité des vagues dans les tropiques. Les grands gyres océaniques redistribuent la chaleur, mais aussi l’énergie de la houle. Les courants de surface, comme le courant des Canaries ou le courant du Benguela, modifient localement la hauteur et la direction des vagues via des phénomènes de refraction et de Doppler. Sur certaines destinations de surf avancées, ces courants peuvent amplifier ou réduire de 10 à 20 % la taille effective des vagues arrivant sur la côte. La variabilité interannuelle du climat explique pourquoi une destination réputée « sûre » peut offrir un hiver exceptionnel une année, puis très médiocre l’année suivante. La qualité d’une destination de surf dépend directement de la direction, du fetch et de la période de la houle. Un fetch long (plus de 1000 km de vent soutenu) génère une houle plus ordonnée, avec des périodes longues, donc des vagues puissantes et espacées.

L'impact des vagues de chaleur marines

L’Atlantique nord connaît actuellement d’importantes vagues de chaleur marines, avec des températures entre + 2°C et + 5°C supérieures à la normale saisonnière selon le programme d’observation Copernicus. Conséquence directe du changement climatique, l’océan se réchauffe et les événements extrêmes tels que les vagues de chaleur marines se multiplient. Les vagues de chaleur marines, aussi appelées canicules marines, sont des périodes inhabituelles lors desquelles la surface de la mer se réchauffe pendant plusieurs jours à plusieurs mois, sur des zones pouvant atteindre des milliers de kilomètres carrés. Bien que l’augmentation des températures de surface de l’océan en soit le principal indicateur, elles peuvent également s’étendre en profondeur. Par ailleurs, s’il s’agit d’événements climatiques extrêmes, localisés et temporaires, ces vagues de chaleur sont de plus en plus intenses, fréquentes, longues et étendues spatialement du fait du changement climatique.

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En 2021, près de 60 % de la surface de l’océan a connu au moins une période de vagues de chaleur océaniques. Bien que ces dernières affectent l’ensemble du globe, elles sont inégalement réparties et les mers tropicales, la Méditerranée, l’océan Arctique et l’ouest du Pacifique sont particulièrement touchés par ces épisodes. L’augmentation brutale des températures met en péril de nombreux écosystèmes marins qui atteignent des points de bascule : un seuil au-delà duquel les espèces atteignent les limites de leur résilience. C’est notamment le cas des récifs coralliens. Les vagues de chaleur marines ont également des incidences sur la distribution des espèces. Avec la disparition de certains écosystèmes, les populations d’origine disparaissent ou migrent vers des eaux plus froides, au profit d’espèces opportunistes invasives, à l’instar des poissons-lions, des oursins et des méduses.

Vers une pratique durable et responsable

Bien que le surf soit un sport lié à la nature, il peut également générer des impacts environnementaux. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe des alternatives plus responsables. Choisir des planches plus durables est essentiel : les planches traditionnelles utilisent de la mousse de polyuréthane et des résines dérivées du pétrole. Aujourd’hui, il existe des options comme les mousses recyclées, les résines écologiques (bio-résines) et les processus de fabrication à faible émission de carbone. Investir dans du matériel durable contribue à réduire l’impact environnemental de l’industrie du surf. Réduire l’usage du plastique est également crucial : utiliser une bouteille réutilisable, éviter les emballages jetables à la plage et ramasser ses déchets sont des petits gestes qui font une grande différence. Participer à des nettoyages de plage organise et renforce la communauté surf tout en protégeant l’environnement où nous pratiquons le sport.

Respecter la vie marine est un impératif : ne pas marcher sur les récifs, ne pas toucher les animaux marins, respecter les zones de ponte et utiliser de la crème solaire biodégradable. Les récifs et écosystèmes côtiers sont essentiels à la formation des vagues et à l’équilibre de l’océan. Enfin, repenser le transport et les déplacements, en privilégiant le covoiturage ou le vélo jusqu’à la plage, permet de réduire les émissions de carbone. Moins d’émissions signifie moins d’impact climatique, et le climat influence directement les conditions de l’océan. Les surfeurs peuvent devenir des ambassadeurs de la lutte contre le changement climatique. Dan Ross, rider du team Patagonia, admet que la responsabilisation des surfeurs peut permettre d’ouvrir le débat sur le changement climatique. « Les surfeurs sont les gardiens et les ambassadeurs de l’océan. Nous basons notre vie en fonction de lui. »

Adaptation et résilience face à un futur incertain

Dans une France à +4 °C, les vagues de chaleur seront plus nombreuses, plus longues, plus intenses et plus sévères. Une vague de chaleur correspond à un épisode où les températures sont anormalement élevées pendant plusieurs jours. On observe des vagues de chaleur de plus en plus tôt dans la saison et aussi de plus en plus tard dans la saison. Les vagues de chaleur se produisent dans des conditions anticycloniques durables, avec de l’air chaud qui remonte des pays du Sud. Le changement climatique commence déjà à modifier les trajectoires des dépressions et la position moyenne des jets subtropicaux. Des études récentes suggèrent un déplacement vers le pôle de certaines ceintures de tempêtes, ainsi qu’une intensification ponctuelle des systèmes extratropicaux les plus puissants. L’élévation du niveau de la mer, associée à l’augmentation de l’énergie des vagues extrêmes, accélère l’érosion de nombreux littoraux sableux.

Certains projets de gestion côtière, tels que le nourrissage artificiel, les digues ou les épis, peuvent prolonger la vie des bancs, mais modifient aussi les courants et la répartition des sédiments. Le réchauffement des eaux, les épisodes de blanchissement massif et l’acidification de l’océan menacent directement les récifs coralliens qui jouent un rôle central dans la forme des reefbreaks tropicaux. À moyen terme, la dégradation mécanique, la bioérosion et l’effondrement partiel peuvent altérer la bathymétrie, créer des sections incohérentes, voire réduire la capacité du récif à dissiper l’énergie des houles extrêmes. Plusieurs groupes de recherche commencent à modéliser la « surfabilité » future en combinant sorties de modèles climatiques régionaux, modèles de vagues et indicateurs de vent local. Pour les zones tempérées, un scénario fréquent montre un déplacement des meilleures fenêtres de surf vers des intersaisons plus marquées au détriment des hivers plus extrêmes ou plus humides. Pour les tropiques, la principale incertitude concerne l’évolution des cyclones tropicaux : moins nombreux mais plus intenses, avec des trajectoires potentiellement différentes.

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