La course au large, et particulièrement le Vendée Globe, est un théâtre d'innovations technologiques et architecturales où les bureaux d'études et leurs architectes nautiques jouent un rôle prépondérant. À quelques mois de la prochaine édition, la diversité des voiliers IMOCA, fruits d'années de recherche et de développement, témoigne de cette constante évolution. La conception d'un IMOCA est un exercice d'équilibriste entre la vitesse, la robustesse, la sécurité et, plus récemment, l'ergonomie pour les marins. Chaque édition du tour du monde en solitaire est l'occasion de voir s'affronter des profils bien différents, depuis les vénérables "doyens" ayant plusieurs circumnavigations à leur actif jusqu'aux prototypes les plus récents, fraîchement sortis des chantiers.
Des Pionniers aux Normes de Sécurité Renforcées : L'Héritage des Débuts
L'histoire de la conception des IMOCA est jalonnée de collaborations fructueuses et de contributions individuelles marquantes. L'association entre Jean-Marie Finot et Pascal Conq, par exemple, date de 1985 et est présente sur le Vendée Globe depuis 1989. Les bateaux issus de leur cabinet ont ainsi remporté quatre éditions consécutives du Vendée Globe : 1992 avec Alain Gauthier sur Bagages Superior, 1996 avec Christophe Auguin sur Géodis, 2000 avec Michel Desjoyeaux sur PRB, et 2004 avec Vincent Riou sur PRB. Cette série de victoires illustre la longévité et l'excellence de leur approche. David de Prémorel, qui a pris la direction du cabinet Finot-Conq, témoigne de cette tradition tout en orientant le bureau d'études vers de nouveaux défis.
La remise en question est devenue obligatoire pour les architectes après plusieurs chavirages des bateaux en forme de « pelles à feu » lors de l'édition 1996 du Vendée Globe. En conséquence, la jauge de ces voiliers a été modifiée et des tests de retournement à l'envers sont désormais imposés. C'est dans ce contexte que l'IMOCA 4MYPLANET d'Alexia Barrier, aussi baptisé « Le Pingouin », conçu en 1998 par l'architecte Marc Lombard pour la navigatrice Catherine Chabaud, a marqué les esprits. Ce bateau est considéré comme le premier IMOCA aux nouvelles normes de redressement construit pour le Vendée Globe 2000. Marc Lombard est ainsi devenu le premier architecte à dessiner un 60 pieds capable de supporter un angle de chavirage de plus de 125° grâce à sa quille pendulaire, une innovation majeure pour la sécurité des marins. L'approche de Marc Lombard, qui a forgé son savoir-faire après une expérience formatrice aux côtés de Mike Birch, se caractérise par une « transversalité » où la performance en course et l'habitabilité en croisière, tout comme l'architecture intérieure, les coûts, le design et la convivialité, sont pensés de concert. Pour lui, le métier d'architecte naval consiste à « mettre en œuvre un objet, un habitat afin qu'il réponde à une certaine fonction ». Le « Crazy Kiwi » Conrad Colman naviguera également sur un plan Lombard construit en 2004 pour Roland Jourdain, un 60 pieds léger et puissant conçu avec une coque plus large pour assurer sa stabilité, un bateau fiabilisé après trois participations au Vendée Globe.
Un autre architecte de renom, Pierre Rolland, a également laissé son empreinte. Après avoir conçu un Pogo, Mini 6.50 de série, Pierre Rolland s’est attaqué à plus grand et a construit en 2000 avec Bernard Stamm un voilier 60 pieds « pour aller vite », équipé d'une quille pendulaire et d'une seule dérive centrale. Ce monocoque, le célèbre « Super Bigou », fut le fruit d'une entreprise menée par le navigateur suisse qui construisit le voilier « en kit », en intégrant des éléments provenant d'autres bateaux de course : un mât d’Isabelle Autissier, les winches de Thomas Coville et Laurent Bourgnon, les safrans d’Alain Gauthier et la bôme d’Éric Dumont. Avec ce bateau, Bernard Stamm a remporté une victoire magistrale sur l'Around Alone en 2002. Le « Super Bigou », après avoir été longuement présent sur les pontons du Pôle Course au large de Lorient, se trouve désormais en territoire Britannique, conquis en 2018 par la navigatrice anglaise Pip Hare, et a bouclé quatre tours du monde complets, démontrant sa robustesse et sa fiabilité après une reconstruction et un réaménagement quasi intégral pendant sept ans.
L'Ère des Architectes Internationaux et la Quête de la Modernité
L'internationalisation de la classe IMOCA a également vu l'émergence de bureaux d'architecture britanniques et sud-africains. Owen Clarke Design, fondé en 1991 par les Britanniques Merfyn Owen et Allen Clarke, a contribué avec des designs solides et performants. Arnaud Boissière pilotera le seul plan Owen Clarke équipé de foils pour remplacer les dérives, un chantier réalisé par l’écurie Mer Agitée de Michel Desjoyeaux. C'est l'IMOCA La Mie-Câline Artipôle, un plan Owen Clarke mis à l’eau en 2007 et modernisé, qui a connu trois démâtages dans sa carrière mais dont la capacité à se régénérer est notable. Avec Helsinki comme port d’attache, l'IMOCA Stark, piloté par le skipper finlandais Ari Huusela, également pilote de ligne, n’a plus à faire ses preuves après trois tours du monde. Depuis sa mise à l’eau en 2007, ce plan Owen Clarke a « plongé sa quille plusieurs fois dans la fontaine de jouvence » pour gagner en vivacité, illustrant la capacité d'adaptation et de modernisation des bateaux plus anciens. Par ailleurs, Human Immobilier d'Antoine Cornic, un plan Owen Clarke Design mis à l'eau en 2005, est le plus vieux bateau de la flotte lors de la 10ème édition du Vendée Globe.
Lire aussi: Découvrez l'architecte Jérôme Cano
Sébastien Destremeau, quant à lui, a annoncé sa troisième participation au Vendée Globe sur l’unique bateau dessiné par Angelo Lavranos en 2005. Cet IMOCA, construit par l’architecte brésilien dans son pays natal, se distingue par son cockpit divisé par deux barres à roue. Malgré son originalité, il n’a pas réussi à exploiter tout son potentiel durant une carrière plombée par une succession d’avaries et plusieurs années creuses, soulignant les défis inhérents à la conception de prototypes uniques et à leur mise au point.
L'empreinte du Néo-Zélandais Bruce Farr est également significative, avec six skippers à la barre d’un IMOCA 60 pieds griffé par son cabinet. Ces six bateaux, solidement construits dans des chantiers prestigieux entre 2006 et 2007, ont « fait école et marqué la course au large ». On retrouve dans l’escouade des plans Farr des vainqueurs prestigieux, comme celui de la Transat Jacques Vabre 2007 et du Vendée Globe 2008 : l’IMOCA Finistère Mer Vent, désormais piloté par Jean Le Cam.
La Révolution des Foils et l'Ascension VPLP-Verdier
Le début du XXIe siècle a été marqué par une révolution technologique majeure : l'introduction des foils. L’association entre le cabinet VPLP et Guillaume Verdier, qui a donné naissance à de nombreux bateaux entre 2007 et 2016, a été déterminante dans cette transition. Le premier bateau à avoir été conçu par VPLP-Verdier fut le Safran de Marc Guillemot en 2007. Ce voilier est reconnu comme un précurseur d'une nouvelle génération d’IMOCA. Quentin Lucet, de VPLP Design, explique que leur implication a été motivée par l'arrivée de Marc Guillemot dans la classe, qui souhaitait « sortir des sentiers battus » et a présenté à son partenaire Safran « une nouvelle équipe de design, avec VPLP, qui avait une très grande expérience du multicoque océanique, et Guillaume Verdier, qui venait de passer une décennie aux côtés de Jean-Marie Finot et avait une bonne expérience de l’Imoca ». Cette collaboration a donné naissance en août 2007 au Safran (et à un sistership, Groupe Bel), qui se distinguait d’emblée par sa carène tendue, avec un bouchain très marqué, mais surtout par sa légèreté, affichant seulement 7,5 tonnes. L’objectif était clair : « faire un bateau puissant et léger », le bouchain apportant de la puissance et un gros travail sur la structure étant réalisé en collaboration avec Safran Engineering Services pour la légèreté.
Les bateaux VPLP-Verdier ont rapidement prouvé leur supériorité, étant présents sur le podium du Vendée Globe depuis l’édition 2008-2009 (3ème place). Pour l’édition 2012-13, les deux premiers bateaux à l’arrivée étaient signés VPLP-Verdier, confirmant leur domination. L'innovation majeure de la huitième édition du Vendée Globe fut l'apparition des foils sur les IMOCA, une proposition du duo VPLP/Verdier. Quentin Lucet se souvient de « pas mal de discussions en 2013 autour de la jauge, avec la réduction du nombre de ballasts, le choix d’un mât et d’une quille standards », des éléments sur lesquels ils travaillaient intensivement pour la performance. Ces contraintes ont poussé les architectes à « trouver d’autres solutions pour générer de la puissance, sans alourdir trop le bateau », ce qui a logiquement mené aux foils pour que les bateaux « se sustentent ».
Convaincre les skippers de l'efficacité de cette technologie n'a pas été sans difficulté. Armel Le Cléac’h, qui a remporté le Vendée Globe 2016 sur l’un des six nouveaux VPLP/Verdier à foils lancés en 2015, se souvient avoir demandé « un peu plus d’éléments chiffrés pour être convaincus ». Son équipe a même mené une campagne d’essais avec un Mini équipé de petits foils, ce qui a « définitivement validé » leur choix. Le défi étant audacieux, les architectes avaient initialement conçu des bateaux hybrides, capables de fonctionner avec ou sans foil. Quentin Lucet concède : « Comme on n’était pas sûr que ça fonctionne, on s’était laissé la possibilité de revenir à une configuration plus classique ». Le duo VPLP/Verdier a réalisé plusieurs bateaux marquants, comme Macif en 2012, avec lequel François Gabart remportait l'édition 2012-2013, ou encore Hugo Boss en 2015, l'un des premiers IMOCA à foils. Leur coopération a été déterminante dans l'évolution de la classe IMOCA, révolutionnant la conception de ces monocoques, en particulier avec l'introduction des foils pour le Vendée Globe 2015/2016. Le binôme VPLP/Verdier est d'ailleurs l'architecte le plus représenté sur la 10e édition du Vendée Globe, avec des bateaux issus de leur collaboration débutée avec Safran en 2007, aujourd'hui rebaptisé MASCF et doté de foils, collaboration qui a duré jusqu'en 2016.
Lire aussi: Activités nautiques à Barcelone
L'Optimisation des Foils et les Nouvelles Générations de Foiler
Après 2016, VPLP et Guillaume Verdier se sont dissociés pour dessiner chacun de leur côté des bateaux pour le Vendée Globe. Le cabinet VPLP a été le premier à sortir un bateau de « dernière génération », où les foils occupent une place centrale dans la conception, comme en témoigne l'IMOCA de Jérémie Beyou, Charal, lancé en août 2018. Les foils, ayant fait leurs preuves, ont poussé les architectes de VPLP Design, cette fois sans Guillaume Verdier, à aller plus loin pour la génération suivante. Ils ont répondu aux demandes de skippers de bateaux existants de leur dessiner des foils plus grands et ont orienté le dessin des nouvelles carènes autour de ces appendices. Quentin Lucet confirme : « On est vraiment passé du bateau à foils au foiler ». Charal avait des foils « presque trois fois plus grands que ceux de 2016 », marquant un changement radical. Il se souvient du premier Défi Azimut avec « le tableau arrière qui sortait à un mètre de l’eau », une expérience qui a prouvé qu'ils avaient « complètement changé de monde en termes d’attitude ». La priorité est alors devenue de faire voler les IMOCA, ce qui a impliqué des carènes différentes : « L’objectif était de limiter la traînée. Ça voulait dire des bouchains moins marqués, des coques plus étroites et plus rondes, plus de volume à l’étrave et beaucoup moins de surface mouillée ».
Un an après Charal, un nouveau plan VPLP, Hugo Boss, a été mis à l'eau pour Alex Thomson, introduisant une autre révolution, cette fois ergonomique, sous la forme d’un cockpit fermé. Alex Thomson, en était à son septième bateau et son cinquième Vendée Globe, avait « des objectifs clairement identifiés, comme celui d’être complètement protégé », et avait également souhaité « des foils très typés pour le portant », comme l'explique Antoine Lauriot Prévost, qui a rejoint VPLP Design après le Vendée Globe 2016. Au départ de l’édition 2020, tout le monde pronostiquait la domination de cette nouvelle génération de foilers. Cependant, c’est un plan VPLP/Verdier de 2016, Maître Coq IV (ex Safran), mené par Yannick Bestaven, qui a triomphé. Quentin Lucet concède : « En dehors des avaries, qui sont le lot de tout sport mécanique, on n’a clairement pas vu la rupture technologique qu’on imaginait ».
Si l’édition 2020 du Vendée Globe a ébranlé certaines certitudes des architectes, ceux-ci ont multiplié les échanges avec les skippers pour mieux comprendre les points faibles des foilers dans les mers du Sud. Chez VPLP Design, la décision a été prise de naviguer davantage. Antoine Lauriot Prévost a ainsi effectué en 2021 le convoyage retour d'Hugo Boss depuis l’Afrique du Sud, puis deux transats sur Teamwork (ex Charal) en 2022 et 2023. Ces expériences ont mené à des ajustements significatifs pour les nouvelles conceptions. Par exemple, pour le Malizia-Seaexplorer de Boris Herrmann (lancé en été 2022), « on a rajouté pas mal de rocker dans la carène, c’est-à-dire de courbe, pour que le bateau ait une attitude cabrée, permettant ainsi de redonner de la hauteur à l’étrave et ainsi de réduire, voire d’annuler complètement, les « arrêts buffets » dans la vague de devant ». Compte tenu du programme très dense de Boris Herrmann entre 2022 et 2024, l’accent a également été mis sur la robustesse et la structure, tandis que les foils ont été orientés vers plus de polyvalence. L’ergonomie est aussi au centre des attentions, avec une géométrie inversée par rapport à nombre de bateaux, à savoir un cockpit juste en arrière du mât, prolongé par la zone de vie. Cette configuration, en plus de mieux centrer les poids, permet d’avoir « plus de hauteur sous barrot, donc de tenir debout, ce qui est un gros plus par rapport aux cockpits dans lesquels les marins sont pliés en deux », et la zone de vie plus reculée la rend « un peu moins inconfortable », ajoute Antoine Lauriot Prévost. Ces choix ont été validés par une victoire marquante sur la troisième étape de The Ocean Race, celle du Grand Sud, et un record absolu des 24 heures en monocoque (641,13 milles, à 26,71 nœuds de moyenne), permettant à Boris Herrmann d'aborder le prochain Vendée Globe avec sérénité, même si Quentin Lucet tempère : « Les résultats et le ressenti de Boris nous confortent dans nos partis pris, mais avec le Vendée Globe, on a appris à rester humble ».
Guillaume Verdier et son équipe en architecture navale, après la séparation d'avec VPLP, conçoivent principalement des prototypes monocoques et multicoques de compétition. Ses collaborations au sein du design team d’Emirates Team New Zealand, pour la 34e édition de la Coupe de l’America avec l’AC72, pour la 35e édition avec l’AC50 et pour la 36e édition avec l’AC75, sont les projets phares de son cabinet d’architecture navale. Parmi ses autres réalisations, on compte plusieurs 60 pieds Open et Class40, destinés à la course en solitaire, soulignant une expertise reconnue dans le domaine de la performance nautique. Chaque unité conçue est unique, et le cabinet travaille en étroite collaboration avec les constructeurs pour adapter les dossiers d’exécution aux méthodes du chantier naval.
Lire aussi: Naviguer Autrement avec Nous